‹ BougainvilleChapitre 3 sur 21 · IV. — L’oncle et le neveu · texte numérisé non relu

IV. — L’oncle et le neveu

M. d’Arboulin s’était beaucoup trop avancé en assurant à son ami que son neveu serait enchanté de la proposition qu’il était chargé de lui faire de la part du conseiller. Dès les premiers mots qu’il lui adressa à ce sujet, il s’aperçut de son erreur. Le jeune Bougainville repoussa énergiquement l’idée de s’assurer par un mariage la survivance d’une place de conseiller au parlement, déclarant qu’il était trop jeune pour se marier déjà, et qu’il ne voulait pas enchaîner sitôt sa liberté. « D’ailleurs, ajouta-t-il, quand je me marierai, j’entends choisir moi -même celle qui devra être la compagne de ma vie; je ne veux pas qu’elle me soit imposée, comme faisant partie de tel ou tel arrangement, ou comme un moyen de me procurer un emploi. Le mariage est en soi une chose assez sérieuse, assez grave pour être une des affaires principales de la vie; il ne doit pas être l’accessoire d’une autre affaire, et en quelque sorte l’appoint d’un marché. »

L’oncle insista avec force; il parla enfin de son ami Montanier, car jusque-là il ne l’avait pas nommé; il vanta

son désintéressement, il fit ressortir l’intérêt tout particulier qu’il portait à son neveu, les sacrifices qu’il était disposé à faire en sa faveur : rien n’ébranla Louis de Bougainville, qui persista à déclarer qu’il voulait être militaire. A la fin l’oncle se fâcha, et adressa à son neveu une longue et violente mercuriale, qu’il termina par ces mots :

« Tu vas être cause que je me brouillerai avec mon meilleur ami; mais tu me le paieras : à compter d’aujourd’hui je ne te suis plus rien; je te renonce pour mon neveu; tu devais être mon principal héritier, mais tu n’auras pas une obole de ma succession. »

Bougainville écouta tête baissée les menaces de son oncle; il resta quelques instants sans répondre, pour laisser à M. d'Arboulin le temps de se calmer; puis, quand il jugea le moment venu de se faire entendre, il lui adressa ces paroles de sa voix la plus douce et la plus insinuante :

« Je suis désolé, mon bon oncle, de vous avoir mécontenté; c’est là, je vous le jure, ce qui me cause une véritable affliction , et non la menace de me priver de votre succession. Déshéritez -moi tant que vous voudrez, mon cher parrain; mais ne me retirez pas cette affection toute paternelle que vous m’avez témoignée dès mon enfance, dès le jour où vous avez répondu pour moi sur les fonts de baptême; cette privation serait pour moi plus douloureuse que la perte d’une fortune, fût-elle dix fois, cent fois plus considérable que celle que vous aviez intention de me laisser.

— Si tu tenais autant que tu le dis à mon affection, reprit l’oncle d’un ton un peu radouci, tu ne ferais pas tout ce qu’il faut pour la perdre ; tu ne me contrarierais pas comme tu le fais; tu tiendrais compte des engagements que j’ai pris en ton nom avec un ancien ami de ton père et de moi, qui, dans le projet qu’il avait formé, n’était animé par d’autre intérêt que par le tien. C’est donc

se montrer doublement ingrat envers lui et envers moi que d’agir comme tu le fais.

— Le reproche d’ingratitude que vous m’adressez, reprit Bougainville d’un ton grave et pénétré, me touche profondément. C’est un reproche que je n’ai jamais mérité, pas plus dans cette circonstance que dans d’autres, et que, Dieu aidant, comme je l’espère, je ne mériterai jamais; mais, pour m’en justifier à vos yeux, je me vois forcé de sortir d’une réserve que je m’étais imposée pour ne pas vous contrister, c’est-à-dire forcé de détruire l’illusion que vous vous êtes faite sur le prétendu désintéressement de M. de Montanier.

— Quoi! s’écria M. d’Arboulin exaspéré, oses-tu maintenant calomnier un homme de bien, un ami dévoué depuis quarante ans! Si je ne me retenais, je serais tenté de te battre.» Et, en disant cesmots, il brandissait d’un air menaçant la canne qu’il tenait à la main.

