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Causes qui empêchent la France d’envoyer des secours au Canada. — Le gouvernement français s’engage imprudemment dans une guerre continentale. — Montcalm et Vaudrcuil demandent inutilement des secours à la France. — Les Anglais changent leur plan d’attaque contre le Canada. — Ils attaquent Louisbourg. — Déroute de leur flotte. — Envoi de quinze cents hommes au Canada au lieu de cinq mille que demandait Montcalm. — Campagne de 1757. — Prise du fort William-Henry par Montcalm. — Souffrances causées par la disette. — Habitants et soldats rationnés. — Succès sur mer et au Canada, revers en Allemagne. — Efforts des Anglais. — Comparaison des forces maritimes de la France et de l’Angleterre. — Envoi de vingt vaisseaux de ligne et de douze mille soldats anglais au Canada. — Faibles envois de la France. — La plupart tombent au pouvoir des Anglais. — Les Anglais commencent, dans la campagne de 1758, la plus formidable attaque qu’ils aient tentée contre le Canada. — Siège de Louisbourg par l’amiral Boscawen. — Défense héroïque de cette place ; elle est forcée de capituler. — Le Canada continental est assailli de tous côtés. — Les Français tentent une défense énergique. — Mission dont est chargé Bougainville. — Sa belle défense contre l’attaque d’un corps de vingt- cinq mille hommes. — Il rejoint Montcalm au camp retranché de Carillon, et repousse avec lui une vigoureuse attaque de l’armée d’Abercromby. — Nos succès partiels n’empêchent pas les progrès des Anglais. — Montcalm et Vaudreuil envoient Bougainville en France pour demander des secours.
La campagne de 1757 allait bientôt s’ouvrir. Les Anglais envoyaient des renforts à leurs colonies de l’Amérique du Nord, et, malgré les pressantes sollicitations de MM. de Vaudreuil et de Montcalm, les ministres français ne paraissaient pas disposés à faire passer au Canada les secours dont cette colonie avait un si pressant besoin. Nous allons voir quelle était la cause de ce que Montcalm, indigné, ne craignait pas d’appeler « un inconcevable oubli ou une coupable incurie ».
il était de la politique de l’Angleterre de distraire les Français de la défense de leurs colonies par une guerre continentale; il était de celle de la France d’éviter cette guerre, où elle ne pouvait que faire peu de mal à la Grande- Bretagne, et de se borner à des opérations maritimes qui venaient déjà de si bien lui réussir. Mais le ministère français succomba à la tentation de conquérir le Hanovre, et s’engagea imprudemment dans une alliance offensive et défensive avec l’impératrice Marie -Thérèse, qui ne songeait qu’à se venger du roi de Prusse, et à reconquérir la Silésie, dont il s’était emparé pendant la guerre de succession. De son côté, l’Angleterre s’était alliée avec la Prusse, qui garantissait de protéger le Hanovre contre toute agression étrangère. Les autres puissances européennes prenaient parti pour l’Autriche.
Dès que le roi de Prusse, Frédéric II, eut connaissance des traités conclus par la diplomatie autrichienne, il examina la situation d’un œil ferme. Ses ennemis n’étaient pas prêts ; l’Autriche seule pouvait entrer en campagne ; la Russie n’était pas en mesure d’agir avant le printemps de 1757 ; la Saxe avait besoin de six mois au moins pour se mettre sur le pied de guerre; Frédéric, lui, était prêt ; il avait une armée nombreuse et aguerrie, prête à entrer en campagne. Il jugea qu’avec l’extrême inégalité des forces il n’avait qu’une seule chance de salut : c’était de frapper le premier, de choisir le théâtre de la guerre, et de réduire, autant que possible, les ressources de ses ennemis par la vigueur de ses coups. Il n’hésita pas sur le point d’attaque : il entra en Saxe avec plus de soixante mille Prussiens, tandis qu’un de ses feldmaréchaux pénétrait en Bohême avec quinze mille autres (août et septembre 1756).
