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CHAPITRE VIII

Voyage de Bougainville en France. — Il retrouve le comte de Fougères.— Il est présenté à Mme de Pompadour. — Son entrevue avec le duc de Ckoiseul, premier ministre. — Sa réponse au ministre. — Crainte d’une disgrâce. — Conseils de M. de Fougères. — Explication de la conduite du duc de Choiseul. — M. de Fougères se charge d’apaiser le ministre.

— Arrangements satisfaisants. — Bougainville, présenté au roi, en reçoit le brevet de colonel et la croix de Saint-Louis. — Son retour au Canada. — 11 est nommé commandant des grenadiers et des chasseurs canadiens réunis.— Tristes auspices sous lesquels s’ouvre la nouvelle campagne. — Abandon de la mère-patrie. — Lettre du maréchal de Belle-Isle. — Fermeté inébranlable des Canadiens. — Invasion du Canada sur quatre points différents. — Moyens opposés par les Français contre cette quadruple invasion. — Attaque de la flotte anglaise contre Québec. — Tentative de l’armée anglaise contre le camp retranché de Montcalm. — Elle est énergiquement repoussée. — Succès des Anglais sur d’autres points.

— Résistance opiniâtre des Français. — Échec éprouvé par Bougainville.

— Nouvelle attaque du général Wolfe contre la rive gauche du Saint- Laurent. — Bataille de Québec. — Montcalm et Wolfe sont tués au commencement de l’action. — Les Français perdent la bataille. — Le gouverneur et Bougainville rallient les troupes. — Funérailles de Montcalm. — Tentative pour délivrer Québec. — Reddition de cette place aux Anglais. — Attaque des Français pour reprendre cette ville. — Le 8 septembre, le marquis de Vaudreuil signe un traité pour remettre le Canada à l’Angleterre.

Bougainville partit de Québec le 20 novembre, et, après une heureuse et rapide traversée, il arrivait à Versailles quelques jours avant Noël. Il avait annoncé son arrivée à son frère et à son oncle; mais il ne se proposait de les voir qu’après avoir rempli sa mission.

Le ministère avait été plusieurs fois bouleversé depuis son départ. M. de Séchelles, son ancien protecteur, avait, depuis 1756, quitté le ministère des finances et s’était retiré à la campagne. Bougainville avait une lettre de re-

comm an dation de M. de Montcalm pour l'abbé de Bernis, ministre des affaires étrangères; mais il venait d’être révoqué et de recevoir en compensation le chapeau de cardinal. Le nouveau ministre qui le remplaçait était le comte de Stainville, ancien ambassadeur à Rome et à Vienne, qui venait d’être créé duc et pair, sous le titre de duc de Choiseul, en recevant le portefeuille des affaires étrangères. C’était à ce nouveau ministre que Bougainville devait s’adresser ; car, sans avoir le titre de premier ministre, il en avait réellement le pouvoir, grâce à Mme de Pompadour, la favorite du roi, qui l’avait fait parvenir à cet emploi. Du reste, ce n’était pas un homme ordinaire : c’était un singulier caractère, mélange de légèreté, de témérité, de pénétration et même de profondeur; esprit plein d’éclat et de séduction, vive et active intelligence, il souhaitait sincèrement que la France se relevât, pourvu que ce fût par sa main.

Bougainville, qui pendant le temps qu’il avait été dans la diplomatie avait connu plusieurs personnes attachées au ministère des affairesfétrangères , chercha parmi ses anciennes connaissances quelqu’un qui pût le présenter au duc de Choiseul. Il retrouva heureusement le comte de Fougères, l’ancien premier secrétaire de l’ambassade de Londres, qui connaissait particulièrement le duc, et qui se ht un plaisir de le présenter au ministre. « Mais, avant d’aborder le duc de Choiseul, lui dit -il, il est essentiel, si vous voulez réussir, d’obtenir les bonnes grâces de Mme la marquise de Pompadour. Nous allons donc, si vous le trouvez bon, commencer par là votre introduction à la cour.

— Ma foi, monsieur le comte, répondit Bougainville, à vous parler franchement, j’aimerais mieux y entrer par une autre porte que par celle-là.