« Mon Dieu, mon oncle, reprit Bougainville avec le plus grand sang-froid, si vous êtes tenté de me battre, contentez votre envie; seulement je vous dirai, comme Thémistocle à Eurybiade : Frappez, mais écoutez. »

Déconcerté par ce sang-froid imperturbable, M. d’Arboulin dit d’un air maussade : « Eh bien! parle; qu’as-tu à me dire de ce digne magistrat ?

— Peu de chose, mon oncle; c’est que je ne suis pas le premier à qui il offre sa fille en mariage dans les mêmes conditions que celles qu’il vous a proposées.

— Gomment! tu n’es pas le premier, dis -tu; en es-tu sûr?

— Oui, car je suis au moins le cinquième, peut-être même le sixième; mais je ne suis pas certain de ce dernier rang, tandis que je puis affirmer et établir par des preuves incontestables que je suis le cinquième , c’est-à-dire que M1'0 de Montanier a été offerte en mariage par son père , depuis deux à trois ans et successive-

ment, à quatre jeunes avocats aspirant aussi à, la magistrature. Tous les quatre ont l’un après l’autre décliné cet honneur, quoique la jeune personne leur apportât aussi pour do.t la survivance de la charge de son père.

— Tu es sûr de ce que tu dis? Quelles sont tes preuves?

— Mon Dieu, je pourrais invoquer d’abord la rumeur publique : c’est un fait tellement connu parmi les jeunes avocats, que , lors de ma réception, en voyant les marques d’approbation exagérée que me donnait M. de Montanier, plusieurs de mes collègues se mirent à sourire, et j’entendis autour de moi murmurer ces mots : « En voilà encore un qu’il va tâcher de prendre dans ses filets. Ce sera le cinquième. — Non, le sixième, répondit un autre. — Quand nous serons à dix, nous ferons une croix, » ajouta un troisième. J’ai voulu avoir l’explication de ces propos. Alors on m’a dit que M. de Montanier avait une fille passablement contrefaite, presque idiote, et que néanmoins il prétendait la marier à un jeune légiste en lui assurant la survivance de sa charge. On m’a fait faire la connaissance de deux de ces prétendants sur lesquels M. de Montanier avait jeté son dévolu ; ils m’ont raconté, presque dans les mêmes termes dont vous vous êtes servi tout à l’heure, les propositions qui leur avaient été faites par des tiers, et qu’ils ont repoussées dès qu’ils ont connu la fiancée qu’on leur proposait. Mon frère, à qui vous pouvez en parler, en connaît deux autres, dont l’un est en ce moment juge au Châtelet, et dont l’autre est procureur du roi dans je ne sais quel bailliage de province. C’est la connaissance de ces faits qui m’a empêché d’aller faire une visite à M. de Montanier après ma réception; j’ai cru, en lui envoyant un exemplaire de l’ouvrage que j’avais publié, avoir suffisamment satisfait aux devoirs de la politesse envers lui. »

M. d’Arboulin avait écouté son neveu avec attention,

tout en donnant des marques d’impatience et de doute

sur ce qu’il entendait. « Ces faits sont graves, dit-il enfin quand son neveu eut cessé de parler; mais je ne saurais croire légèrement à leur réalité.

— Comme vous, mon bon oncle, j’ai eu aussi des doutes; mais j’ai bien été forcé de me rendre à l’évidence.

— Je ne suis pas non plus homme a lutter contre l’évidence, et, si je l’acquiers par suite de l’enquête que je me propose de faire, tu peux compter que je n’insisterai plus sur une combinaison que je serais le premier à désapprouver. Mais ce n’est pas une raison, parce que cet arrangement n’aurait pas lieu, pour que tu abandonnes le barreau et que tu embrasses l’état militaire.

— Ah! permettez, mon cher oncle, ceci est une autre question; terminons d’abord la première : assurez-vous par vous-même si nous avons des raisons suffisantes de ne pas accepter les propositions de M. de Montanier; ce point éclairci, nous causerons d’autre chose. »

M. d’Arboulin, après de scrupuleuses informations, reconnut que son neveu ne l’avait pas induit en erreur. Il paraît que, sur la question de l’état militaire, celui-ci finit aussi par obtenir son approbation; car quelques jours après le jeune Louis de Bougainville se fit inscrire aux mousquetaires noirs, et ce fut le bon oncle qui paya les frais de son premier équipement.