L’électeur de Saxe, Auguste III, roi de Pologne, essaya vainement de lutter ; il fut obligé d’abandonner la Saxe et de se retirer en Pologne, où il demanda secours à la diète
polonaise; mais celle-ci refusa de s’immiscer dans la guerre d’Allemagne.
L’agression de la Prusse fut le signal de cette guerre funeste connue sous le nom de guerre de Sept ans, et qui devait coûter à la France la perte de sa plus belle colonie, le Canada.
L’Autriche, immédiatement après les actes d’hostilités du roi de Prusse, réclamade la F rance l’exécution de leur traité d’alliance. Le 17 janvier 1757, la diète germanique, sous la double pression de l’Autriche et de la France, décida de faire marcher les contingents des cercles pour aider au rétablissement de la paix troublée par l’agression du roi de Prusse. Le 14 mars, la France et la Suède signifièrent à la diète qu’elles rempliraient les obligations qui leur incombaient comme garantes du traité de Westphalie. L’électeur de Cologne, le palatin, tous les princes du Rhin, tous ceux de l’Allemagne méridionale , furent entraînés dans la coalition par les subsides français. L’Angleterre et la Prusse ne gardèrent d’alliés que la maison de Brunswick, la Hesse-Cassel, et quelques petits princes saxons.
Dès l’entrée du printemps de 1757, des masses de troupes françaises se dirigèrent sur le Rhin, et attestèrent que la France allait mettre non pas une main, mais tout le corps dans la guerre continentale, guerre plus autrichienne que française; quant à la guerre maritime, à la guerre vraiment française, elle deviendrait ce qu’elle pourrait.
Telle était la cause qui empêchait de répondre aux demandes de secours de MM. de Vaudreuil et de Montcalm. Cependant ils ne se lassèrent pas, et, en apprenant que les Anglais venaient d’envoyer six mille hommes de renfort à leurs colonies, parmi lesquels se trouvaient trois mille montagnards écossais, ils sollicitèrent un secours de cinq mille hommes, comme indispensable pour la défense du Canada. Du reste, en attendant, ils prirent toutes les dispositions qu’ils jugèrent nécessaires pour
repousser les attaques de l’ennemi dans la campagne qui allait s’ouvrir.
Cette année , les Anglais changèrent le plan d’attaques combinées qui leur avait mal réussi pendant les campagnes précédentes. Ils résolurent de concentrer leurs efforts contre Louisbourg : cette conquête devait leur livrer l’embouchure du Saint-Laurent, et les mettre à même d’intercepter les communications entre la France et le Canada.
Quinze vaisseaux de ligne et onze mille soldats de débarquement furent rassemblés sur la côte d’Acadie : les Anglais croyaient ne trouver à l’ile Royale qu’une faible escadre ; mais, conformément au plan de campagne arrêté par le dernier ministre de la marine, Machault, avant sa chute, deux autres escadres avaient joint la première, et dix-sept vaisseaux remplissaient la rade de Louisbourg. Les Anglais 'renoncèrent au débarquement, renvoyèrent leurs soldats, et, renforcés de quatre vaisseaux, croisèrent quelque temps pour amener la flotte française à une bataille. Un ouragan effroyable les surprit le 24 septembre, brisa un de leurs vaisseaux et en désempara une douzaine. L’amiral français n’en sut pas profiter pour poursuivre et achever cette flotte ruinée ; quand les Anglais se furent éloignés, il mit à la voile pour Brest, où une cruelle épidémie éclata sur nos vaisseaux à leur arrivée dans le port, et nous fit autant de mal que la tempête en avait fait à l’ennemi.
