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CHAPITRE IX

Retour de Bougainville en France. — Sa liaison avec un officier de la marine anglaise. — Étude qu’il fait de cette marine. — Il est nommé aide de camp du comte de Choiseul-Stainville. — Sa conduite à l’armée d’Allemagne. — Récompense qui lui est accordée. — Après la signature de lapaix,.il fonde un établissement aux lies Malouines. — 11 estnommé capitaine de vaisseau. — Description des îles Maloumes et de l’établissement fondé par Bougainville. — Prise de possession solennelle de ces lits. — Jalousie de l’Angleterre. — L’Espagne réclame la souveraineté de ces îles. — Elles lui sont rétrocédées moyennant une indemnité payée aux fondateurs. — 11 est chargé de remettre les Malouines à l’Espagne. — 11 forme le projet d’un voyage de circumnavigation. — Le gouvernement accueille ce piojet, et lui donne pour l’exécuter le commandement de la frégate la Boudeuse et de la flûte l’Etoile. — Remise des îles Malouines. — Analyse de son voyage autour dumondepar le détroit de Magellan, le grand Océan, jusqu’à son arrivée aux Moluques. — Retour en Europe par Batavia, l'île de France, le cap de Bonne-Espérance , etc. — Relation qu’il publie de ce voyage. — Succès qu’elle obtient. — Détails sur un jeune insulaire de Taïti ramené en France par

Bougainville quitta, le cœur navré, cette terre, théâtre de ses premières armes, et cette brave et vertueuse population qui semblait appartenir à un autre âge. Pendant les premiers jours de navigation, et tout le temps qu’il eut en vue les bords du Saint-Laurent, les côtes de l’Acadie et du Cap-Breton, il se livra tout entier à ses tristes pencfc», repassant dans son esprit les événements dont il avait été témoin, les hommes avec lesquels il s’était trouvé en rapport, les moyens qu’il aurait fallu employer pour sauver cette belle et intéressante colonie, et ne rencontrant dans ces souvenirs que des sujets de douleur et de regrets.

Lorsqu’on eut gagné la haute mer, un coup de vent violent, qui assaillit le navire, détourna Bougainville de ces pénibles réflexions, et le ramena à la réalité de sa situation actuelle. Son instinct de marin se réveilla tout à coup ; car nous avons négligé de dire que pendant les deux traversées qu’il avait faites à la fin de 1758 et. au commencement de 1759, il avait continué avec ardeur ses études nautiques, commencées, comme nous l’avons vu, lors de son premier voyage au Canada. Jusque-là il n’avait navigué que sur des bâtiments français. Le vaisseau sur lequel il se trouvait aujourd’hui était anglais, et chargé, par la capitulation du 8 septembre, de transporter une partie des troupes françaises à Brest. Lors donc que la tempête se déchaîna furieuse, le premier sentiment de Bougainville fut un mouvement de curiosité, pour voir comment les marins anglais allaient manœuvrer dans cette circonstance. Il ne quitta pas un instant le pont du navire, malgré la violence du vent, malgré les vagues énormes qui s’abattaient à bord. Il suivait avec intérêt tous les mouvements des marins ; il admirait le calme et la précision avec lesquels les matelots, obéissant au sifflet du contre -maître, exécutaient les manœuvres les plus difficiles et les plus périlleuses. Aussi, quand la tempête fut calmée, il ne put s’empêcher d’adresser en anglais des compliments à l’officier qui avait commandé pendant toute la durée du gros temps.

« Et moi, colonel, répondit l’officier, je vous fais mon compliment du courage que vous avez eu de rester tout ce temps sur le pont, sans y être obligé comme moi; mais, bij God! vous devez être marin, ou je ne comprends rien à votre conduite.

— Oh! répondit Bougainville en souriant, je ne suis qu’un marin amateur; mais je ne m’en crois pas moins en état de juger que vous avez admirablement dirigé vos hommes pendant le coup de vent que nous venons d’es-

suyer, et que, de leur côté, vos matelots ont non moins admirablement exécuté vos ordres. »

L’officier parut très-flatté du compliment, et à compter do ce moment il se forma entre eux une liaison qui, sans être intime, devint assez étroite pour permettre à Bougainville d’obtenir une foule de renseignements sur !a marine anglaise, et d’étudier, pendant tout le reste de la traversée, leur manière d’appareiller, de gouverner, de manoeuvrer, etc.; étude qui devait lui servir utilement plus tard, mais qui momentanément abrégea pour lui les ennuis d’une longue traversée.

Aussitôt après son arrivée à Brest, Bougainville se mit en route pour Paris. A peine eut-il pris quelques jours de repos, qu’il fut envoyé à l’armée d’Allemagne en qualité d’aide de camp de M. de Choiseul-Stainville. Il prit une part active aux campagnes de 1761 et 1762, et il se distingua tellement, que le roi, voulant récompensér ses services d’une manière particulière, lui fit don de deux pièces de canon de quatre, qu’il plaça dans sa terre de Normandie, où elles sont devenues un témoignage de gloire héréditaire.

Enfin la paix générale fut signée à Paris, au mois de février 1763; elle mit fin à cette malheureuse guerre dite de Sept ans, qui avait entassé en Allemagne presque autant de ruines que la guerre de Trente ans, et qui avait moissonné un million d’hommes par le fer, par le feu, par le typhus, par la misère. La situation de l’Autriche, qui avait provoqué cette guerre, et de la Prusse son antagoniste , était absolument la même qu’avant le premier coup de canon. L’équilibre était, au contraire, tout à fait rompu entre la France et l’Angleterre. La France avait perdu la fleur de sa marine, sa vaste domination dans l’Amérique du Nord, ses possessions dans l’Inde, le Sénégal en Afrique, la Louisiane et plusieurs des Petiles-Anlilles. L’Angleterre, sa rivale, avait acquis un énorme accroisse-

ment territorial et une prépondérance d’opinion accablante. Malheureusement cette paix désastreuse pour nous était devenue nécessaire , et l’on ne pouvait adresser de reproches sérieux aux hommes d’État qui l’avaient signée.