Cil A P R' RE 1

Situation politique de la Fiance en 1734. — Les camps d’instruction. — Bougainville au camp de Sarrelouis. — Il devient aide de camp du général Chevert. — Après la levée du camp , on lui propose une place de secrétaire à Famhassade de France à Londres; il accepte. — Ses études diplomatiques.

Louis XV régnait depuis trente-huit à trente-neuf ans à l’époque où commence notre histoire. La France était en paix depuis le traité d’Aix-la-Chapelle (1748), qui avait mis fin à la guerre dite de la succession d'Autriche , guerre dans laquelle la France avait joué un rôle important, mêlé de succès et de revers. Louis XV avait accordé en roi une paix qui aurait pu être plus avantageuse, vu les derniers succès ; mais il avait hâte de rendre la tranquillité à ses peuples, qui souffraient depuis si longtemps des maux de la guerre. La précipitation que l’on mit à signer cette paix fut si grande, qu’en cédant à l’Angleterre l’Acadie et l’ile du Cap-Breton, on ne régla pas même les frontières américaines entre les colonies anglaises et françaises. Aussi la guerre continua-t-elle presque sans interruption dans ces contrées, et ce fut, entre l’Angleterre et la France, le prétexte, sinon la cause, de la part que ces deux puissances prirent, comme nous le verrons bientôt, dans la guerre de Sept ans, qui éclata un peu plus tard.

Cependant toute la politique de Louis XV consistait à maintenir une paix qui lui avait coûté si cher. Loin d’encourager la guerre qui se continuait dans l’Amérique et

dans l’IIindoustan , il recommandait aux gouverneurs du Canada de cesser toute hostilité et de faire à tout prix la paix avec les colons anglais, leurs voisins; en même temps il désapprouvait et rappelait de l’Inde Dupleix, qui venait de remporter de grands avantages sur les Anglais dans l’IIindoustan, et menaçait de les chasser entièrement de cette contrée.

L’Angleterre, au contraire, ne voyait dans la paix qu’une halte pour reprendre des forces et se préparer à de nouvelles entreprises. Elle améliorait ses finances par de sages mesures économiques, augmerttait sa marine déjà si puissante, et, profitant de la faiblesse qu’elle remarquait dans le gouvernement français, elle ne cessait de le harceler de demandes par voie diplomatique, se tenant prête à recourir aux armes le jour où il se montrerait fatigué de ses exigences et disposé à les repousser.

Cependant le gouvernement français, prévoyant que malgré ses efforts pour la maintenir il serait forcé tôt ou tard de rompre la paix, songeait à ne pas se laisser prendre au dépourvu, sans toutefois faire d’une manière ostensible, et surtout trop onéreuse, des préparatifs de guerre. On imagina donc de créer des camps d’instruction où l’armée, dont la discipline commençait à se relâcher depuis la paix , s’exercerait aux grandes manœuvres et aux fatigues de la guerre, sous les ordres d’officiers généraux instruits et expérimentés.

Le principal camp de ce genre fut établi, en 1754, à Sarrelouis. Le commandement en fut confié au lieutenant général Chevert, officier général d’un rare mérite, quoique officier de fortune, et qui s’était signalé d’une manière remarquable pendant la dernière guerre. Il était doué d’un rare talent pour les évolutions militaires ; ce qui le fit promptement remarquer dans un temps où cette partie était tout à fait négligée. Une étude et une pratique constantes de la guerre, une exécution prompte, une va-

leur brillante, des actions d’éclat, lui avaient fait ajuste titre une grande réputation.

Aussi, dès que l’on apprit sa nomination au commandement du camp de Sarrelouis, une foule de jeunes officiers français, et même un certain nombre d’étrangers, coururent solliciter la faveur, les uns de lui servir d’aides de camp, les autres de suivre en qualité de simples volontaires les opérations stratégiques exécutées sous ses ordres, tous d’étudier l’art de la guerre sous un maître aussi instruit et aussi expérimenté.

