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CHAPITRE III

Objet de la' mission diplomatique du marquis de B***. — Causes des difficultés élevées entre la France et l’Angleterre. — Délimitation des possessions anglaises et françaises de l’Amérique du Nord. — Origine des établissements français et anglais dans cette partie du monde. — Cause des discussions élevées entre les colons français et les colons anglo-américains. — Inégalité de population et de richesse entre les colonies des deux nations. — Causes de cette différence. — Commencement des hostilités entre1 les colonies des deux nations. — Négociations diplomatiques à ce sujet. — Proposition du gouvernement français. — Réponse du gouvernement anglais. — Rupture des négociations. — Retour de l’ambassade en France. — Actes d’hostilité des Anglais sans déclaration de guerre. — Attaque du Canada par les Anglo-Américains.

— Ils sont repoussés.

Les agréments que lui offrait la fréquentation de la meilleure compagnie de Londres , et les distractions plus sérieuses qu’il trouvait dans les réunions scientifiques de la Société royale, n’empêchaient pas Bougainville de remplir it la satisfaction de ses chefs ses fonctions de troisième secrétaire, ni surtout de prendre un vif intérêt aux négociations qui étaient l’objet spécial de l’ambassade extraordinaire dont il faisait partie. Avant de continuer notre récit, il est nécessaire d’entrer dans de plus amples détails sur l’objet de cette mission.

Nous avons dit, au commencement du chapitre Ier, que la précipitation apportée par le gouvernement français h

la signature du traité d’Aix-la-Chapelle lui avait fait négliger de régler les frontières entre les possessions françaises et anglaises de l’Amérique du Nord ; que, par suite de cette omission, les hostilités n’avaient presque pas été interrompues entre les colons des deux nations, et que cet état de choses , en se prolongeant , faisait craindre une rupture entre la France et l’Angleterre.

A l’époque où nous sommes arrivés, le gouvernement français était sur le point de contracter une alliance offensive et défensive avec l’Autriche, alliance qui menaçait la Prusse, et qui devait nécessairement entraîner une guerre continentale. En prévision d’un pareil événement , le cabinet de Versailles avait tout intérêt à ne pas aggraver la situation par une guerre maritime qu’il aurait à soutenir simultanément. C’est donc pour tâcher d’éviter cette complication dangereuse que le marquis de B*** fut envoyé en Angleterre comme ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire, chargé d’aplanir toutes les difficultés qu’avait fait naître l’interprétation du traité d’Aix-la-Chapelle.

Plusieurs questions étaient restées pendantes après ce traité entre la France et l’Angleterre : les unes, sur la restitution des prises faites en mer, sur le partage des îles Caraïbes (Sainte-Lucie, Tabago, la Dominique et Saint- Vincent), avaient été réglées par une commission mixte, nommée dès le mois d’avril 1750; mais il était une autre question, bien plus considérable et tout à fait capitale, sur laquelle la commission anglo-française n’avait pu s’entendre : c’étaient les limites du Canada.

Il suffit de définir cette question pour montrer qu’elle était insoluble par la diplomatie. Ce n’étaient pas des frontières qu’on se disputait, c’étaient des régions immenses, c’était l’empire de l’Amérique Septentrionale.

Le principe même sur lequel les Européens fondaient leurs droits aux possessions qu’ils avaient acquises dans

le nouveau monde était à la fois si vague et si injuste, qu’il était impossible d’en tirer des déductions équitables. Les Anglais, comme les Français, et comme toutes les autres nations européennes, admettaient que ceux qui avaient les premiers découvert un territoire nouveau, quoique habité par des indigènes, en devenaient propriétaires légitimes par la seule occupation d’un de ses points. Cette règle, tout arbitraire et injuste qu’elle était, pouvait encore s’appliquer à une île, que la nature elle-même a circonscrite : mais comment fixer, sur un vaste continent, l’étendue du terrain auquel la découverte donnait droit? Comment désigner les parties d’un même continent non encore découvertes ou reconnues, et dont les noms nationaux étaient ignorés des Européens, sur lesquelles une autre nation ne pourrait point faire d’établissement? Ainsi les Français faisaient remonter leurs droits sur le Canada à l’année 1513 et 1520, où le Français Denys et le Vénitien Verazzani avaient visité le golfe Saint-Laurent, ou plutôt à l’année 1534 et 1535, époque à laquelle Jacques Cartier remonta le Saint-Laurent, prit possession de tout le pays au nom de François Ior, et l’appela Nouvelle - France (1). La Loque de Roberval fonda, en 1542, le fort de Gharlebourg, non loin de l’endroit où fut bâti Québec. En 1608, Samuel Champlain jeta les fondements de Québec. En 1617, une compagnie française se forma pour exploiter la colonie.