— Allons, mon cher, reprit le comte en riant, on voit bien que vous venez du pays des sauvages, et que vous avez tout

à fait oublié les’manières et les usages de la cour. Si vous tenez au succès de votre mission, laissez-moi vôus guider, je me charge de vous conduire par le bon chemin. » Bougainville finit par céder, et dès le soir même M. de Fougères le présenta à la marquise de Pompadour. Elle fit au jeune officier un accueil des plus gracieux, et parut charmée de sa bonne mine et de ses manières distinguées. Elle le questionna sur ses voyages et sur la guerre du Canada; Bougainville répondit avec esprit à toutes ses questions, et dans le récit animé qu’il fit des principaux événements de cette guerre, il présenta avec chaleur l’éloge du courage et du dévouement de nos colons, au point d’intéresser vivement la marquise et tout le cercle qui l’entourait. Ce cercle, composé d’un certain nombre de dames de haut parage et des plus grands seigneurs de la cour, se montra, à l’exemple de la marquise, enchanté du ton et de la bonne grâce de Bougainville. Il devint le héros de la soirée, et l’on en parla même au jeu du roi.

« Maintenant, mon cher ami, dit le comte de Fougères à Bougainville en sortant de chez la marquise, vous pouvez vous présenter en toute sûreté chez le ministre ; vous êtes sûr d’être parfaitement accueilli. »

En effet, Bougainville ne pouvait désirer un meilleur accueil que celui qu’il reçut du duc de Choiseul lorsqu’il se présenta chez ce ministre. Après lui avoir adressé, sur la situation générale du pays, sur les progrès des ennemis pendant la dernière campagne, quelques questions auxquelles Bougainville répondit brièvement, mais d’une manière précise, le ministre lui dit : «J’ai lu avec attention les mémoires de MM. de Vaudreuil et de Montcalm; je regrette beaucoup que la situation difficile où se trouvent nos affaires en Europe ne permette pas, pour le moment, au gouvernement du roi d’envoyer à ces messieurs les secours qu’ils demandent pour la défense de la colonie. Qu’ils soutiennent encore la lutte aussi longtemps qu’ils

le pourront, avec ce zèle, ce courage et ce dévouement dont ils ont donné tant de preuves jusqu’ici; d’un moment à l’autre la fortune peut changer, et il peut survenir en Europe tel événement qui nous rendra en Amérique tout ce que nous avons perdu, et même au delà. »

Ces paroles, prononcées d’un ton calme et plein de bienveillance, causèrent une impression pénible à Bougainville, qui s’était attendu à un tout autre résultat, et qui voyait ainsi ,| dès les premiers mots, sa mission échouer. Il n’avait pas appris, pendant son court noviciat dans la diplomatie, à maîtriser ses émotions intérieures au point de n’en rien laisser paraître au dehors ; le ministre s’aperçut facilement de la contrariété qu’éprouvait Bougainville, et, pour y faire diversion, il continua d’un ton plus bienveillant encore : « J’ai lu avec intérêt le rapport du gouverneur et du général sur les beaux faits d’armes de quelques-uns des officiers placés sous leurs ordres, avec des propositions d’avancement et de récompenses pour chacun d’eux; j’ai vu, avec le plus grand plaisir, votre nom placé en tête de cette liste honorable que j’ai mise sous les yeux du roi. Sa Majesté m’a manifesté l’intention d’accorder toutes ces demandes, et, de plus, elle tient à vous remettre elle-même votre brevet de colonel et la croix de Saint-Louis. »

Bougainville resta un instant comme étourdi par cette annonce inattendue; mais il se remit bientôt, et, tout en rougissant comme une jeune fille, il répondit avec une certaine fermeté : « Les paroles me manquent, Monseigneur, pour vous remercier dignement, tant en mon nom qu’en celui de mes collègues de l’armée du Canada , de la faveur insigne que vous avez daigné solliciter pour nous auprès de Sa Majesté; veuillez mettre le comble à vos bontés en portant vous-même jusqu’au trône la manifestation de notre reconnaissance, que nous serions nousmêmes impuissants à exprimer. Mais permettez-moi d’a-

jouter, Monseigneur, que, quelle que soit l’étendue de cette reconnaissance, elle ne saurait nous empêcher d’éprouver le plus profond regret de voir que le roi ne peut nous envoyer des renforts suffisants pour maintenir sous son sceptre ce beau et généreux pays dont il nous a confié la défense.

— Que voulez-vous, Monsieur, le roi en est aussi affligé que vous-mêmes ; mais à l’impossible nul n’est tenu. »

Malgré cette réponse prononcée d’un ton sentencieux, qui semblait devoir lui ôter tout espoir, Bougainville insista; il fit valoir l’importance de la colonie, qu’il était de l’intérêt de la France de conserver à tout prix.

« Même à son propre détriment, peut-être? reprit le ministre d’un ton ironique.

— Je ne dis pas cela, Monseigneur; mais...