Parmi ceux qui arrivèrent des premiers au camp de Sarrelouis, se trouvait un jeune officier du bataillon provincial de Picardie, qui remit au général Chevert une lettre de recommandation de la part de M. Moreau de Séchelles (1) , intendant général de l’armée et ami particulier de Chevert. Voici les principaux passages de cette missive :

« Mon cher général ,

« Je vous fais cette lettre pour vous recommander « d’une manière toute particulière le porteur de la pré- « sente. C’est un jeune homme d’un mérite réel, instruit, « laborieux, d’un excellent caractère. Il se nomme Louis- « Antoine de Bougainville, est âgé de vingt-quatre ans, et

(!) Moreau de Séchelles, après avoir été successivement conseiller au parlement de Metz, maître des requêtes, intendant du Hainaut, fut nommé, en 1741, intendant de l'armée de Bohème; il déploya dans cet emploi la plus grande intelligence, soit pendant le blocus de Prague, soit pendant la retraite. Ce lut à ses soins et à ceux de Chevert, dont la réputation commença dans cette campagne, que l’on dut un ordre et une économie si bien entendus, que, malgré la disette qui régnait, les troupes ne manquèrent jamais du nécessaire. A partir de cette époque, il se forma une liaison étroite entre Chevert et Moreau de Séchelles, et cette amitié, fondée sur une estime réciproque, dura autant que leur vie. Moreau de Séchelles fut l’aïeul maternel du célèbre conventionnel Hérault de Séchelles.

« appartient à une très-bonne famille de robe originaire « de Picardie. Son père, que j’ai beaucoup connu, était <c notaire et échevin de Paris. Il destinait son fils au bar- « reau ; celui-ci a effectivement débuté dans cette car- « rière, mais uniquement pour ne pas contrarier son « père ; aussi, après la mort de ce dernier, il n’a pas « hésité à suivre son penchant pour l’état militaire , et il « s’est empressé de se faire inscrire aux mousquetaires « hoirs (1). Mais comme il ne trouvait pas dans ce service « les occasions d’acquérir les connaissances nécessaires « à un homme qui aspire à s’avancer dans la carrière mi- « litaire, il a obtenu, l’année dernière, d’entrer comme « aide-major (2) dans le bataillon provincial de Picardie. « En apprenant cette année la formation d’un camp d’in- « struction à Sarrelouis, dont le commandement vous « était confié , il a sollicité et obtenu l’autorisation d’en « suivre les manœuvres. Au moment de partir, il est « venu me prier de lui donner pour vous une lettre de « recommandation, ce que je fais d’autant plus volon- « tiers que, si vous l’honorez de votre protection, nous « n’aurons à nous repentir ni l’un ni l’autre, j’en suis « convaincu, vous de l’avoir accordée, moi de l’avoir « sollicitée. D’après ce que m’a dit son colonel, je pense « que ce jeune homme pourrait être un excellent aide de « camp ; vous en jugerez mieux que moi quand vous l’au- « rez examiné; dans tous les cas, rappelez-vous qu’en « l’obligeant vous obligerez votre vieil ami,

« Moreau de Séchelles. »

(1) Il y avait dans les gardes du roi deux compagnies de mousquetaires: la première était montée sur des chevaux gris, et la seconde sur des chevaux noirs ; c’est de là que leur est venu le nom de mousquetaires gris et de mousquetaires noirs.

(2) L’aide-major était en quelque sorte l’aide de camp du colonel ou du chef de corps. En 179S, les aides-majors ont pris le nom d’adjudantsmajors, qu’ils portent encore aujourd’hui. Les fonctions sont à peu près les mêmes.

Chevert, avant d’ouvrir la lettre que lui présentait Bougainville, fut frappé du noble maintien, des manières aisées et de Ta bonne grâce du jeune officier. Une taille un peu au-dessus de la moyenne, des traits réguliers, une physionomie expressive et spirituelle, ajoutaient une distinction particulière à l’ensemble de sa personne. Cet examen, que le général fit de ce coup d’œil rapide habitué à juger les hommes, fut on ne peut plus favorable au protégé de M. de Séch elles. Après avoir lu la lettre de son ami, Chevert fit un accueil des plus gracieux au jeune aide-major, et lui dit du ton le plus affable : « Mon excellent ami M. de Séchelles me parle de vous, Monsieur, en termes très-flatteurs, et j’ai tout lieu de croire que ses éloges ne sont point exagérés; d’ailleurs, vous ne m’étiez pas tout à fait inconnu. N’êtes-vous pas l’auteur d’un ouvrage de mathématiques sur le calcul intégral?

