CHAPITRE II
Examen d’un diplomate. — Suites de cet examen. — Le seul défaut de Bougainville pour être diplomate. — Le bon oncle d’Arboulin et son très -cher neveu. — Bougainville à Londres. — Ses relations avec la société anglaise. — Il est reçu membre de la Société royale de Londres.
Bougainville arriva au jour et à l’heure précise au rendez-vous que lui -avait assigné M. de Séchelles. Lorsqu’il eut été introduit dans le cabinet du ministre, il le trouva en compagnie d’un personnage qu’il ne connaissait pas.
« Vous êtes exact, monsieur de Bougainville, lui dit le contrôleur général en l’apercevant, et en répondant à son profond salut par une légère inclinaison de tête et un sourire plein de bienveillance ; voici, ajouta-t-il en se tournant vers le personnage assis à côté de lui, M. le comte de Fougères, secrétaire d’ambassade de M. le marquis de B***, à qui j’ai parlé de vous et qui vous attendait. ï>
Bougainville fit de nouveau un salut non moins profond qui s’adressait particulièrement au comte, et attendit dans une attitude respectueuse qu’on lui adressât la parole.
M. de Fougères était un homme du monde, un courtisan , un diplomate; en cette triple qualité, il était habitué à juger rapidement les hommes avec lesquels il se trouvait en rapport. Du premier coup d’oeil , il remarqua la bonne mine, les manières distinguées, et le maintien
tout à la fois gracieux et modeste du jeune officier. Pour continuer son examen, il entama aussitôt la conversation.
D’abord elle roula sur des faits généraux : sur les antécédents de Bougainville, sur son âge, sur ses premières études, sur son goût pour les sciences et pour l’état militaire, sur son séjour au camp de Sarrelouis, etc. A toutes les questions qui lui furent adressées sur ces différents sujets il répondit d’une manière précise , sans entrer dans de trop longs détails, sans rien omettre d’essentiel. Il s’exprimait avec grâce dans un langage toujours pur et élégant, quoique simple et naturel.
Enfin M. de Séchelles amena la conversation sur l’emploi qu’il avait sollicité pour lui à la suite de l’ambassade qu’on allait envoyer en Angleterre. Il rappela à cette occasion la crainte que lui avait manifestée Bougainville de manquer des connaissances nécessaires pour remplir cet emploi, et la réponse qu’il lui avait faite pour le rassurer.
« Sans doute, dit alors M. de Fougères, vous avez bien fait de lui dire que la nature des fonctions dont il était question de le charger n’exigeait pas des connaissances plus étendues que celles qu’il a acquises jusqu’à présent ; je puis même, pour achever de le rassurer complètement, lui garantir qu’à dater d’aujourd’hui il peut compter sur une des places d’attachés à notre ambassade. Cependant je regrette sincèrement, maintenant que j’ai l’avantage d’avoir fait la connaissance de monsieur, qu’il ne se soit pas livré d’une manière plus spéciale aux études diplomatiques ; car alors nous aurions pu lui faire obtenir un poste plus convenable et plus avantageux, sous tous les rapports, que celui de simple attaché.
— Mais je crois, reprit en souriant finement M. de Séchelles, qui n’ignorait pas de quelle manière Bougainville avait employé son temps depuis quinze jours, je crois qu’il n’est pas aussi étranger que vous le supposez à ce
genre d’études; si vous l’interrogiez un peu sur ce sujet, peut-être découvririez-vous qu’il n’est pas incapable d’occuper le poste plus avantageux dont vous parlez.
— Ah ! reprit le comte en s’adressant à Bougainville , vous avez étudié la diplomatie? que ne le disiez-vous plus tôt ; nous vous aurions examiné sur ce terrain?
— Je crains, répondit Bougainville, que la bienveillance dont m’honore monseigneur ne lui donne une idée exagérée de mes connaissances en diplomatie. J’ai simplement étudié dans les livres la théorie des principes qui régissent les relations des peuples entre eux, et l’histoire des principaux traités et conventions dans lesquels ces principes ont été appliqués ; mais il y a loin de là à l’art des négociations, qui est, ce me semble, la véritable science du diplomate, et j’avoue que j’y suis complètement étranger.