La continuation de la guerre eût mis sans doute un officier aussi habile et aussi valeureux que Bougainville au nombre des premiers capitaines ; mais la paix ne fit que changer sa destinée, et lui ouvrir une carrière peut-être plus illustre que celle qu’il eût parcourue les armes à la main : il n’eût été que l’émule des premiers généraux de la France; il devint un des plus célèbres navigateurs des temps modernes.

Les loisirs de la paix ne convenaient pas à l’activité de son esprit ; il lui fallait des occupations hasardeuses et de grandes espérances. Il ne délibéra pas longtemps ; il résolut de mettre à profit les connaissances maritimes qu’il avait acquises pour doter la France d’un établissement colonial nouveau, faible compensation sans doute des pertee qu’elle venait d’éprouver, mais qui pouvait être le germe d’autres établissements d’une plus grande importance.

Dans ses navigations pour aller au Canada et pour en revenir, ainsi que pendant son séjour de quatre ans dans ce pays, il avait fait connaissance et s’était même lié avec plusieurs de ces armateurs et de ces marins de Saint-Malo, distingués de temps immémorial par l’audace de leurs entreprises. Il leur persuada de fonder un établissement aux îles Malouines, ainsi nommées par quelques-uns de leurs compatriotes vers la fin du xvne siècle, nom qui avait prévalu sur celui d’iles Falkland que les Anglais leur avaient donné. Il fit valoir les avantages qu’ils pourraient retirer de cet établissement, fondé à l’autre extrémité du continent de l’Amérique.

Ils consentirent à équiper les vaisseaux, et Bougainville se chargea de former l’établissement lui-même. Le roi lui donna son consentement, le rang de capitaine de

vaisseau, avec la permission «de fonder à ses frais un établissement dans ces îles». « Je proposai au ministre, dit Bougainville dans la relation de son voyage autour du monde, de le commencer à mes frais, et secondé par MM. de Nerville et d’Arboulin, l’un mon cousin germain et l’autre mon oncle, je fis sur-le-champ construire et armer à Saint-Malo, par les soins de M. Duclos-Guyot, aujourd’hui mon second, l’Aigle, de vingt canons, et le Sphinx, de douze, que je munis de tout ce qui était propre pour une pareille expédition. J’embarquai plusieurs familles acadiennes, espèce d’hommes laborieuse, intelligente, et qui doit être chère à la France par l’inviolable attachement que lui ont prouvé ces honnêtes et infortunés citoyens. »

On voit qu’il avait à cœur de rendre une patrie aux braves Canadiens revenus avec lui en Europe après la capitulation de Montréal.

11 partit le 15 septembre sur l’Aigle, accompagné de son cousin M. de Nerville; il arriva aux îles Malouines le 3 février 1764, et jeta l’ancre dans une grande baie qui lui parut commode pour y former un premier établissement.

L’île était entièrement déserte. La nature n’y offrait, pour la subsistance des hommes, que la pêche et plusieurs sortes de gibier de terre et d’eau. « A la vérité, dit Bougainville, ce gibier était en grande quantité et facile à prendre. Ce fut un spectacle singulier de voir à notre arrivée tous les animaux, jusqu’alors seuls habitants de l’île, s’approcher de nous sans crainte, et ne témoigner d’autres mouvements que ceux que la curiosité inspire a la vue d’un objet inconnu. Les oiseaux se laissaient prendre à la main , quelques-uns venaient d’eux-mêmes se poser sur les gens qui étaient arrêtés : tant il est vrai que l’homme ne porte point empreint un caractère de férocité qui fasse reconnaître en lui, par le seul instinct, aux animaux faibles l’être qui se nourrit de leur sang.

Cette confiance ne leur a pas duré longtemps ; ils eurent bientôt appris à se méfier de leur plus cruel ennemi. »

Le 17 mars, Bougainville détermina l’emplacement de la nouvelle colonie, et fit travailler sur-le- champ à la construction des cases pour loger les colons (dont le nombre était de vingt -neuf, y compris cinq femmes et trois enfants), et d’un magasin assez grand pour renfermer les vivres, les hardes et les provisions de toute espèce qu’il leur laissait pour deux ans. On construisit en même temps un fort en terre et gazon, capable de contenir quatorze pièces de canon. Dans le milieu de cette petite citadelle on éleva un obélisque de vingt pieds de hauteur, décoré des armes de France et d’une effigie du roi en bas-relief. On enterra sous ses fondements quelques monnaies avec une médaille commémorative de l’entreprise. Sur la face de la médaille était représentée la figure du roi, avec ces mots pour exergue : Tibi serviat ultimcc Thule ; sur le revers était gravée l’inscription suivante :

Établissement des îles Malouines, situées au 51 DÉG. 30 M. DE LAT. AUST. ET 61 DÉG. 50 M. DE LONG. OCCID. MÉRID. DE PARIS, PAR LA FRÉGATE L’AIGLE, CAPITAINE P. DUCLOS-GUYOT, CAPITAINE DE BRULOT, ET LA CORVETTE LE SPHINX, CAPIT. F. CHÉNARD DE LA GlRAUDAIS, L1EUT. DE FRÉG., ARMÉES PAU LOUIS- Antoine de Bougainville, colonel d’infanterie,

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