— En ce cas, interrompit le duc, vous venez de vous prononcer vous-même contre votre demande ; car je puis vous affirmer que la France ne pourrait envoyer de secours au Canada sans se causer à elle-même un préjudice irréparable. La métropole, reprit-il du ton sentencieux qui lui était familier, doit passer avant ses colonies. Lorsque le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries.

— Au moins, Monseigneur, répondit Bougainville avec un léger mouvement de dépit dont il ne fut pas maître, on ne pourra pas dire que vous parlez comme un cheval (1). »

A cette réponse d’une hardiesse qui frisait l’impertinence, le duc, surpris, regarda un instant son interlocuteur, dont l’attitude était restée calme et modeste; puis, sans rien dire , il le salua de la main comme pour le congédier. Bougainville fit un profond salut et sortit du cabinet du ministre.

Comprenant qu’il venait de s’attirer une disgrâce, il se

(1) Cette réponse de Bougainville au duc de Choiseul est historique. Voir la Biographie Michaud, notice sur Bougainville.

rendit aussitôt chez M. de Fougères, et lui raconta, sans en omettre un mot, toute sa conversation avec le duc de Choiseul.

«Vraiment, mon cher Bougainville, lui dit le comte après l’avoir écouté attentivement, vous avez fait là, pour un homme d’esprit et d’expérience, ce qu’on appelle un pas de clerc. Il y a longtemps que je l’ai dit à un de vos anciens protecteurs, le brave et digne M. de Séchelles, vous n’êtes pas fait pour la diplomatie. Vous ne savez pas lire entre les lignes d’une dépêche, ni comprendre la pensée sous les paroles qui servent souvent à la déguiser. Ainsi vous avez supposé que le duc de Choiseul , parce qu’il ne voulait pas accéder à la demande que vous étiez chargé de lui faire de la part de MM. de Vaudreuil et de Montcalm, n’avait nul souci des colonies et ne songeait plus à les défendre. De là votre mécontentement et la boutade malheureuse qui vous est échappée.

— Et comment n’aurais-je pas eu cette pensée, après la déclaration formelle qu’il venait de me faire?

— Eh bien, moi je vous dis que le duc de Choiseul désire le salut et la prospérité du Canada aussi ardemment que vous-même et que les chefs qui vous ont envoyé ici ; seulement il espère réussir par des moyens tout différents de ceux que proposent ces messieurs.

— Et quel autre moyen peut-il employer, à moins de nous envoyer dix mille hommes au lieu de cinq mille que nous demandons?

— Ce moyen, il vous l’a, pour ainsi dire, indiqué en vous engageant à soutenir courageusement la lutte en Amérique, parce qu’il pourrait survenir en Europe tel événement qui changerait complètement la fortune.

— J’avoue que je n’ai vu dans ces paroles qu’une de ces espérances vagues que l’on jette aux malheureux, comme une consolation banale à laquelle on n’attache aucune importance.

— Eh bien, vous êtes dans l’erreur; ces paroles dans la bouche du ministre avaient une importance capitale : c’était en partie la révélation d’un projet qu’il médite, et qui, s’il réussit, fera la prospérité de la France et la gloire de son auteur. Je puis vous le révéler, parce que je connais votre discrétion et que bientôt d’ailleurs ce ne sera plus un secret. M. de Choiseul, tout en faisant continuer la guerre en Allemagne, embrasse le hardi projet de saisir l’Angleterre corps à corps et de l’attaquer chez elle. Le succès d’une descente, opérée avec tout ce que la France pourra concentrer de forces, lui paraît beaucoup plus probable que celui d’une guerre poursuivie au loin sur les mers avec des escadres presque partout inférieures de moitié à l’ennemi. Déjà les ordres sont donnés dans nos ports de l’Océan et de la Manche, et l’on va commencer à construire à Dunkerque, au Havre, à Brest, à Rochefort, une multitude de bateaux plats destinés au transport des troupes. Deux fortes escadres se réuniront pour convoyer l’expédition, et quarante -huit heures d’un temps favorable peuvent suffire pour jeter une armée de soixante mille hommes sur les côtes d’Angleterre. C’est à Londres alors que se dénouerait la question du Canada, et vous comprenez maintenant qu’un pareil événement pourrait nous faire recouvrer, et bien au delà, tout ce que nous aurions perdu en Amérique et dans nos autres colonies.

— Ce plan est admirable! s’écria Bougainville; pourquoi n’en ai- je pas été instruit plus tôt! je me serais épargné une réponse inconvenante, et probablement une disgrâce méritée. Maintenant que la faute est commise, il n’est plus guère possible de la réparer.