Comme on vient de le voir, le ministre de la marine avait fait ce qu’il devait pour la défense de Louisbourg; il n’en était pas de même quant à ce qui regardait le continent canadien. Au lieu de cinq mille hommes qu’avaient demandés le gouverneur et le général, on ne leur en avait expédié que quinze cents. Le ministère s’effrayait de voir la dépense du Canada monter d’un million par an a sept ou huit, et s’accroître encore : ces déserls glacés, commençait- on à murmurer dans l’entourage de Mme de
Pompadour, coûtaient trop cher à défendre. Il valait bien mieux, sans doute, donner cinquante millions à Marie- Thérèse, aux Russes, aux princes allemands, et en dépenser cent autres pour une armée de plus de cent mille hommes, destinée à remettre l’Allemagne sous le joug autrichien, que la France avait eu autrefois tant de peine à briser.
Cependant les défenseurs du Canada ne se découragèrent pas, et la campagne de 1757 ne leur fut pas moins honorable que les précédentes. Quand ils virent que les Anglais portaient leurs principales forces contre Louisbourg, ils saisirent l’offensive vers la frontière de New- York. Les Anglais avaient élevé, à la tête du lac du Saint- Sacrement, un fort nommé William-LIenry ; c’était une forteresse beaucoup plus importante que le camp retranché de Johnson, détruit l’hiver précédent par Bougainville : le fort William-Henry inquiétait le lac Champlain, et pouvait intercepter la route du Canada central. Montcalm l’attaqua vigoureusement dans les premiers jours d’août, et, après une vigoureuse résistance, il finit par s’en emparer.
Malheureusement chaque victoire n’était qu’un répit pour cette vaillante colonie, assaillie par des ennemis toujours renaissants. Le plus cruel de ces ennemis était la misère. La récolte avait encore manqué par la même cause que les années précédentes; le Canada tout entier souffrait de la faim : habitants et soldats furent réduits à la ration comme dans une ville assiégée.
Quoi qu’il en fût, cette année avait été peu favorable aux Anglais sur mer et au Canada. Pour la France, les commencements de la guerre avaient un caractère significatif : sur mer et aux colonies, de glorieux succès; sur le continent, une conduite déplorable et l’échec ignominieux de Rosbach, où Frédéric II, avec vingt -cinq mille hommes, battit complètement une armée franco-
impériale de cinquante à soixante mille hommes (5 novembre 1757). Nous n’avions plus de généraux capables de faire la grande guerre continentale ; on pouvait soutenir la petite guerre coloniale, petite par le nombre des combattants, grande par les résultats et par le caractère des hommes d’élite qui s’y portaient. La Providence semblait nous arrêter de la main et nous montrer où il fallait combattre. On ferma les yeux et les oreilles ; on s’acharna sur le continent, et l’on négligea la mer.
Les Anglais, pendant ce temps, faisaient des efforts prodigieux, à la fois sur mer pour atteindre leur véritable but, et sur terre pour détourner et absorber les forces de la France. Le bon ordre de l’administration suffit à ce double emploi. Le parlement, dès le mois de décembre 1757, avait voté soixante mille hommes pour l’armée de mer, cinquante-quatre mille pour l’armée de terre, et près de dix millions et demi sterling pour le budget de 1758. Le gouvernement français, au contraire, plongé dans tous les désordres administratifs et financiers, fit aussi mal la guerre continentale, dans laquelle il s’absorbait, que la guerre maritime qu’il sacrifiait.
L’armée de mer d’Angleterre, accrue par des constructions incessantes, s’élevait, en 1758, à cent cinquantesix vaisseaux de ligne contre soixante-dix-sept qu’avait, dit-on, la France; encore était-il douteux qu’elle les eût : William Pitt, le ministre anglais, sut mettre à profit cette énorme supériorité. Il régla le plan des opérations d’Amérique, pour 1758, d’après les conseils de l’homme qui connaissait le mieux ce monde qu’on se disputait, de l’illustre Franklin, alors agent des principales colonies anglo-américaines à Londres. Cette fois, Pitt envoya des forces suffisantes pour attaquer simultanément Louisbourg et le Canada. Il expédia en Amérique plus de vingt vaisseaux de ligne et douze mille soldats. L’armée angloaméricaine fut ainsi portée à vingt-deux mille soldats et
vingt-huit mille miliciens mobilisés, avec une réserve de trente mille miliciens stationnaires. Les colonies anglaises étaient levées en masse. Les Français n’avaient pas en tout huit mille cinq cents soldats réguliers pour défendre les deux colonies. Les habitants en état de porter les armes, de seize à soixante ans, s’élevaient tout au plus de dix-sep t à dix-huit mille.