— Vous avez raison, Monsieur, reprit le comte, d’appeler l’art des négociations la véritable science du diplomate ; mais cet art ne peut s’apprendre que par la pratique; on ne saurait reprocher à un débutant de l’ignorer, et l’on ne peut exiger de lui que des connaissances théoriques : c’est donc sur la théorie seule que je veux vous adresser quelques questions, et si vos réponses sont satisfaisantes, je vous promets de vous faire obtenir le poste dont je parlais tout à l’heure. Voyons, commençons par les idées les plus générales, puis nous arriverons aux applications particulières et spéciales : pourriez-vous me dire d’abord, en quelques mots, ce que comprend la diplomatie, son objet, son but, les principes sur lesquels elle repose? »
Bougainville répondit sans hésiter : « La diplomatie embrasse le système entier des intérêts qui naissent des rapports établis entre les nations ; elle a pour objet la sûreté, la tranquillité, la dignité respective des peuples et de leurs gouvernements; son but direct , immédiat,
est, ou doit être au moins, le maintien de la paix et de la bonne harmonie entre les puissances. Quant aux principes de la diplomatie, ils ont leur source dans le droit international ou droit des gens positif, qui forme la loi commune des peuples européens, et présente l’ensemble des règles admises, reconnues, consacrées par la coutume ou par les conventions, et qui fixent les droits et les devoirs des États, soit en paix, soit en guerre.
— Eh ! eh ! eh ! dit en riant d’un air satisfait M. de Séchelles ; voilà qui ne me paraît pas mal répondu du tout ; qu’en pense notre diplomate?
— Je suis de votre avis, Monsieur, répondit gravement le comte ; mais avant de nous prononcer, il faut attendre la fin de notre examen... »
Il paraît que M. de Fougères prenait au sérieux son rôle d’examinateur; il ne voulait pas que l’on donnât trop légèrement des marques d’approbation ou d’improbation. Après cette courte observation, s’adressant à Bougainville, il lui dit :
« Pourriez-vous nous expliquer comment s’est formée cette loi commune des peuples chrétiens, ce droit des gens, en un mot, qui est la source de la diplomatie?
— Cette explication, répondit Bougainville, appartient à l’histoire et exige quelques développements. »
Alors, remontant à l’époque de la formation des divers États européens, depuis la dissolution de l’empire de Charlemagne, il montra, dans une analyse rapide, comment, à la suite des guerres, au moyen des négociations et des traités, dont il cita les principaux, s’était successivement formé, modifié, détruit et recomposé le système politique de l’Europe, jusqu’à ce qu’il se fût enfin fixé d’une manière à peu près définitive depuis un peu plus d’un siècle, par la paix de Westphalie, dont les traités n’avaient éprouvé depuis que de légères modifications.
Il passa ensuite en revue ces traités , les analysa, en fit
ressortir la substance et l’esprit ; puis il indiqua les changements qu’y avaient apportés les traités des Pyrénées, et, en dernier lieu, celui d’Aix-la-Chapelle.
Dans cette espèce de dissertation historique, qui dura près d’une demi-heure, il s’exprima toujours d’une manière correcte, simple, claire, judicieuse, et parfois animée d’une certaine chaleur sagement contenue. Sa mémoire le servait si fidèlement, qu’il n’hésita jamais un instant pour citer avec exactitude des dates, des faits et même des fragments assez étendus; de textes latins ou français.
Ses deux auditeurs l’écoutaient avec un égal étonnement, sans le manifester de la même manière. La figure de M. de Séchelles rayonnait de satisfaction ; il regardait de temps en temps son ami , et, quoiqu’il ne lui adressât pas la parole, ses yeux semblaient lui dire : Hein ! j’espère que vous êtes content de mon protégé ?
Il l’était en effet ; mais M. de Fougères, en vrai diplomate, qui ne doit jamais laisser paraître au dehors rien de ce qui pourrait trahir sa pensée, conservait un sangfroid imperturbable, et écoutait avec attention, mais avec calme, ce que disait le candidat. Quand celui-ci eut terminé sa longue dissertation , le comte lui fit pour la forme quelques questions insignifiantes , auxquelles il répondit sur-le-champ.
« C’est bien, Monsieur, reprit le comte, toujours avec le même flegme ; je vois que vous avez étudié sérieusement les vrais principes de la diplomatie. Vous pouvez compter maintenant sur la place de troisième secrétaire, au lieu de simple attaché d’ambassade. Je vais vous proposer pour ce poste à M. le marquis de B***, notre ambassadeur, qui, à son tour, vous proposera au ministre des affaires étrangères; ce sont de simples formalités qui ne doivent en rien vous inquiéter. Dans une dizaine de jours, vous recevrez votre commission signée du ministre.