Mais, sous le nom de Canada, les Français n’avaient d’abord considéré que le pays arrosé par le fleuve Saint-

(1) Le Vénitien Cabot avait découvert le Canada dès 1407, et, par conséquent, avant Denys et Verazzani; ceux-ci avaient été suivis par les Espagnols, qui, n’ayant trouvé sur les côtes aucune trace de mines d’or ou d’argent, ce qu’ils recherchaient avant tout, se retirèrent en répétant, dit-on, ces deux mots: Acn , nada (Ici, rien). Ces mots, répétés plus tard par les indigènes aux Français, auraient été pris par ceux-ci pour le nom de la contrée, et ils en auraient formé le nom de Canada.

Laurent, sans se faire aucune idée des vastes contrées qui s’étendent au nord et au midi de ce beau fleuve. Cependant quelques colonies françaises se fondèrent sur la côte, au midi de l’embouchure du Saint- Laurent, et, en 1603, Henri IV avait nommé un lieutenant général français pour tout le territoire compris entre le 40e et le 46e degré de latitude nord, auquel il donnait le nom d’Acadie. Dans la môme année, le roi Jacques Ier avait concédé à la compagnie anglaise de Virginie tout le pays situé entre le 34e et le 45e degré de latitude nord, ce qui comprenait la plus grande partie de l’Acadie de Henri IV. Puis, en 1621, tout le reste de ce pays avait été compris, sous le nom de Nouvelle-Écosse, dans une nouvelle concession du même monarque. Sur quelle base était-il possible désormais de fixer les limites entre la Virginie, ou plutôt la Nouvelle-Angleterre, comme on commençait à appeler les colonies anglaises au nord de la Virginie proprement dite (le Maine, New-Hampshire, Vermont, Massachussets, Pdiode-Island, Connecticut), et le Canada, ou bien entre ce dernier et la Nouvelle-Ecosse et l’Acadie? Ces noms, appliqués à des pays inconnus, ne représentaient rien à l’imagination. Les Anglais faisaient valoir un traité de Saint-Germain de 1632, et divers actes du gouvernement français jusqu’en 1664, qui fixaient de certaines limites à l’Acadie; mais à cette époque le pays était désert et inconnu, et les négociateurs ne s’en formaient que l’idée la plus vague. Ainsi, par le douzième article du traité d’Utrecbt, la France avait cédé à l’Angleterre l’Acadie, ou la Nouvelle-Écosse, en son entier, conformément à ses anciennes limites. Le traité d’Aix-la-Chapelle avait reproduit à peu près la même clause; mais quelles étaient ces anciennes limites? Voilà ce qu’il était impossible d’établir.

Outre ces difficultés, qui remontaient, comme on voit, à plus d’un siècle, une contestation plus importante s’était élevée récemment sur les limites du haut Canada.

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Les Français avaient poussé leurs établissements près des lacs Érié et Ontario; en s’étendant toujours plus au midi, ils avaient atteint les bords de l’Ohio, ou Belle-Rivière, et, descendant le cours de ce fleuve, puis le Mississipi, dans lequel il se jette, ils avaient rencontré l’autre colonie française de la Louisiane, et ils avaient lié le Canada et la Louisiane par une chaîne de postes qui, s’étendant derrière les Alleghany, ou montagnes Bleues, coupaient à la Nouvelle-Angleterre, à la Virginie et aux colonies anglaises des côtes, leur communication avec les nations sauvages du centre de l’Amérique, et la possibilité de s’emparer un jour de leur territoire. En même temps le gouvernement anglais, après le traité d’Aix-la-Chapelle, avait accordé h une compagnie de marchands anglais, formée à Londres, un privilège exclusif pour commercer avec les Indiens des bords de l’Ohio, et pour fonder des colonies sur cette rivière, offensant par cet acte en même temps tous les Indiens, qui se crurent menacés dans leur indépendance, les Virginiens et les autres colons anglais, qui se voyaient exclus du commerce auquel ils aspiraient, et les Français, qui prétendaient que tout le bassin des grands fleuves, derrière les Alleghany, faisait partie du Canada. En résumé, les Anglais voulaient couper les communications du Canada et de la Louisiane, et réduire le Canada presque à rien ; les Français voulaient resserrer les colons anglais du continent entre les monts Alleghany, la Louisiane et la mer. Du côté de l’Acadie, le fait de possession était en faveur des Français, qui, après la paix d’Utrecht, n’avaient évacué que la presqu’île, et avaient conservé ou fondé des établissements assez nombreux entre le Saint-Laurent et la baie Française (ou de Fundy), qui sépare l’Acadie du Canada. Il était évident que Louis XIV n’avait entendu céder que la presqu’île ; mais il était évident aussi que le point de droit était ici la moindre chose.