— Oui, Monsieur.

— Je connais cet ouvrage, qui vous fait le plus grand honneur et qui pose votre réputation comme savant à un âge où, en général, on songe plutôt à perdre son temps dans la dissipation et les plaisirs qu’à l’employer à l’étude et à des travaux scientifiques. Mais, outre les sciences, vous avez aussi étudié le droit ; vous avez même été reçu avocat, et, à ce que me dit M. de Séchelles, vous avez quitté le barreau pour les armes.

— Cela est vrai, Monsieur; mais ne croyez pas, comme on pourrait le supposer, que ce soit par versatilité...

— Oh ! je suis loin de le penser, interrompit vivement le général ; je sais, au contraire, que vous avez toujours eu du penchant pour l’état militaire; vous ne vous êtes occupé de l’étude du droit que pour ne pas contrarier le désir de votre père, qui voulait faire de vous un homme de loi ; mais comme dans le même temps vous faisiez marcher l’étude des mathématiques , et que dans ces deux genres si opposés vous avez eu des succès égaux,

cela prouve chez vous une aptitude rare et précieuse pour des occupations tout à fait diverses, et c’est la seule conclusion que je voulais tirer de mes observations. Du reste, les travaux auxquels vous vous êtes livré ne sont nullement incompatibles avec l’état militaire : la connaissance des mathématiques est utile dans une foule de circonstances aux officiers de tous grades et de toutes armes, sans compter qu’elle est indispensable dans certaines armes spéciales. Quant à l’étude du droit, elle n’est pas davantage en opposition avec notre état, et l’on a vu plus d’une fois des hommes quitter, comme on dit, la robe pour l’épée, et obtenir les plus brillants succès dans leur nouvelle carrière. Je vous citerai, entre autres, Catinat, qui, après avoir perdu son premier procès comme avocat, se dégoûta du barreau, entra dans l’armée, où il est devenu maréchal de France. Un pareil exemple est bien fait pour vous encourager, et, pour ma part, je vous souhaite sincèrement la fortune de Catinat.

— Oh ! mon ambition ne s’élève pas si haut, reprit en souriant Bougainville, et pour le moment elle serait amplement satisfaite si vous daigniez m’admettre au nombre de vos aides de camp.

— Dès cet instant, Monsieur, vous en faites partie; j’avais déjà intention de vous offrir cet emploi : ainsi vous voyez que votre demande était sûre d’être bien ? "cueillie. »

Bougainville remercia chaleureusement Chevert. Celuici le retint à dîner pour le présenter à son état-major et à ses autres aides de camp, qui étaient nombreux ; car une foule de jeunes officiers appartenant aux meilleures familles ambitionnaient de servir sous ses ordres en cette qualité. L’accueil qu’il reçut de ses nouveaux compagnons d’armes fut on ne peut plus cordial. L’aisance de ses manières, les charmes de son affabilité, les saillies do son esprit fin et délicat, lui gagnèrent la sympathie

de tous, et avant la fin de la journée il pouvait compter, pour ainsi dire, autant d’amis qu’il avait fait de nouvelles connaissances.

Bientôt il montra dans son service d’aide de camp une exactitude et une intelligence qui charmèrent le vieux général Chevert. Souvent il le chargea, comme les autres officiers de son état-major, de diverses opérations fictives de stratégie, telles que reconnaissances de tel ou tel point indiqué dans les environs du camp, attaque ou défense de telle ou telle position, passage de rivière, de défilé, etc. etc. Dans toutes ces opérations, les plans et les rapports du jeune Bougainville étaient clairs, précis, et montraient déjà une grande intelligence de l’art militaire.

Après la levée du camp, vers la mi-septembre, Bougainville prit congé de Chevert en le remerciant avec effusion des bontés qu’il avait eues pour lui, et dont il conserverait toujours une profonde reconnaissance.

« Vous me remercierez plus tard, dit en souriant le général, car j’espère bien que nous ne nous disons pas adieu. Je compte vous revoir l’an prochain au nouveau camp que je dois commander à Richemont-sur-Moselle, près de Thionville.

— Oh ! si je puis obtenir cette faveur, avec quel empressement je reviendrai près de vous, mon général, reprendre un service que vous avez su me rendre si agréable et si utile !

