PROGRAMME DE RECHERCHES " S
il est même très difEcile de décrire le Tantrisme avec quelque détail, et pour de multiples raisons, l'extrême complexité et l'extrême indécence des dieux et des rites. Mais nous essayerons cependant de deviner toute la suite des relations du Bouddhisme avec le surnaturel indien : comment la communauté orthodoxe a patronné et bouddhisé certaines pratiques et certaines déités ; comment un panthéon foncièrement payen et des liturgies à l'avenant ont reçu l'estampille bouddhique dans certain milieu d'ascètes à demi bouddhistes, les « forestiers » et les « hommes des cimetières » ; comment, abusant des dogmes du Grand Véhicule et appliquant au grand œuvre du nirvana les recettes de la vulgaire magie, ces ascètes ou sorciers ont fabriqué de toutes pièces le Tantrisme.
V enseignement du Bouddha et les croyances populaires. — Conventuels et forestiers
Le premier point qui doive retenir notre attention, c'est la faiblesse du Bouddhisme en ce qui concerne l'éducation des foules. Sous ce rapport, de même que toutes les religions connues, il offre avec le Christianisme le contraste le plus accusé. « La grande Église catho-
lique», dit Sir Alfred Lyall,« n'ajamais permis au plus rustre des paysans anglais de considérer saint Thomas et saint Edmond comme autre chose que des intercesseurs glorifiés, avec une sorte de pouvoir miraculeux par délégation.»
Et cependant rÉgiise a connu de mauvais jours: « Quand elle recevait dans son giron une mêlée de tribus et de communautés payennes, aux sombres heures où régnait une crédulité anarchique, avant que le grand Pan fût tout à fait mort, il n'a fallu rien moins qu'une autorité suprême pour empêcher le Christianisme de tomber dans une sorte de polythéisme*. »
A vrai dire, on a parfois considéré le Bouddhisme comme une « religion de l'esprit » substituée « à la religion de la lettre et de la loi, emprisonnée et comme ankylosée dans la multiplicité de ses pratiques» théurgiques^; comme une réforme du Brahmanisme ou de l'Hindouisme : condamnation du régime des castes; mépris des dieux du Véda, des rites du sacrifice, et des démons; substitution de la morale et du recueillement à la théologie, aux pénitences et à la superstition. Et cette manière de voir est exacte en quelque mesure, et on peut en
1. Librement, d'après Asiatic Studies, première série, p. 28-29, [== Etudes sur les mœurs religieuses et sociales de l'Extrême-Orient, t. I, p, 44, Fonteraoing, Paris.)
2. Voir Brunetière, DtscoKrs de Combat, troisième série, p, 190 et suivantes.
DEUX ASPECTS DU BOUDDHISME S/jQ
dire autant de la religion des Upanisads. Bien plus, le Bouddhisme est demeuré jusqu'à nos jours, dans certains milieux, à Geylan, au Japon, peut-être même au Tibet, ce qu'il a été dès l'origine, une communauté de méditatifs maintenue à un niveau intellectuel et moral assez élevé.
Cependant ni le Bouddha ni ses disciples n'ont rompu avec le vieux naturalisme. En dépit de ses hautes aspirations, le Bouddhisme, né dans un milieu payen, a toujours conservé un grand fond de paganisme et toujours fait une large place au folk-lore et au panthéon variés et renouvelés des divers pays et des diverses époques où il s'est propagé ou continué. Si formels qu'y soient le dogme de la souveraineté des Bouddhas et des saints, et le sentiment du bien et du mal, il s'encombre de tous les rêves des demi-civilisés que sont ses adeptes.
La contradiction n'est qu'apparente.
Il est très vrai que le Bouddhisme, en tant que véhicule de nirvana, en tant que chemin de la délivrance, ne connaît ni les brahmanes, ni les castes, ni les dieux. Çakyamuni enferme ses vrais disciples, c'est-à-dire les moines, dans une discipline toute spirituelle; il nie l'utilité des rites, observances ou pénitences, en vue du salut, — et les bonzes opposent ce principe à nos missionnaires : le Christianisme, comme le Brahmanisme, tombe sous la note de çllavrata-
35o BOUDDHISME ET HINDOUISME
paràmarça^ « croyance à la nécessité des sacrements {samskàra) ou des pratiques pieuses » . — Cependant la pensée du Maître manqua souvent de rigueur : il exalta les extases et la possession des pouvoirs magiques.
Mais si Çàkyamuni distingue ce qui est utile ou nuisible à la délivrance, il croit à tout ce que croient ses contemporains, il admet tout ce que « le monde » admet : cosmologie, théologie, démonologie; il ne fait rien, ou fait peu de chose, pour régler l'imagination populaire et circonscrire le domaine du surnaturel . — Sans doute il proclame pour tous les fidèles, nioines ou laïcs, le grand principe de larétribution des actes et le « pentalogue » : « Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas l'adultère ...» ; à ses yeux, la vraie pureté est la pureté de Fâme, non la pureté rituelle, et le reste. Mais, si nous examinons son système du monde, nous verrons qu'il se hausse tout au plus à la conception dualiste que la légende de là Tentation met en vive lumière :
d'une part, le « grand mâle », demeuré seul après la fuite dès dieux; de l'autre, les puissances mauvaises du siècle, Màra, ses démons et ses filles, convoitise, envie, luxure. Le « grand mâle » triomphe; mais les fruits de sa victoire sont pour lui, non pour nous. Il n'anéantit pas les démons comme fait Visnu dans ses diverses incarnations, et la légende ment quand elle