— Cela se peut encore, reprit le comte, et vous auriez tort de désespérer ; mais nous n’avons pas de temps à perdre. Je vais à l’instant trouver Mme de Pompadour; elle seule est capable d’apaiser le ressentiment du mi-

nistre, si toutefois il s’est senti blessé d’une expression qu’il avait en quelque sorte provoquée par la comparaison dont il s’était servi, et qui n’était déplacée dans votre bouche qu’en raison de la distance qui existe entre vous et lui.

— Quoi ! vous pensez qu’il ne s’est pas offensé sérieusement ?

— M. de Choiseul est un homme d’esprit, de beaucoup d’esprit, et par conséquent infiniment moins susceptible qu’un sot orgueilleux. 11 sait faire la part de la jeunesse, de l’entrainement, de l’inexpérience, et, pour peu qu’il soit convaincu que vous n’avez eu nullement l’intention de le blesser, je suis persuadé qu’il ne conservera aucune rancune de ce qui s’est passé, et que même il l’oubliera entièrement. Mais, je le répète, il faut se hâter d’agir et ne pas laisser à certaines gens malintentionnés, comme la cour en fourmille, le temps de faire d’une bagatelle une grosse affaire, et de changer une piqûre de moucheron en une morsure de vipère. »

M. de Fougères se rendit aussitôt chez Mmo de Pompadour. La manière dont il lui raconta l’affaire la fit beaucoup rire; sa gaieté redoubla quand il lui parla, en l’exagérant un peu, du désespoir de ce pauvre Bougainville, qui ne pouvait se consoler d’avoir, pour un mot imprudent, encouru la disgrâce du ministre.

« Rassurez ce pauvre garçon, dit-elle à M. de Fougères; je me charge d’arranger l’affaire de manière qu’il n’en ressente aucun dommage; seulement, que cela lui serve de leçon et le rende plus circonspect h l’avenir. »

Tout s’arrangea, en effet, à la satisfaction de Bougainville. Le ministre, qu’il rencontra le lendemain chez Mmc de Pompadour, lui parla avec la même bienveillance qu’il lui avait montrée au commencement de leur entrevue de la veille, et il ne dit pas un mot qui fit allusion à l’incident qui en avait marqué la fin.

Deux jours après, Bougainville fut présenté au roi, qui lui remit le brevet de colonel à la suite du régiment de Rouergue et le titre de chevalier de Saint-Louis , quoiqu’il n’eût encore que sept ans de service.

Dès lors, regardant sa présence en France comme désormais sans objet, il ne songea plus qu’aux moyens de retourner le plus promptement possible au Canada. Lorsqu’il alla faire sa visite d’adieu à Mrae de Pompadour, elle lui dit que s’il désirait rester en Europe, elle lui ferait facilement obtenir un emploi de son nouveau grade à l’armée d’Allemagne, où il aurait un avancement plus rapide que dans le pays de sauvages où il voulait retourner.

« Merci, Madame, s’empressa-t-il de répondre; je me croirais indigne de la faveur dont Sa Majesté m’a honoré, si pour un avantage purement personnel je quittais le poste où elle m’a placé, et où j’ai pu lui rendre les services dont elle vient de me récompenser si largement. D’ailleurs j’ai promis à mes compagnons d’armes d’aller les rejoindre pour la campagne prochaine, et rien ne saurait me faire manquer à cet engagement d’honneur. »

La marquise n’insista pas. Elle se contenta de dire à son entourage, après le départ de Bougainville : «Si le roi avait à son service bon nombre d’hommes de la trempe de celui-ci, il aurait bientôt raison de la Prusse et de l’Angleterre. »

Le frère et l’oncle de Bougainville l’engagèrent aussi à ne pas retourner en Amérique; mais ce fut en vain. Il s’embarqua au mois de janvier 1759, et le mois suivant il arrivait à Québec.

Déjà on connaissait l’inutilité de ses démarches pour obtenir des renforts ; il ne fut pas moins reçu à son retour par de chaleureuses démonstrations de joie de la part des généraux, des officiers et des soldats de l’armée. Le marquis de Montcalm le nomma immédiatement commandant des grenadiers et des volontaires canadiens réunis ;

la plupart d’entre eux avaient déjà combattu sous lui, et ils accueillirent avec transport sa nomination.

Cependant la nouvelle campagne allait s’ouvrir sous les plus tristes auspices. La puissante diversion qu’avait projetée le duc de Choiseul échoua par l’impéritie ou même la trahison de ceux qu’il avait chargés de l’exécuter. Le Canada ne pouvait donc se sauver qu’avec de puissants secours en soldats, en munitions, en vaisseaux, sans quoi sa perte était imminente pour cette campagne même. C’est ce que le général Montcalm avait formellement annoncé au ministre de la guerre dans une longue et triste lettre, qui est comme son testament de mort et le testament de la colonie (1).