— Vous l’obtiendrez, je n’en doute pas ; mais en attendant voici une lettre pour mon ami de Séchelles, qui est aujourd’hui contrôleur général ( ministre des finances ); si vous éprouviez quelque difficulté pour revenir, vous vous adresseriez à lui, et tous les obstacles seraient bientôt levés. »

Bougainville remercia de nouveau Chevert, et ils se séparèrent.

Le jeune aide de camp revint en toute hâte à Paris.

Après avoir embrassé son frère et son oncle, il partit pour Versailles, afin de présenter ses hommages à M. de Séchelles et de lui remettre la lettre de son ami Chevert.

Le général faisait dans cette lettre le plus grand éloge de son aide de camp, et remerciait M. de Séchelles de lui avoir envoyé un sujet aussi distingué.

cc C’est très-bien, mon ami, dit le ministre après avoir lu la lettre; il y a plaisir à s’occuper de gens comme vous; aussi, si vous avez quelque chose à me demander et qu’il soit en mon pouvoir de vous le faire obtenir, vous pouvez parler avec confiance.

— Eh bien , Monseigneur, reprit Bougainville, je désire obtenir au printemps prochain la permission de retourner au camp du général Chevert.

— Cette permission vous sera accordée sans difficulté quand le moment sera venu ; mais le camp ne s’ouvrira guère qu’au mois d’avril prochain, c’est-à-dire dans six à sept mois : d’ici là, qu’allez-vous faire ?

— J’ai l’intention de reprendre mes travaux scientifiques.

— Fort bien ; mais il pourrait se présenter d’ici quelques semaines une occasion de servir le roi d’une manière qui ne pourrait que vous offrir des avantages : pourrait-on dans ce cas compter sur vous, et seriez-vous disposé à laisser de côté, pour un certain temps, vos études scientifiques?

— Dès qu’il s’agit du service du roi, je suis toujours prêt à quitter pour lui toute autre occupation ; je ne puis que vous rendre grâce, Monseigneur, d’avoir songé à moi dans cette circonstance, et vous assurer que je ferai tous mes efforts pour me rendre digne de la confiance dont vous m’honorez.

— Je n’en doute pas; mais avant de rien décider, il est nécessaire de vous faire connaître ce dont il est question. Dans quelque temps le roi doit envoyer une ambassade

extraordinaire à Londres, pour tâcher de régler certaines difficultés qui ont surgi sur l’interprétation du dernier traité de paix entre la France et l’Angleterre. Le ministre plénipotentiaire, chef de la mission, est le marquis de B***, un de mes meilleurs amis; son premier secrétaire, le comte de Fougères, m’est aussi tout dévoué ; le marquis a chargé ce dernier de composer le reste du personnel de l’ambassade, et il s’est adressé à moi pour me prier de lui désigner quelques jeunes gens de bonne famille, ayant une instruction convenable, pour les prendre comme secrétaires attachés à l’ambassade. Je pense que vous pourriez remplir une de ces places, et je vous présenterai, si cela vous convient.

— Cela me convient parfaitement, Monseigneur, et, je vous le repète, je ne saurais trop vous remercier d’avoir songé à moi pour cet emploi ; je ne crains qu’une chose , c’est de manquer des connaissances nécessaires pour le remplir convenablement.

— N’ayez à cet égard aucune crainte ; ce n’est pas vous qui serez chargé des négociations, cela regardera uniquement le ministre plénipotentiaire et son premier secrétaire. Quant à vous, votre rôle se bornera sans doute aux fonctions de simple expéditionnaire dans les bureaux, et à accompagner l’ambassadeur dans diverses circonstances. Peut-être, si l’on vous reconnaît une certaine capacité, vous chargera- 1- on de la rédaction de quelques rapports plus ou moins importants, et j’ai tout lieu de croire que vous ne serez pas embarrassé pour vous en tirer. Vous avez été reçu docteur en droit; vous avez au moins acquis dans vos études des notions suffisantes sur le droit des gens(l); c’est à ce titre prin-

(1) On appelle droit des gens on droit international l’ensemble des lois qui régissent les nations entre elles. On l’appelle aussi droit européen, parce qu’il est généralement reconnu et observé par toutes les nations

cipaleraent que je vous recommanderai au comte de Fougères. Vous ne ferez pas mal, en attendant que vous vous présentiez devant lui, de prendre connaissance des principaux traités qui existent entre la France et l’Angleterre, et notamment du dernier traité signé à Aix-la- Chapelle en 1748; il serait possible qu’il vous adressât quelques questions sur ces divers sujets. Tout cela, comme vous le voyez, n’est pas la mer à boire, et vous avez déjà ou vous pouvez acquérir en peu de temps les connaissances les plus indispensables à cet emploi.