Le maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre, ne partageait pas toutefois la honteuse indifférence de ses collègues et de la cour envers ces derniers défenseurs de la gloire française; mais, malgré sa bonne volonté, il ne put faire arriver presque aucun secours aux Canadiens, surtout par suite du système adopté alors, de disperser notre flotte en petites escadres. Une première escadre de six vaisseaux était partie de Toulon dès le mois de novembre 1757 ; elle fut arrêtée sur les côtes d’Espagne par la flotte anglaise de la Méditerranée, forte de quinze vaisseaux, et fut obligée de se réfugier dans le port de Carthagène. On expédia à son aide trois vaisseaux commandés par le chef d’escadre Duquesne, ancien gouverneur du Canada. Duquesne tomba au milieu de la flotte anglaise et fut pris avec deux de ses vaisseaux, après une vigoureuse résistance (28 février 1758). L’escadre de Toulon dut renoncer à se rendre en Amérique.
Cinq vaisseaux partis de Brest furent plus heureux, et arrivèrent à Louisbourg au printemps ; mais trois autres vaisseaux du même port ne purent les joindre, la flotte anglaise d’Amérique ayant commencé le siège de Louisbourg dans l’intervalle. Ils parvinrent cependant à jeter quelques soldats dansl’île du Cap-Breton.
Au mois d’avril, une autre escadre anglaise avait attaqué, à l’embouchure de la Charente, cinq vaisseaux de ligne et des transports chargés de troupes et de munitions pour le Canada ; une partie de nos bâtiments gagna le large; les autres s’échouèrent à la côte en jetant leur
chargement, et l’expédition fut manquée. Les petits convois qu’on essaya d’expédier sous l’escorte de bâtiments légers furent presque tous enlevés.
Enfin les Anglais commencèrent cette année la plus formidable attaque qu’ils eussent tentée jusque-là contre le Canada. L’amiral Boscawen arriva en vue de Louisbourg avec vingt vaisseaux de ligne et dix-huit frégates escortant quatorze mille soldats et miliciens (2 juin i758). La place et l’ile Royale n’étaient défendues que par deux mille soldats, quelques centaines de miliciens et de sauvages, cinq vaisseaux et cinq frégates. Les fortifications de la ville étaient dans le plus mauvais état, et tout l’espoir des Français était dans les obstacles du débarquement. Les Anglais se portèrent vers le point le plus accessible du rivage, l’Anse au Cormoran : presque toute la garnison s’y était embusquée, avec force artillerie, derrière un épais abatis d’arbres ; elle eût mitraillé à coup sûr les masses ennemies; malheureusement l’embuscade se démasqua trop tôt, lorsque les Anglais commençaient à peine à descendre. Ils se rembarquèrent, et allèrent opérer la descente parmi des rochers qu’on n’avait pas cru nécessaire de garder (8 juin). La garnison fut rejetée dans la place, et contrainte d’abandonner des ouvrages extérieurs dont le feu commandait le port et la ville. Renforcée par un petit corps débarqué qui parvint à pénétrer à travers les ennemis, elle se défendit toutefois avec héroïsme. La femme du gouverneur, Mme de Drucourt, montrait l’exemple en parcourant les remparts sous les boulets ennemis, et en mettant ellé-même le feu aux canons. Après six semaines de siège, les bastions croulajent de toutes parts ; l’escadre française fut incendiée dans le port par les batteries anglaises ; il ne restait aucune chance de salut. Le gouverneur capitula le 26 juillet. Cinq mille six cents matelots et soldats restèrent prisonniers; les habitants de la ville, de l’ile qu C^p^
Breton et de l’ile de Saint -Jean furent transportés en France. Tout le golfe du Saint-Laurent était aux Anglais, et le fleuve leur offrait une large voie pour arriver jusqu’à Québec.