Aussitôt que cette pièce vous sera parvenue, vous viendrez me trouver, et j’aurai l’honneur de vous présenter à M. le marquis de B“*, qui vous indiquera le jour de notre départ pour l’Angleterre. En attendant, faites vos préparatifs de voyage, afin d’être prêt quand le moment sera venu de vous mettre en route.
— Vous viendrez me voir aussi avant votre départ, lui dit M. de Séchelles ; je vous donnerai des lettres de recommandation pour quelques personnes avec lesquelles j’ai été longtemps en relation à Londres.
— Je n’y manquerai pas, » Monseigneur, répondit Bougainville en saluant le ministre et le comte pour prendre congé d’eux.
Dès qu’il se fut éloigné, M. de Séchelles dit à son ami : cc Eh bien, mon cher comte, maintenant qu’il est parti, dites-moi franchement ce que vous pensez de ce jeune homme.
— C’est un être tout à fait exceptionnel, doué des plus heureuses qualités de l’esprit : jugement, mémoire, intelligence, il a tout pour lui. J’ai été vraiment étonné en l’entendant traiter d’une manière aussi aisée, et comme en se jouant , les questions les plus ardues du droit international. Et savez-vous pourquoi je n’ai pas poussé plus loin mes interrogations, ni entamé plus vivement la discussion avec lui? Eh bien, ce n’était pas dans la crainte de l’embarrasser ; mais, je l’avoue, de peur de me trouver embarrassé moi-même.
— Ce que vous dites là, mon cher comte , est par trop modeste, et vous me permettrez de n’en rien croire; seulement pourquoi, puisque vous étiez si satisfait de ses réponses, ne lui avez-vous pas donné quelques marques de contentement, quelques paroles qui l’eussent encouragé? Vous étiez réellement d’un froid glacial, qui aurait pu le déconcerter s’il n’eût pas été aussi sûr de son fait.
— J’ai pour principe qu’il ne faut jamais témoigner
aux jeunes gens trop d’admiration, ni leur donner trop d’éloges; cela surexcite en eux la présomption, à laquelle ils ne sont déjà que trop naturellement portés d’euxmêmes ; mais je n’en ai pas moins apprécié le mérite de votre protégé, et je suis convaincu que s’il voulait rester dans la carrière diplomatique, il y ferait un chemin rapide.
— Eh bien, mon cher comte, si par suite de relations qui vont s’établir naturellement entre vous et lui, vous pouviez l’engager et le décider à prendre ce parti, je vous en saurais gré; car je sais que cela ferait grand plaisir à sa famille, et notamment à un de mes anciens amis, son oncle, qui l’aime comme s’il était son fils.
— Je vous promets de seconder de tout mon pouvoir les intentions de sa famille et les vôtres; je ne serais pas fâché pour mon propre compte d’avoir auprès de moi, pendant son noviciat, et de pousser en avant un sujet aussi distingué ; je l’aurais même proposé, si cela eût été possible, pour être second secrétaire et pour travailler habituellement avec moi...
— Et qui a pu vous empêcher de le proposer pour cet emploi? interrompit M. de Séchelles ; est-ce qu’il n’est pas aussi capable de le remplir que celui de troisième secrétaire?
— Parfaitement, à mon avis ; mais la place de deuxième secrétaire a été promise par l’ambassadeur et par moi à un ancien serviteur, qu’on peut appeler un diplomate consommé. 11 est peut-être moins ferré que M. de Bougainville sur la théorie ; mais il est versé dans la pratique comme un vieux procureur. 11 connaît toutes les chicanes, toutes les subtilités, toutes les roueries du métier, et nul ne sait mieux que lui les déjouer ou les employer au besoin à son service. Je sais qu’il pourrait tout aussi bien exercer ses talents avec le titre de troisième qu’avec celui de second secrétaire; sous un certain rapport, il
serait même mieux à sa place, car il a un ton et des manières communes; il n’a rien du gentilhomme, et, en effet, il ne l’est pas, comme l’indique son nom tout à fait roturier de M. Langlois ; en un mot, il ne représente pas, comme cela conviendrait à ce poste. Mais , d’un autre côté, c’est un homme précieux pour débrouiller le dossier le plus chargé de pièces, de documents, de notes compliquées, qui souvent se contredisent, et pour saisir, pour dégager et mettre en lumière la pensée véritable enfouie dans tout ce fatras, malgré l’obscurité dans laquelle on a voulu la cacher, malgré les voiles épais dont on a cherché à l’envelopper ; personne encore ne sait mieux que lui dresser un protocole et résumer clairement une discussion ; j’ajouterai enfin que c’est un travailleur infatigable, toujours prêt à se mettre à la besogne et à y passer les jours et les nuits au besoin. Vous comprenez qu’un pareil homme mérite quelques égards, et qu’il serait justement blessé, lui qui du reste est passablement susceptible, s’il se voyait déplacé par un nouveau venu, par un débutant dans la carrière.