— Je crois en effet, Monseigneur, reprit Bougainville, que je ne serais pas incapable d’exercer ces fonctions, et j’accepte avec bonheur et reconnaissance votre bienveillante intervention pour me les faire obtenir. J’ai lu dans le temps Grotius et Pufendorf, et je n’ai pas oublié les principaux points de leur doctrine; cependant j’aurais besoin de revoir ces auteurs , et d’étudier, comme vous m’y engagez, les divers traités qui existent entre la France et l’Angleterre; aurai-je le temps de m’occuper de ce travail avant le moment d’être présenté à M. le premier secrétaire?

— Aurez -vous assez de quinze jours pour vous préparer?

— Je pense que ce temps me suffira complètement.

— En ce cas, revenez d’aujourd’hui en quinze à Versailles; présentez-vous à mon cabinet à dix heures du matin, heure militaire, vous entendez ; mon huissier aura l’ordre de vous introduire sur-le-champ ; et j’espère qu’a¬

o.uropéennes ou d’origine européenne, et qu’il a pris naissance dans l’occident de l’Europe; il s’est formé principalement parles relations entre la France, l’Angleterre, l’empire d’Allemagne, puis l’Espagne, la Prusse, le Danemark, la Suède, etc. Les auteurs qui avaient écrit les ouvrages les plus remarquables sur le droit des gen s étaient Grotius et Pufendorf, dont parle Bougainville. Leurs écrits faisaient autorité à cette époque, et sont encore étudiés avec fruit.

vant midi l’affaire sera conclue. Au revoir donc, monsieur de Bougainville. »

Notre jeune officier se retira aussitôt en faisant un profond salut.

Le cœur bondissant de joie, il s’empressa de revenir à Paris annoncer à son frère et à son oncle ce qui venait de se passer clans son entrevue avec le contrôleur général.

Son frère le félicita cordialement de cette bonne fortune inattendue. Quant à l’oncle d’Arboulin, il fut transporté d’un enthousiasme indicible. 11 y avait longtemps que le bon oncle avait pardonné à son filleul sa résistance à suivre la carrière du barreau et de la magistrature, et qu’il avait oublié les altercations qui s’étaient élevées entre eux au sujet des projets de M. de Montanier. Il avait fini par s’accoutumer à l’idée de le voir suivre la carrière militaire, surtout depuis que son cher Louis promettait d’y avoir les plus brillants succès. Cependant cette carrière offrait peu d’avancement en temps de paix, et si elle en présentait davantage en temps de guerre, c’était au prix de dangers incessants à courir. Cette considération lui faisait toujours regretter que son filleul n’eût pas choisi un autre état. Aussi sa joie ne connut plus de bornes quand il apprit que Louis était proposé pour être attaché à l’ambassade de France en Angleterre. Il le voyait déjà, lancé dans la diplomatie, arriver successivement des rangs inférieurs aux postes les plus élevés, et conquérir ainsi une position éminente, sans être exposé aux dangers de la guerre ; car il ne doutait pas qu’une fois entré dans la carrière diplomatique, il ne songerait plus à l’abandonner pour revenir à l’état militaire.

Lejeune Bougainville était loin de partager les idées et les espérances de son oncle. Il savait que sa mission, s’il l’obtenait, ne serait que temporaire et serait probablement terminée vers la fin de l’hiver ; et d’ailleurs, dût-on

lui offrir un poste plus important pour l’engager à rester dans la diplomatie, il était bien résolu de tout refuser et de retourner au printemps rejoindre son brave général Chevert. En acceptant l’emploi momentané qu’on lui proposait, Bougainville n’avait eu en vue autre chose que de profiter de cette heureuse occasion , de passer un hiver à Londres, de voir de près et d’étudier cette société anglaise , si peu connue alors et dont on parlait tant. C’était un moyen unique de se perfectionner dans la langue anglaise, qu’il avait déjà commencé d’apprendre , en même temps que d’acquérir de nouvelles connaissances historiques et scientifiques, dont son esprit était toujours avide et en quelque sorte insatiable.