Tandis que ces événements se passaient au Cap-Breton et à Louisbourg, le Canada continental était assailli par des forces telles que la résistance semblait impossible. Plus de seize mille combattants avaient marché sur le Canada central; ils devaient enlever d’abord la forteresse de Carillon (ou Ticonderoga) , qui protégeait le lac Champlain, puis avancer droit à Montréal. Un autre corps de quinze mille hommes était chargé de conquérir le fort Duquesne et la vallée de l’Ohio. Les Français étaient inférieurs de plus des deux tiers à cette masse d’ennemis ; ils tentèrent toutefois une résistance énergique. Un corps de deux mille hommes fut chargé de la défense de Carillon ; un autre de cinq mille hommes, dont trois mille de troupes régulières, et deux mille miliciens et sauvages, fut envoyé, sous les ordres de Bougainville, pour renforcer la garnison du fort Duquesne et arrêter l’invasion anglaise de ce côté.
Bougainville, après avoir laissé des renforts suffisants dans ce fort, fit, avec toute sa troupe, une reconnaissance dans la direction où il savait que s’avançait l’ennemi. Bientôt il apprit par ses éclaireurs, le fidèle Darneau et son ami le Nuage-Orageux, que l’armée ennemie était forte de vingt-cinq mille hommes au lieu de quinze mille que l’on avait annoncés, et que, connaissant de son côté, par ses éclaireurs, la présence dans son voisinage d’un corps français de quatre à cinq mille hommes, elle faisait force de marche pour l’écraser avant qu’il eût eu le temps de se mettre à l’abri sous les remparts du fort Duquesne. L’armée ennemie était encore à une journée de marche. Bougainville prit aussitôt son parti. Il donna ordre à ses éclaireurs de venir le rejoindre immédiate-
ment; puis, quand il eut réuni tout son monde, il alla prendre position, à une lieue de là, dans un endroit qu’il avait remarqué la veille, et où il était facile de se retrancher et d’arrêter l’ennemi pendant quelque temps.
Dès qu’on fut arrivé au lieu désigné , il fit ouvrir en travers de la route un profond et large fossé, derrière lequel il fit entasser des arbres coupés, dont les branches entrelacées formaient un excellent abatis défensif. Le terrain sur lequel il s’était retranché offrait une pente assez rapide, dont il occupait la partie la plus élevée; de plus, il était encaissé par des rochers infranchissables qui garantissaient ses flancs, laissant libre par derrière la route par laquelle il pourrait effectuer sa retraite quand il le jugerait à propos.
Ces dispositions prises, il plaça ses hommes dans les positions qu’il jugea les plus convenables : les chasseurs canadiens et les Indiens à droite et à gauche, dans les anfractuosités des rochers et dans les taillis épais; les troupes régulières au centre , derrière F abatis d’arbres ; puis il attendit l’ennemi de pied ferme.
Comme il l’avait prévu, une nuée de tirailleurs se montra d’abord, s’avançant avec précaution, sondant du regard la route et les environs. En apercevant l’abatis d’arbres qui barrait le chemin, ils redoublèrent de précautions, cherchant à s’assurer si cet obstacle était gardé et par combien d'hommes il était défendu; car, d’après les ordres formels de Bougainville, pas un coup de fusil n’avait été tiré du côté des Français, ce qui laissait les assaillants dans l’incertitude. Enfin, enhardis par ce silence, quelques-uns s’avancèrent jusqu’à demi-portée, et déchargèrent au hasard leurs armes dans le fourré. Une vingtaine de coups de fusil seulement leur répondirent, et tuèrent ou blessèrent une partie des agresseurs. Aussitôt toute la troupe des éclaireurs battit en retraite, et alla prévenir le corps principal de l’obstacle qu’ils avaient rencontré.