— Je comprends parfaitement tout ce qu’aurait d’injuste un pareil passe-droit, et M. Langlois en serait à juste titre offensé; aussi je retire mon observation de tout à l’heure ; seulement je vous rappelle la promesse que vous m’avez faite de ne rien négliger pour tâcher d’engager le jeune de Bougainville à rester dans la diplomatie.
— Je ne l’oublierai pas, vous pouvez y compter. Je me propose même, si je ne puis donner à votre protégé le titre de deuxième secrétaire, de lui en faire partager les fonctions avec le bonhomme Langlois.
— Fort bien; mais comment ferez -vous pour ne pas blesser la susceptibilité de celui-ci?
— Vous comprenez, reprit en souriant le comte de Fougères, qu’on est diplomate ou on ne l’est pas, et que
dans notre métier on est habitué à ménager souvent des intérêts opposés et des susceptibilités ombrageuses. Avant de vous dire ce que j’ai l’intention de faire, rappelez-vous que le Langlois est peu habitué à paraître dans le monde ; il le sait, il le comprend si bien lui-même, que c’est pour lui une corvée insupportable quand il est obligé de se mettre en tenue et de se présenter dans un salon, dans un lieu public, dans une réunion d’apparat ; il a été enchanté sans doute quand M. le marquis de B“* lui a annoncé qu’il remplirait les fonctions de son second secrétaire; mais après le premier mouvement de joie passé, il m’a dit en confidence, quand nous nous sommes trouvés seuls :
« M. le marquis me fait un grand honneur, sans doute; mais quand j’y réfléchis, j’aurais peut-être bien fait de ne pas accepter, car je crois que je serai parfois bien embarrassé! — Vous, embarrassé! m’écriai-je, un vieux renard qui connaît tous les pièges et toutes les ruses diplomatiques! — Oh ! ce n’est pas ce que je A'eux dire, reprit-il ; vous savez qu’il y a certaines corvées qui me pèsent et me fatiguent plus que de passer la nuit à lire des pièces diplomatiques et à compulser des dossiers ; quand j’occupais un poste inférieur, je pouvais le plus souvent me soustraire à ces corvées sous prétexte que j’avais un travail pressé; mais dans la place de second secrétaire je ne le pourrai plus... — Ab ! ce n’est que cela, repris-je en riant; ne vous en tourmentez pas, mon cher Langlois ; nous trouverons peut - être moyen de vous exempter encore de ces corvées, ou du moins de vous les rendre plus supportables. »
« Vous devinez maintenant, continua M. de Fougères, que ce moyen est tout trouvé. Je ferai en sorte que le père Langlois priera lui -même M. de Bougainville de le remplacer quand il s’agira de paraître dans le monde, à la cour, dans les cercles, dans les ministères, et c’est ainsi que votre protégé partagera tes fonctions, sans ex-
citer sa jalousie et même en croyant lui devoir de la reconnaissance.
— Allons, mon cher comte, arrangez cela comme vous l'entendrez ; je m’en rapporte à vous.
— Je ferai démon mieux, vous pouvez y compter. Ah! reprit-il, comme se ravisant, un mot encore avant de prendre congé de vous : je crains seulement que votre protégé n’ait un défaut qui nuira beaucoup à son avancement dans la diplomatie.
— Un défaut! s’écria M. de Séchelles, et lequel?
— Entre nous, reprit tout bas le comte en baissant un peu la voix comme s’il avait voulu faire une confidence à son ami, je crains qu’il n’ait trop de franchise !
— Ah ! ah! dit en riant M. de Séchelles et en serrant la main du comte, qui s’était levé et s’apprêtait à sortir, vous appelez cela un défaut ! Eh bien , dût-il ne pas faire son chemin dans la diplomatie, je lui souhaite de ne pas se corriger de ce défaut-là. D’ailleurs je sais bien que ce n’est pas ce qui vous empêchera de vous intéresser à lui.