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Le débat était moins entre les deux gouvernements qu’entre les deux colonies : la colonie, ou, pour mieux dire, les colonies anglaises, puisque, unies de sentiments et d’intérêts, elles étaient séparées administrativement, n’étaient plus de simples annexes recevant l’impulsion de la métropole, mais des corps politiques ayant une existence propre et un instinct vif de leurs destinées. L’inégalité de population et de richesses était prodigieuse entre les colonies anglaises et les colonies françaises de l’Amérique septentrionale. Ces dernières, bien qu’elles fissent quelques progrès, puisque leur population était plus que doubléa depuis la Régence , n’atteignaient pas quatre-vingt mille âmes. Leur exportation, en 1753, ne dépassait pas la valeur de 1,700,000 fr.; leur importation, à cause des envois du gouvernement, allait à 5,200,000 fr.; elles avaient si peu d’industrie, qu’elles achetaient à leurs voisins anglais une partie des bâtiments qui servaient à leur navigation intérieure. Les colonies anglaises avaient au moins douze cent mille habitants; elles exportaient pour 37 millions de valeurs, importaient pour 24 millions et demi.

Sans rechercher ici les causes multiples de cette extrême inégalité, recherche qui nous entraînerait trop loin, nous ferons seulement ressortir la différence entre les habitudes, le caractère, le génie des colons français et des colons anglais, et nous y retrouverons une des causes de cette inégalité, en même temps que de la longue résistance des premiers à l’immense supériorité numérique des seconds.

Les colons anglais étaient avant tout cultivateurs et négociants; ils s’occupaient tout à la fois de défricher, de cultiver des terres, de bâtir des maisons, de construire des routes et des moyens de communication, tout en trafiquant des produits manufacturés en Angleterre, qu’ils échangeaient contre des pelleteries et autres produits de

l’Amérique. Hardis pionniers de la civilisation, rien n’arrêtait leur activité et leur persévérance. Les immenses forêts vierges dont le vaste continent américain était couvert tombaient sous la hache des colons, et faisaient place à des champs fertiles, à des villes, à des fermes, à des plantations de tabac, de coton, ou d’autres cultures, selon les climats. En un mot, une puissante activité agricole et commerciale signalait cette jeune société, et contribuait à son accroissement rapide.

Tout au contraire, les colons canadiens, du moins le plus grand nombre, n’étaient ni agriculteurs ni commerçants; c’étaient pour la plupart des natures aventureuses , se réfugiant dans l’indépendance des forêts, vivant comme le sauvage, et souvent avec lui; véritables chasseurs-soldats, ils ne cultivaient que tout juste pour leurs besoins, et ne connaissaient d’autre commerce que la traite vagabonde des pelleteries. On conçoit que cette passion des armes et des aventures devait être peu favorable à l’accroissement de la population. Mais, d’un autre côté, aucune nation européenne n’avait su mieux s’associer avec les peuples indigènes à peau rouge, adopter leurs habitudes, profiter de leurs instincts, et leur communiquer en même temps l’habileté et les armes de l’Europe. Aussi, à partir des lacs du Canada, on retrouvait dans toutes les directions des chasseurs français mêlés avec les tribus sauvages, leur communiquant leurs ressentiments , et les entraînant, quand ils voulaient, à la guerre (1).