Une heure après, Bougainville vit s’avancer une colonne d’au moins dix mille hommes, ayant en tête plusieurs pièces de campagne , qui furent mises aussitôt en batterie, et lancèrent force boulets et obus contre les retranchements improvisés. Ces projectiles firent peu de mal à nos soldats, qui, voyant la direction du tir, s’étaient facilement garantis de ses effets. Mais les boulets, frappant toujours sur le même point de l’abatis, avaient fini par y faire une large trouée. Le général anglais, jugeant alors cette brèche praticable, donna ordre à ses premières colonnes de l’attaquer. Elles se précipitèrent aussitôt en poussant des hourras terribles. C’était le moment que Bougainville attendait. Quand les premiers arrivèrent sur le bord du fossé, il donna le signal convenu ; le sifflet de Darneauy répondit, et à l’instant une décharge formidable partie de l’abatis, des rochers, des taillis voisins, vint frapper la colonne d’attaque en tête et sur les flancs, et, produisant l’effet de la mitraille, porta la mort dans tous les rangs. L’élan des premiers assaillants fut arrêté ; une seconde colonne de soutien arriva pour prendre la place de la première ; mais elle fut accueillie par une décharge non moins meurtrière. D’autres colonnes s’avancèrent ; mais, au lieu de marcher sur la brèche, elles ouvrirent un feu roulant de mousqueterie sur tous les points où elles apercevaient quelques-uns de nos soldats, qui, pour tirer plus à leur aise, s’étaient mis à découvert. Quelques-uns des nôtres furent blessés, mais en petit nombre comparativement aux ennemis , que nos tireurs choisissaient, pour ainsi dire, et dont tous les coups portaient. L’ennemi tenta encore plusieurs fois de monter à l’assaut, et toujours il fut repoussé avec la même vigueur. Enfin, au bout de douze heures, les Anglais se retirèrent après avoir perdu près de six mille hommes, tant tués que blessés (6 juin 1758).
Pendant toute la durée de cette action, Bougainville
s’était montré à tous les postes les plus périlleux, encourageant les soldats par ses paroles et par son exemple ; vers la fin de l’action , il fut blessé d’un coup de feu à la tête ; mais cette blessure était légère, et, après un premier pansement, il reprit gaiement son poste jusqu’à ce que
l’ennemi eût complètement disparu.
Il fit prendre à ses troupes un repos qu’elles avaient bien gagné, et, le lendemain de cette chaude journée, on se remit en route pour le fort Duquesne, sans craindre d’être inquiété par l’ennemi.
En arrivant à ce poste, Bougainville y trouva une dépêche de Montcalm qui lui ordonnait de laisser au fort Duquesne mille hommes de son corps, et de venir en toute hâte le rejoindre, avec le reste de ses troupes, au poste de Carillon, que menaçait le général Abercromby. Bougainville se hâta de rejoindre son général, et ils allèrent ensemble s’établir dans un camp retranché sur les hauteurs de Carillon, près du fort, entre les lacs Champlain et du Saint-Sacrement.
Le général Abercromby vint, le 8 juillet, attaquer Montcalm dans cette position. Il pensait pouvoir, avec la masse d’hommes qu’il commandait (environ vingt mille), écraser facilement les trois à quatre mille hommes enfermés dans le camp. Une erreur semblable avait coûté cher un mois auparavant, entre l’Ohio et le fort Duquesne, à un de ses collègues. Il le savait; mais il croyait au-dessous de lui de regarder comme une leçon un échec qu’un autre n’avait subi, selon lui, que par suite de son impéritie. Rempli donc d’assurance ou plutôt de présomption, il donna le signal de l’attaque; mais il avait affaire à des braves qui avaient fait leurs preuves, et qui ne s’effrayaient pas des hourras des Anglais. Après une longue suite d’assauts qui dura toute la journée, les Anglais se retirèrent, ou plutôt s’enfuirent, vers le lac du Saint-Sacrement. Leur perte avait été si grande qu’ils ne
revinrent pas à la charge, et que le général Abercroraby renonça à l’invasion du Canada central. Seulement, pour se dédommager, il détacha trois mille hommes qui détruisirent le fort de Frontenac, entrepôt militaire et naval des Français, établi près du heu où le Saint-Laurent sort de cette mer intérieure. Le gouverneur du Canada n’avait pu y laisser qu’une poignée d’hommes.