— Vous pouvez dire que c’est ce qui m’y intéressera davantage ; malheureusement mon pouvoir est loin d’être aussi étendu que ma bonne volonté. Sur ce, au revoir et bonne santé. » Et les deux amis se séparèrent.
Nous n’avons pas besoin de dire combien M. d’Arboulin fut heureux en apprenant que son neveu allait être nommé d’emblée troisième secrétaire d’ambassade. 11 alla remercier M. de Séchelles, et sa joie ne connut plus de bornes quand il apprit, de la bouche du ministre, de quelle manière son neveu avait répondu à l’espèce d’examen que lui avait fait subir M. le comte de Fougères, la bonne opinion que celui-ci avait conçue de lui, et la promesse qu’il avait faite à M. de Séchelles de s’occuper sérieusement de l’avancement du jeune homme.
Pour témoigner à Louis sa satisfaction, M. d’Arboulin voulut contribuer largement aux dépenses que lui occa-
sionneraient son voyage et son séjour à Londres. « Il faut, lui disait-il, que tu fasses honneur à ton nom, tout en représentant dignement ton pays à l’étranger. » Le bon oncle se repentit peut-être plus tard d’avoir encouragé ainsi le penchant de son neveu à la libéralité ; car Bougainville, obligeant par nature, ne sut jamais refuser ses services à qui en avait besoin ; il poussa quelquefois la générosité jusqu’à la prodigalité, et l’oncle eut plus d’une fois occasion de réparer à ses frais le tort qu’il s’était fait par ses profusions; dans ces cas-là, le digne homme ne manifestait son mécontentement qu’en appelant Bougainville son très-cher neveu.
Bougainville reçut sa nomination huit jours après son entrevue avec M. de Fougères. Il s'empressa d’aller le remercier, et le comte, selon sa promesse, le présenta au chef de l’ambassade, M. le marquis de B***. L’ambassadeur, prévenu par son premier secrétaire, fit un accueil des plus gracieux au nouveau diplomate, et lui donna rendez-vous pour le départ, fixé au 12 octobre suivant. Quelques jours avant cette date, Bougainville, accompagné de son oncle, alla faire ses adieux à M. de Séchelles, et en reçut plusieurs lettres d’introduction dans différentes maisons de Londres.
Le voyage eut lieu à l’époque fixée, et vers le milieu d’octobre toute l’ambassade était installée dans la capitale de la Grande-Bretagne. Un certain temps s’écoula avant que l’on commençât à s’occuper d’affaires; il fut, selon l’usage, employé ou plutôt perdu en ces interminables préliminaires qui précèdent les négociations sérieuses, et qui sont souvent prolongés avec une lenteur calculée.
Bougainville profita de ces délais pour se familiariser avec la langue anglaise, comme langue parlée; car il l’avait déjà étudiée dans sa grammaire, dans ses principes et dans sa littérature. Avec cette facilité qui le clistin-
guait dans toutes les études sérieuses auxquelles il se livrait, il avait fait dans celle-ci de rapides progrès. Les anciens écrivains, depuis Shakespeare, Bacon et Milton, jusqu’aux Hume, aux Robertson, aux Gibbon, aux Thomson et aux Goldsmith, ses contemporains, lui étaient familiers. Mais si aucune des beautés de ces auteurs ne lui échappait, s’il en saisissait toutes les nuances, toutes les délicatesses avec une perspicacité qui eût fait honneur à un bachelier d’Oxford ou de Cambridge, il n’aurait pu comprendre ces mêmes auteurs dans la bouche d’un Anglais, ni se faire comprendre des Anglais en les lisant lui-même à haute voix. Il connaissait à fond les règles et le mécanisme de la langue; mais il n’en avait pas encore appris la prononciation : or le moyen le plus simple et le plus facile d’acquérir cette connaissance importante, est la fréquentation d’hommes instruits, nés dans le pays et appartenant à la bonne compagnie.
C’est là précisément à quoi s’attacha Bougainville, et il y réussit facilement, grâce aux lettres de M. de Séchelles, qui lui servirent de moyens d’introduction dans plusieurs maisons honorables de la Cité. Il fut' reçu avec cette hospitalité cordiale et même un peu fastueuse qui distinguait à cette époque les vrais gentlemen de la vieille Angleterre. Il fut invité dans différentes réunions ou clubs, où il fit la connaissance de plusieurs hommes recommandables par leur science, leur talent ou leur érudition. Il eut, dans une de ces réunions, la bonne fortune d’être mis en rapport avec le célèbre Samuel Johnson, qui venait de publier son grand Dictionnaire de la langue anglaise, demeuré encore aujourd’hui comme le modèle du genre. Le savant philologue no tarda pas à remarquer les heureuses dispositions du jeune Français, et il ne contribua pas peu à lui rendre plus familier l’usage de la langue anglaise.