De deux colonisations rivales, constituées comme nous venons de l’indiquer, l’une devait évidemment finir par dévorer l’autre. Un seul principe avait empêché cette catastrophe d’avoir lieu dix fois pour une depuis un siècle;

(1) Le romancier américain Fenimore Cooper nous a donné un' portrait assez exact de ces anciens chasseurs canadiens dans le personnage de Bus-de-Cuir, qu'il a introduit dans un de ses romans.

cette même passion des armes, qui entravait le développement du Canada, avait sauvé son existence. Les tendances héroïques de la nature française s’étaient épanouies avec une merveilleuse énergie dans la vie d’aventures que menaient les colons, et leur supériorité guerrière sur leurs laborieux voisins leur avait permis de résister à des forces qui semblaient devoir les engloutir. Chez eux, il y avait autant de soldats que d’hommes en état de porter les armes. Ils avaient la valeur des flibustiers, sans leur cruauté. Ajoutons enfin qu’ils avaient pour auxiliaires la plupart des tribus sauvages de ces contrées, à qui le caractère guerrier et aventureux des Français plaisait mieux que l'esprit mercantile et égoïste des colons anglo-américains.

Ceux-ci, moins guerriers d’habitudes, mais non moins vigoureusement trempés que les colons français du Canada, et de plus doués d’une indomptable persévérance, reprenaient toujours leurs plans d’envahissement tant de fois déchirés par l’épée canadienne. « Point de « repos pour nos treize colonies tant que les Français « seront maîtres du Canada, » écrivait le célèbre Benjamin Franklin, en apprenant la signature du traité de paix d’Aix-la-Chapelle, et la restitution de Louisbourg à la France. Ce mot de l’homme le plus illustre que possédassent alors les colonies anglaises, qu'il devait plus tard contribuer si puissamment à émanciper effà séparer de l’Angleterre, exprimait le sentiment général des Anglo- Américains.

Dès lors on les voit poursuivre leurs projets avec plus d’ensemble et de décision que jamais. Ils tentèrent, non sans quelque succès, des efforts habiles pour rompre les liens de cette sympathie, ou tout au moins de cette préférence qui attirait la plupart des sauvages vers les Français, et qui valait à ceux-ci de redoutables auxiliaires : leur principal moyen de séduction fut d’offrir aux

peaux rouges l’appui d’un commerce plus avantageux, plus étendu et plus libre. En même temps les postes anglo -américains se portèrent de toutes parts en avant, comme pour prendre possession de l’Ohio avant l'arrivée des envoyés de la compagnie formée dans la métropole, comme nous l’avons dit plus haut.

En voyant ce mouvement, le gouverneur français du Canada, la Gallissonière, qui, dès 1748, avait fait prendre possession du pays, et en avait marqué les limites par des poteaux plantés de distance en distance, écrivit aux gouverneurs de New -York et de la Pensylvanie qu’il ne permettrait point aux Anglais de fonder des établissements sur les bords de l’Ohio, qui faisaient partie du Canada, et que les marchands anglais qui y seraient trouvés seraient arrêtés.

Le marquis Duquesne, qui appartenait à la famille de l’illustre amiral, succéda à la Gallissonière dans le gouvernement du Canada, en 1752, et poursuivit avec activité la marche suivie par son prédécesseur. Il envoya des troupes et fit construire des forts, ou plutôt des retraites palissadées, vers le sud des grands lacs et de l’Ohio.» Les Français arrêtèrent des marchands anglais, et se saisirent de plusieurs comptoirs qui étaient venus s’établir au delà des limites fixées par la Gallissonière; ils firent même évacuer un fort construit par leurs .rivaux sur le territoire réclamé par les Français, et ils en bâtirent un autre qu’ils nommèrent fort Duquesne, du nom de leur nouveau gouverneur. Ce fort, situé entre l’Ohio et les monts Alleghany, devait servir de barrière contre les Anglo- Américains qui descendraient de la Pensylvanie et de la Virginie.