Bougainville avait montré, dans la défense du camp
de Carillon, le même courage, le même sang-froid que
dans le retranchement qu’il avait improvisé un mois
auparavant. Montcalm, qui l’avait constamment observé
pendant l’action, lui serra cordialement la main en lui disant, en présence d’un grand nombre d’officiers : « Mon cher Bougainville, voilà deux journées qui compteront, je l’espère, d’une manière remarquable dans vos états de service; je regrette de ne pouvoir directement, et surle-champ, vous récompenser par un grade plus élevé que vous méritez si bien; mais je ne doute pas que sur mon rapport le ministre ne vous rende bientôt la justice qui vous est due. »
Malheureusement ces succès partiels, isolés, ne pouvaient compenser les revers qui commençaient à accabler le Canada. Nous avons raconté la prise de Louisbourg; nous venons de parler de celle du fort de Frontenac ; bientôt le fort Duquesne succomba à son tour. Après l’échec du 6 juin, un nouveau corps anglais était venu l’attaquer et avait encore été repoussé. Mais les ennemis ne se découragèrent pas ; ils savaient la garnison trè's-affaiblie et ne pouvant compter sur des secours. Ils redoublèrent leurs efforts; enfin les défenseurs, réduits à cinq cents, se voyant hors d’état de résister à un ennemi vingt fois supérieur en nombre, mirent le feu à la forteresse et se retirèrent vers les grands lacs. La vallée de l’Ohio fut ainsi perdue, et les communications furent coupées entre le Canada et la Louisiane.
L’intrépide valeur de Montcalm, de Bougainville et de leurs compagnons d’armes avait, pour cette année encore, sauvé le Canada; mais ses boulevards étaient tombés, et les héros qui le défendaient ne pouvaient plus qu’immortaliser sa ruine prochaine.
Dans cette extrémité, le gouverneur et le général crurent nécessaire de tenter un suprême effort auprès du gouvernement du roi pour en obtenir des renforts. Ils rédigèrent collectivement un mémoire pour exposer la triste situation de la colonie ; mais, au lieu de l’expédier comme une dépêche ordinaire, ils jugèrent plus convenable d’en charger un envoyé de confiance, capable d’appuyer par l’autorité de sa parole leurs réclamations, et de répondre à toutes les objections et aux questions imprévues qu’on pourrait lui faire. D’un commun accord , ils choisirent Bougainville comme l’homme le plus propre à remplir cette mission délicate. Il s’en chargea volontiers, quoiqu’il eût peu d’espoir de réussir. Au moment de son départ, Montcalm lui dit en souriant :
« Vous avez été dans la diplomatie, mon cher Bougainville; tâchez, quand vous verrez les ministres, d’user de toutes les ressources que vous avez puisées dans l’étude de cette science.
— Hélas! si vous comptez sur mon talent de diplomate pour le succès de votre demande, vous courez risque d’être victime d’une cruelle déception.
— Dans tous les cas, mon cher ami, que vous réussissiez ou non, j’espère que vous au moins vous ne nous abandonnerez pas, et que vous reviendrez parmi nous aussitôt que vous aurez terminé votre mission.
— Ohl pour cela, mon général, s’écria Bougainville avec chaleur, vous pouvez y compter; je serai de retour ici avant l’ouverture de la prochaine campagne. Je vous le promets sur l’honneur. »