Le ministère répondit à cet appel désespéré par un entier abandon. Le duc de Choiseul, malgré plusieurs échecs, était toujours absorbé par l’idée de sa descente en Angleterre et l’espoir de sauver le Canada dans Londres. Une lettre du maréchal de Belle-Isle, en réponse à celle de Montcalm , est un des plus douloureux monuments de ces jours de honte et de vertige.

« Je suis bien fâché, écrivait-il, d’avoir à vous mander te que vous ne devez point espérer de recevoir des troupes « de renfort. Outre qu’elles augmenteraient la disette des « vivres que vous n’avez que trop éprouvée jusqu’à prête sent, il serait fort à craindre qu’elles ne fussent interet ceptées par les Anglais dans le passage; et, comme le et roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proee portionnés aux forces que les Anglais sont en état de et vous opposer, les efforts que l’on ferait ici pour vous te en procurer n’auraient d’autre effet que d’exciter le et ministère de Londres à en faire de plus considérables, « pour conserver la supériorité qu’il s’est acquise dans et cette partie du continent américain. »

(1) Cette lettre, du 12 avril 1759, est aux archives de la marine.

Dans d’autres dépêches, le ministère prévoyait même le cas où la colonie serait réduite à capituler, et paraissait en prendre son parti ! Toujours l’abandon des écuries, quand le feu est à la maison.

L’héroïque population canadienne, abandonnée de la mère patrie pour laquelle elle s’immolait, n’eut pas un moment la pensée de poser les armes. Elle se leva en silence jusqu’au dernier homme. L’ennemi s’avançait de toutes parts. Dès avant la fin de l’année précédente, un traité, habilement ménagé par les chefs anglo -américains, avait enlevé à la France la plupart de ses alliés indiens ; les peaux rouges, prévoyant la ruine du Canada, n’avaient pas cru devoir attendre la catastrophe pour accepter la paix avec les futurs conquérants. Le Nuage- Orageux et sa tribu, réduite à deux cents guerriers au plus, étaient seuls restés fidèles aux Français.

Le changement d’attitude des sauvages donna de grandes facilités à l’invasion, préparée par quatre routes à la fois. Vingt vaisseaux de ligne et de nombreux bâtiments légers escortant un convoi de dix mille soldats réguliers, sous les ordres du général Wolfe, jeune homme plein de feu et d’énergie, partirent de Louisbourg et entrèrent dans le Saint-Laurent, qu’ils remontèrent jusqu’à Québec. Douze mille soldats et miliciens, commandés par le général en chef Amherst, se portèrent sur le lac du Saint-Sacrement, d’où ils devaient descendre par le lac Champlain vers le Saint - Laurent. Un troisième corps anglo -indien, aux ordres du général Prideaux, devait enlever Niagara, et de là marcher à Montréal pour se joindre aux deux autres sur le Saint-Laurent. Un quatrième corps, plus faible, était chargé d’expulser les Français du lac Ontario. Tout cela faisait au moins trente mille hommes de troupes de terre et dix-huit mille marins et soldats de marine. Le Canada ne comptait guère que cinq mille soldats et quinze mille habitants en état de porter les

armes, c’est-à-dire en armant les vieillards de soixante ans et les enfants de seize, le tiers à peu près des forces de l’invasion (1) !

De faibles détachements furent expédiés sur les points principaux des frontières , et le gros de l’armée fut concentré à Québec, but capital de l’ennemi. Toute la population mâle y vint, abandonnant ses champs au risque de mourir de faim; les femmes et les jeunes enfants voituraient les vivres et les munitions. Par un suprême effort, on avait réuni treize à quatorze mille combattants, dont environ trois mille soldats réguliers et les quelques centaines de sauvages du Nuage-Orageux.

L’armée, sous les ordres directs de Montcalm , s’établit sur la rive gauche du Saint-Laurent, entre les cascades de la rivière de Montmorency, qui se jette dans le Saint- Laurent par un saut de quatre-vingt-sept mètres, et la vallée de la rivière Saint- Charles ; elle protégeait de là l’île du fleuve à la pointe orientale de laquelle est situé Québec. Bougainville fut détaché avec ses grenadiers et ses volontaires, pour soutenir les faibles garnisons des frontières dans le cas où la résistance offrirait quelque espoir; et, dans le cas contraire et qui était beaucoup plus probable, il devait recueillir ces mêmes garnisons et se replier avec elles sur le principal corps d’armée. Ces dispositions prises, on attendit l’attaque de l’ennemi.