Bougainville cultiva avec soin la connaissance de
BOUGAINVILLK.
Johnson et cle quelques autres personnages distingués dans les sciences, entre autres de l’astronome Maskelyne ; celui-ci avait eu occasion de connaître le Traité du calcul intégral de Bougainville, et, en apprenant l’arrivée h Londres de son auteur, il avait fait des démarches pour lui être présenté. Dès leur première entrevue, Maskelyne engagea Bougainville à se présenter à la Société royale de Londres, s’offrant d’être un de ses parrains et lui garantissant sa réception à une immense majorité, sinon à l’unanimité des voix.
La Société royale de Londres est une compagnie savante , analogue à notre Académie des sciences : c’est une institution purement privée, qui ne subsiste que par les cotisations de ses membres : le nombre en est illimité ; il s’est élevé graduellement à plus de huit cents. Elle fut constituée en 1660 par le docteur Sprat, qui a écrit l’histoire de son origine; il la fait remonter jusqu’à VAtlantis, de F. Bacon. Pour être reçu dans cette société, il faut jouir d’une certaine notoriété dans les sciences, et en outre être présenté par deux de ses membres. Après un certain délai, on vote au scrutin sur l’admission du candidat. S’il est reçu, il paie une certaine somme comme droit d’entrée , puis une cotisation annuelle dont le taux a peu varié. Il est actuellement de quatre livres sterling (environ 100 fr.). Les réunions de la société ont lieu une fois par semaine dans un local qui lui appartient. Tous les mois la Société royale publie un recueil connu sous le nom de Transactions philosophiques , et composé de mémoires et d’observations sur les sciences naturelles, l’astronomie, la physique, la médecine, les mathématiques, etc. Les Transactions philosophiques ont commencé à paraître en 1665, et se sont continuées sans interruption jusqu’à nos jours.
La proposition de Maskelyne était on ne peut plus agréable à Bougainville. Toutefois, avant de l’accepter, il
crut devoir en faire part à l’ambassadeur et à M. de Fougères, et leur demander leur agrément. Il l’obtint sans difficulté, et même M. de Fougères lui dit en particulier que pour sa part il serait enchanté de le voir entrer dans cette société célèbre. Ce serait, selon lui, un moyen d’augmenter aux yeux des Anglais la considération dont il est important que tout membre d’une légation étrangère jouisse auprès des principaux habitants du pays où elle est accréditée; d’un autre côté, M. de Bougainville trouverait, comme membre de la société, l’occasion de se mettre en rapport avec un grand nombre de personnages honorables, desquels il pourrait obtenir des renseignements précis sur l’état de l’opinion publique relativement à l’objet de la mission dont l’ambassade actuelle était chargée.
Nous verrons bientôt pour quels motifs M. de Fougères tenait à connaître le véritable état de cette opinion. Quant à Bougainville, il ne se préoccupait guère pour le moment de pareilles considérations; il n’envisageait que l’honneur d’être admis dans une compagnie dont la renommée était européenne, et dans laquelle les étrangers surtout n’étaient pas admis sans avoir fourni des preuves d’une haute capacité.
Il fut reçu, comme le lui avait promis Maskelyne, à la presque unanimité des voix. Les quelques opposants qu’il rencontra ne lui refusèrent pas leur suffrage en raison des défauts ou du peu de' mérite de son ouvrage : làdessus ils étaient d’accord avec la majorité; mais ils le refusèrent uniquement à cause de sa qualité de Français.
Pendant toute la durée de son séjour en Angleterre, Bougainville assista régulièrement aux réunions hebdomadaires de la société; il lut même plusieurs mémoires sur des questions scientifiques qui reçurent l’approbation générale, et qui furent insérés dans les Transactions 'philosophiques.
SS
Durant le même espace de temps il fréquenta la meilleure compagnie de Londres, et y reçut toujours un accueil flatteur et sympathique, dû à sa distinction naturelle, au charme de ses manières et même à certaine vivacité toute française, formant un contraste frappant avec le flegme britannique, mais tempérée par une excellente éducation.