Tel était donc le mobile de la conduite de Bougainville ; mais il n’avait garde de l’avouer à son oncle , et de détruire les illusions que celui-ci se faisait sur le nouvel avenir de son neveu. Ce n’était pas dissimulation de la part de ce dernier; c’était plutôt prudence, afin d’éviter des discussions interminables qui auraient pu finir par une nouvelle brouillerie. Il évitait donc de le contredire, sans toutefois paraître entrer dans ses vues, espérant que le cours naturel des choses amenant la fin de sa mission, lorsque son oncle le verrait sans emploi et sans espoir d’en obtenir dans la diplomatie, il se résignerait facilement à le voir rentrer dans l’état militaire plutôt que de rester dans l’oisiveté. Ce calcul, comme nous le verrons plus tard, se trouva pleinement confirmé par l’événement.

Une circonstance particulière contribua à entretenir l’illusion du bon oncle, et à lui faire supposer que son neveu ne songeait plus désormais qu’à s’occuper de la science des relations extérieures des peuples et des gouvernements, et de la recherche des intérêts qui naissent des rapports établis entre les nations. En effet, Bougainville, d’après le conseil de M. de Séchelles, s’était mis

sérieusement à relire les auteurs qui ont traité du droit des gens, et à étudier les principaux traités de paix, depuis ceux de Westphalie et des Pyrénées, qui étaient alors le point de départ et la base de la diplomatie européenne, jusques et y compris les derniers traités d’ Aix-la-Chapelle, qui avaient plus ou moins modifié ces bases. Or, chaque fois que M. d’Arboulin allait voir son neveu, il le trouvait absorbé dans la lecture de gros in-folio, tels que le de Jure belli et pacis, de Grotius, ou le de Jure naturœ et gentium, de Pufendorf, sans compter les nombreux recueils contenant les divers traités de paix, avec les pièces diplomatiques qui les avaient préparés, et qui formaient une dizaine de gros volumes dont sa table était encombrée.

« Allons, bravo, mon garçon, disait le bon oncle; ne te décourage pas, et tu arriveras. » Puis, après quelques mots d’encouragement, il se retirait, et si son neveu l’engageait à rester plus longtemps : « Non, répondait -il, je suis venu voir si ta santé n’était pas altérée de ce surcroît de travail : maintenant que je suis tranquille de ce côté, je me retire; car je serais au désespoir de te faire perdre une minute d’un temps si précieux. »

Le fait est que Bougainville apportait à ce travail toute l’ardeur et toute la force de volonté dont il était capable. Il n’y eût certainement pas mis plus de zèle, s’il se fût agi de son entrée sérieuse et définitive dans cette nouvelle carrière; mais, quoique ce fût loin de son intention, il ne voulait pas, pour le peu de temps qu’il aurait à jouer un personnage diplomatique, paraître au-dessous de son rôle ; il tenait surtout à répondre d’une manière satisfaisante aux questions que pourrait lui adresser le premier secrétaire, afin de se montrer toujours digne de la bienveillance de son protecteur le contrôleur général; enfin, cette ardeur extraordinaire qu’il montrait pour cette étude venait aussi de l’attrait qu’avait pour lui tout ce qui

tendait à étendre le cercle de ses connaissances. Ainsi, quoiqu’il ait eu de tout temps un goût prononcé pour l’état militaire, il avait étudié les belles-lettres et la philosophie, les lois civiles, les mathématiques, comme s’il eût dû consacrer sa vie à la littérature, au barreau ou aux sciences exactes. Maintenant une occasion s’offrait pour lui d’étudier le droit des gens, dont il n’avait eu jusque-là que des notions confuses ; il le faisait en conscience et avec toutes les facultés de son âme, comme s’il eût aspiré à devenir un négociateur habile, un agent diplomatique consommé.

Et ce qui est surtout à remarquer, ce qui montre l’étendue et la capacité de son intelligence, c’est l’étonnante facilité avec laquelle il acquérait des connaissances si variées et en apparence si opposées. Nous aurons encore plus d’une fois, dans le cours de cette histoire, l’occasion d’observer ce phénomène chez Bougainville.

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