La flotte anglaise parut le 25 juin devant Québec. Elle avait évité tous les bancs et les bas-fonds du fleuve, grâce à la trahison d’un officier de marine prisonnier qui lui avait servi de pilote. 11 s’appelait Denis de Vitré. Ce fut le seul traître qu’eût produit le Canada.

Les Français essayèrent en vain d’incendier la flotte ennemie avec des brûlots et des radeaux enflammés. Les Anglais réussirent mieux à brûler Québec ; n’osant as-

(1) II. Martin, Histoire de France, t. XV 1 1 f , p. 157 et suiv.

saillir de front ni la ville, ni le camp de Montcalm, ils descendirent sur la rive droite du Saint-Laurent, et de là écrasèrent la ville basse de leurs bombes et dévastèrent au loin le pays, barbaries inutiles qui ne pouvaient décider le sort de la guerre. Ils tentèrent de remonter le fleuve au-dessus de Québec, afin détourner la position de Montcalm; la largeur du bras du Saint- Laurent qui est entre la rive droite et l’ile de Québec permit à leur flotte de passer, malgré les batteries de la ville; mais ils jugèrent le débarquement trop difficile sur les derrières du camp français, et revinrent au projet non moins périlleux d’une attaque de front. Protégés par une artillerie formidable, ils entreprirent de débarquer sur la gauche du camp et de forcer les gués du Montmorency, au-dessus et au-dessous de la grande cascade. Ils furent partout repoussés avec perte (31 juillet). Le général Wolfe désespéra du succès, et tomba malade de chagrin. En rendant compte de cette action , il annonça à son gouvernement qu’il avait bien peu 'd’espérance de réussir avant que l’approche de l’hiver et les glaces le forçassent d’abandonner la rivière.

Les autres généraux anglais triomphaient sans gloire par l’énorme supériorité du nombre, mais non sans éprouver de temps en temps de rudes échecs par suite de l’opiniâtre résistance des Français. Le général Amherst parut devant Ticondéroga ou le fort Carillon, le 7 juillet; les Français, réduits par leur petit nombre à concentrer leurs forces , après une courte défense et ayant fait sauter le fort, se retirèrent sur le fort Saint-Frédéric. Au mois d’août, ils durent évacuer encore cette position, dont ils détruisirent les fortifications, et se replièrent jusqu’à l’extrémité nord du lac Champlain. Là leur commandant Burlamaqui, ayant reçu quelques renforts du corps commandé par Bougainville , se fortifia dans l’Ile-aux-Noix, et réussit à fermer le chemin de Québec au général Am-

herst et à l’empêcher de seconder l’attaque du général Wolfe contre cette ville.

Le général Prideaux avait été chargé de l’attaque de Niagara; ce fort, situé près de la fameuse cataracte, était considéré comme un des points militaires les plus importants du Canada. Il commande, en effet, le passage qui sert de communication entre le lac Érié et le lac Ontario, en sorte qu’il sert de clef à la navigation de ces mers intérieures ; il commande en même temps la seule communication, parterre, entre les régions situées au nord et au midi du fleuve et des grands lacs. Montcalm et Vaudreuil connaissaient toute la valeur de cette position admirable ; mais il ne leur avait pas été possible d’y mettre plus de six cents hommes. Bougainville, qui avait laissé une partie de ses grenadiers à Burlamaqui, reçut ordre d’aller avec le reste de ses troupes, montant au plus à dix-sept cents hommes de milice canadienne et de sauvages, au secours du fort de Niagara. Le général Prideaux en avait commencé l’attaque depuis peu de jours, lorsque le 20 juillet il fut tué à la tranchée. Sir William Johnson, qui le remplaça, continua l’attaque avec la même vigueur; le 25 juillet, il livra bataille à Bougainville, qui s’avançait au secours de la place assiégée; la rencontre eut lieu dans un endroit découvert, qui ne permettait plus aux chasseurs canadiens et aux peaux rouges de combattre en tirailleurs et en embuscades. Chargés vigoureusement par des troupes régulières soutenues par de l’artillerie et de la cavalerie , nos pauvres milicien^, après quelques efforts infructueux et malgré les encouragements de Bougainville, furent mis en déroute complète. Celui-ci ne put les rallier qu’à plus de trois lieues de là, dans un défilé étroit et boisé où l’ennemi ne se hasarda pas à les poursuivre. Cet échec causa la perte du fort, qui capitula le même jour et dont la garnison fut faite prisonnière de guerre. Du reste, ce corps

anglais ne profita pas de cet avantage pour marcher directement sur Montréal et se joindre aux autres corps sur le Saint-Laurent, suivant le plan arrêté d’avance, soit que le nouveau général attendît de nouvelles instructions, soit qu’il n’osât pas se hasarder dans le défilé où s’était retranché Bougainville.

