Bodliicaryâvatâra, ix
monastique n'est pas une hhakti^ une dévotion, une religion. Çàkyamuni a pu « caresser sa tête de la main et donner les cheveux qui y demeurèrent attachés aux deux marchands qui lui demandaient ce qu'ils devaient désormais adorer », et, ajoute Buddhaghosa, « ils s'en allèrent, horripilés de joie, comme s'ils avaient été oints d'ambroisie' »; mais le Maître, dans sa loi destinée aux moines, véhicule de nirvana^ n'a fait place ni à la grâce, ni à la prière. La langue même accuse cette indigence doctrinale ; le terme bouddhique qu'on traduit quelquefois par « prière », pranidhiy pranidhà?ia, signifie vœu, aspiration, résolution. Souvent aussi la « prière » n'est qu'une application du mérite à telle ou telle fin, une « déclaration de vérité» [satyavacanci): « Aussi vrai que je n'ai pas commis telle faute, que j'ai donné telle aumône, ainsi puissé-je obtenir tel bien, réaliser tel miracle ! » et le miracle s'ensuit.
Si différent qu'il soit à tous égards des systèmes athées de l'Occident, modernes ou antiques, le Bouddhisme ancien ou, plus exactement, le Bouddhisme dit orthodoxe n'est pas une religion en ce sens qu'il demeure étranger à toute idée, je ne dis pas de Dieu, comme nous
1. L'épisode des deux marchands, dans sa teneur complète, manque dans le canon pâli, mais non pas dans le commentaire du Mahâvagga, voir Minayeff, Reclierches, p. 160.
PETIT VÉHICULE l'ALI 2l3
l'entendons, mais d'un être quelconque dont on puisse craindre ou espérer quoi que ce soit, c'està-dire, suivant la définition de Malebranche, qu'on puisse adorer ; en ce sens qu'il note d'hérésie toute notion de secours gratuit, puisque la destinée des créatures est fixée par leurs actes propres : « Le moi est le protecteur du moi ; quel autre protecteur pourrait-on avoir que soimême ?» — Le culte du Bouddha est néanmoins de nécessité de salut, de même, sinon au même titre, que l'abstention du meurtre, du vol ou de l'amour. Ce culte est l'occasion d'un genre de mérite indispensable, d'une édification morale et intellectuelle que rien ne peut remplacer; il n'est pas, à proprement parler, religieux.
Or, dès avant notre ère, les bouddhistes ont des dieux vivants, miséricordieux, éternels ou peu s'en faut, dont ils vénèrent les icônes ou les symboles, auxquels ils adressent de ferventes prières pour le bonheur et pour le salut. Ces dieux sont le Bouddha historique, Çàkyamuni, les Bouddhas ses prédécesseurs et ceux qui régnent dans d'autres univers, le futur Bouddha Maitreya, « l'Amical, » dont Çàkyamuni a prédit l'avènement, et d'autres futurs Bouddhas en grand nombre, plus charitables et plus ingénieux
2l4 MYTHOLOGIE ET UÉVOTION
les uns que les autres. — En même temps, l'idée du nirvcnm, trop obscur et déconcertant, est primée par la description des « terres bienheureuses » où les élus, eux-mêmes futurs Bouddhas, poursuivent leur ascension spirituelle en présence et sous les rayons des grands saints. Les bouddhistes, depuis l'origine, savent que les bonnes gens peuvent obtenir les svargas^ les paradis de style hindou qu'Açoka recommande à ses sujets, peuplés de nymphes et aux joies, comme on a dit, « médiocrement quintessenciées ». Mais telles ne sont pas les « terres bienheureuses », bien plutôt des châteaux spirituels où les saints incomplets achèvent de s'épurer'.
Légende et divinité du Bouddha
Quel est le caractère de la divinité des Bouddhas et tout d'abord de Çâkyamuni, sous l'influence de quelles causes, par quels apports ou quelles étapes elle s'est formée, c'est un problème capital pour l'intelligence du Bouddhisme historique et aussi pour celle des origines. Les indianistes s'en sont médiocrement préoccupés : l'attention fut à juste titre absorbée par la doctrine de la plus archaïque communauté, par