Jusqu’ici l’attaque générale des Anglais, malgré quelques succès partiels, était loin d’avoir réussi comme ils l’espéraient. Wolfe, qui avait compté être rejoint devant Québec par les généraux Amherst et Johnson, l’un par le lac Champlain, l’autre par le lac Ontario, apprenant qu’ils étaient l’un et l’autre retardés dans leur marche, s’était décidé à attaquer sans eux Montcalm dans sa position ; nous avons vu le complet insuccès de son attaque du 31 juillet, et le désespoir où l’avait réduit cet échec. Il ne pouvait plus guère compter désormais sur l’arrivée des deux divisions Amherst et Johnson; car, lors même qu’elles parviendraient à franchir les obstacles qui arrêtaient l’une à l’Ile-aux-Noix, et l’autre aux défilés de l’Ontario, elles auraient encore à franchir le passage de Montréal où s’était installé le gouverneur général, M. de Vaudreuil, avec une petite armée de réserve.

Il résulta de cet état de choses une inaction assez longue de la part des Anglais. Un grand nombre de volontaires canadiens, croyant Québec sauvé pour cette année, quittèrent l’armée pour aller récolter leurs blés. Ce départ affaiblit notre armée, et donna aux Anglais l’idée de tenter un nouvel effort.

Les lieutenants de Wolfe lui conseillèrent d’opérer un nouveau débarquement sur la rive gauche du Saint-Laurent, mais beaucoup plus haut. Il adopta ce plan, fit rembarquer son armée, et sa flotte remonta jusqu’à douze lieues au-dessus de Québec. Par diverses fausses attaques, répétées plusieurs jours de suite, il réussit à distraire l’attention de Montcalm ; enfin, dans la nuit du 12

au 13 septembre, ses bateaux, partis de trois lieues audessus du point où il voulait débarquer, se laissèrent aller à la dérive jusqu’au pied de ces rocs escarpés à l’extrémité desquels Québec est bâti. Débarquant dans l’obscurité, et s’enfonçant dans des buissons et des ronces, les soldats anglais gagnèrent le sommet de la plate-forme, et Montcalm apprit avec étonnement que l’armée de terre des ennemis se trouvait de niveau avec la haute ville sur la hauteur d’ Abraham, et prête à l’attaque de fortifications qui n’avaient plus rien de redoutable, en même temps que la flotte foudroyait la basse ville.

La bataille qu’il avait jusqu’alors évitée était désormais le seul moyen de sauver Québec; il s’y détermina à l’instant ; il repassa la rivière avec quatre mille cinq cents hommes seulement, sans vouloir attendre le gouverneur de Vaudreuil et le colonel Bougainville, à qui, dans la prévision d’une attaque , il avait mandé de venir le rejoindre avec toutes leurs troupes disponibles; il chargea les Anglais pour ne pas leur laisser le temps de se retrancher. Cette attaque précipitée vint se briser contre une masse de neuf à dix mille soldats réguliers. Dès le commencement de l’action , Montcalm fut tué ; son second en commandement fut mortellement blessé, et mourut le lendemain. Au même moment, le général Wolfe tomba mortellement frappé d’une balle en pleine poitrine ; mais, avant de mourir, il eut la satisfaction d’apprendre que la victoire était gagnée. Monkton, qui prit sa place, fut abattu d’un coup de feu presque aussitôt après, et ce fut le général Townshend qui recueillit la victoire.

Les Français furent rejetés vers la ville. Le gouverneur et le colonel de Bougainville, arrivés trop tard pour changer le sort de la journée, rallièrent les troupes ; mais le conseil de guerre ne crut pas qu’on pût renouveler le combat. Le camp fut évacué; et l’armée se replia dans la direction des Trois-Rivières, laissant une garnison dans Québec.

Avant la retraite de l’armée française, il y eut une suspension d’armes pour enterrer les morts. Les restes de Montcalm furent déposés dans un trou fait par une bombe : tombeau digne d’un guerrier mort au champ d’honneur. Bougainville prononça sur sa tombe un court, mais touchant éloge funèbre. L’émotion de l’orateur fut partagée par toute l’assistance, et plus d’une larme furtive s’échappa des yeux de ces vieux soldats, peu accessibles à la sensibilité. La scène de l’inhumation de Montcalm a été reproduite dans une estampe oùj’artiste a fait figurer les principaux personnages de l’armée, et entre autres le chef indien le Nuage -Orageux, remarquable par son attitude empreinte d’une douleur profonde. Une trèsbelle estampe anglaise de Woollett a aussi représenté les derniers moments du général Wolfe; elle est bien supérieure, comme objet d’art, à la gravure française : aussi est-elle beaucoup plus recherchée. La mémoire de Montcalrn a été plus dignement honorée par la lettre que Bougainville publia sur sa mort, et par l’inscription qu’il fit graver sur sa tombe et qui était l’ouvrage de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, compagnie dans laquelle, ainsi que nous l’avons dit, il aspirait à être reçu.

Le chevalier de Lévis, maréchal de camp, le plus ancien officier général de l’armée, succéda à Montcalm. Trois jours après la bataille, il exécuta un retour offensif sur Québec, dans l’espoir de ravitailler cette place ou peut-être d’en faire lever le siège. L’armée était arrivée presque en vue de cette ville, lorsqu’on apprit que le commandant français vrenait de capituler, contrairement à ses instructions (18 septembre).

Les Franco-Canadiens se retirèrent sur la rivière de Jacques-Cartier, et le chevalier de Lévis alla établir son quartier général à Montréal , capitale du haut Canada. Il ne leur restait plus de cette immense contrée, deux ou trois fois grande comme la France, que le pays resserré

entre le nord du lac Champlain, l’est de l’Ontario et Trois- Rivières.

Ils ne songèrent point à traiter. Ils élevèrent la voix une dernière fois vers la mère patrie. On leur envoya trois ou quatre bâtiments, qui furent pris par les Anglais.

Cependant trois armées allaient se resserrer sur eux pour les écraser. Le général de Lévis résolut de les prévenir par un coup de main sur Québec. L’hiver avait donné aux Français quelques mois de répit. Le 20 avril, dès que le Saint-Laurent fut à peu près dégelé, le général de Lévis marcha par terre et par eau avec sept mille hommes. Le 25, sa petite armée se réunit sur la rive gauche ; elle franchit par une habile manoeuvre la rivière du Cap -Rouge, et son avant-garde, commandée par le colonel Bougainville, fit replier les avant-postes anglais. Le général Murray, commandant anglais de Québec, se porta rapidement en avant avec six mille soldats et vingtdeux canons, et attaqua les Français en marche et sans leur artillerie, qui était en arrière avec une réserve. M. de Lévis rangea ses troupes en bataille sous un feu meurtrier, enfonça les Anglais, et prit leurs canons (28 avril). Si les Français n’eussent été harassés de fatigue, ils fussent probablement rentrés dans Québec pêle-mêle avec leurs ennemis. Il fallut entreprendre un siège, avec des pièces de campagne, contre la formidable artillerie des remparts. Les Canadiens s’imaginaient qu’on allait leur envoyer de l’artillerie de France. Ils avaient toujours les yeux tournés vers le bas du Saint-Laurent, dans l’espoir de voir apparaître le pavillon français. Ce furent des vaisseaux anglais qui leur apparurent, amenant un secours puissant à la place assiégée.

Il fallut lever le siège : tout était perdu. Les Canadiens prolongèrent la lutte plusieurs mois encore. Bougainville, enfermé avec deux cents hommes dans le fort de Lévis, sur le haut du Saint-Laurent, arrêta douze jours les onze

mille combattants du général Amherst. Les trois corps d’armée ennemis se réunirent enfin, du 6 au 8 septembre, devant Montréal, place à peu près sans défense où s’étaient concentrés les débris du Canada. Le 8 septembre 4760, le marquis de Vaudreuil signa à Montréal la capitulation qui effaçait la Nouvelle-France de la carte du globe. Les Canadiens conservèrent leurs biens, leur religion, et se reconnurent sujets du roi d’Angleterre. Les principaux habitants s’expatrièrent à la suite de l’armée qu’on embarqua pour la France.

Ainsi tomba cette race d’hommes que l’habitude de vivre au sein de la nature sévère du Nord avait rendue forte et simple comme les anciens. Le sort de leurs descendants n’a pas, on peut le dire, été malheureux sous la domination de l’Angleterre. Cependant, après plus d’un siècle de domination étrangère, ils sont restés Français“de cœur. Notre langue est encore celle qu’ils parlent; la religion catholique est celle qu’ils professent avec un zèle, une ferveur et une foi qu’ils ne rencontreraient peut-être plus dans leur ancienne patrie.

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