Au mois de mai 1754, le commandant français de l’Ohio, informé de l’approche d’un détachement anglo -américain, chargea un officier nommé Jumonville, à la tête d’une trentaine d’hommes, d’aller reconnaître cette troupe,

et lui porter la sommation d’évacuer le territoire français. Jumonville ne put remplir sa commission : il fut surpris et brusquement assailli par les Anglais, renforcés d’une troupe de sauvages. Suivant les relations françaises, il aurait alors déployé le pavillon parlementaire et même commencé à lire sa sommation , ce qui n’aurait point arrêté le feu; l’officier anglo-américain affirma, d’une autre part, n’avoir eu connaissance d’aucune tentative de pourparlers. Cet officier, très-jeune alors, et nommé récemment colonel d’un régiment de milices virginiennes , était George Washington, le futur général de l’indépendance américaine. La loyauté bien connue de ce grand homme ne pourrait faire supposer qu’en cette circonstance il se soit rendu sciemment coupable d’une criminelle violation du droit des gens; mais le désordre de l’attaque et l’indiscipline des milices, et surtout des sauvages qui les accompagnaient, peuvent tout expliquer. Quoi qu’il en soit, Jumonville fut tué avec neuf de ses compagnons, et les autres furent emmenés prisonniers (18 mai 1754).

Un cri de fureur éclata parmi les troupes françaises de l’Ohio ; le marquis Duquesne remit le soin de la vengeance au frère même de la victime, M. de Villiers, qui marcha contre Washington avec six cents Canadiens et cent sauvages du parti français. Washington, qui avait environ quatre cents hommes, venait d’établir un fort palissadé sur un affluent de l’Ohio, la Monongahela, au-dessus du fort Duquesne : il appelait son fort la Nécessité. Attaqué vigoureusement par M. de Villiers, il fut rejeté dans ses retranchements, et, après une lutte meurtrière qui dura toute une journée, il fut obligé de capituler dans des termes très-humiliants pour ses soldats (3 juillet 1754). Dans cette capitulation, signée des deux chefs, le capitaine Villiers déclare que , chargé de venger « l’assassinat « qui a été fait sur un officier français porteur d’une som- « mation, et sur son escorte..., il veut bien accorder

« grâce à tous les Anglais qui sont dans le fort (1). » Les Anglais abandonnèrent leur fort et leur artillerie, donnèrent des otages pour garantir la restitution des prisonniers français, et sortirent du territoire contesté.

Tandis que ces événements se passaient sur l’Ohio, le cabinet anglais continuait d’amuser le cabinet de Versailles, tout en faisant des préparatifs pour soutenir ses colonies dans leur projet d’invasion du Canada. De nouveaux mémoires étaient échangés dans les premiers mois de 1755, et dès le mois de janvier de cette année une escadre appareillait d’Irlande pour conduire en Virginie le général Braddock, chargé d’exécuter un plan d’opérations conçu pour la conquête du Canada.

Cependant les négociations continuaient entre le plénipotentiaire français et le foreign - office ; aux demandes qui lui furent adressées relativement à l’envoi du général Braddock en Amérique, l’Angleterre répondit que cette mesure n’avait pour but que de garantir ses colonies contre les invasions des Canadiens; elle parut même un moment se relâcher un peu de ses prétentions; alors, d’après les instructions qu’il avait reçues , le marquis de B*** proposa au ministre anglais l’évacuation réciproque de tout le pays situé entre l’Olho et la chaîne des Alleghany : c’était un grand pas en arrière ; on ne conservait la communication de la Louisiane au Canada que par la rive droite de l’Ohio, et Ton accordait aux frontières anglaises une entière sécurité.

Les Anglais répondirent à cette proposition par une autre qui était un véritable ultimatum. Ils réclamèrent la destruction des établissements français à la droite de l’Ohio jusqu’au Ouabache; celle des forts du Niagara et du lac Champlain; la neutralité des lacs; la cession de

(1) L’original de cette capitulation est aux archives de la marine, à Paris, avec diverses pièces sur la catastrophe de Jumonville.

toute la côte du continent qui fait face à la presqu’île acadienne, sur une profondeur de vingt lieues; l’évacuation et la neutralité de tout le reste du pays au midi du Saint- Laurent. Le gouvernement anglais proposait systématiquement des conditions impossibles : il se croyait sûr d’enlever le Canada en deux campagnes, et voulait la guerre comme le cabinet de Versailles voulait la paix, cn peu près à tout prix.

Après une pareille proposition, qui fut officiellement communiquée au marquis de B*"* le 7 mars 1755, la mission de ce ministre plénipotentiaire n’avait plus d’objet. Il fut rappelé, et il revint en France avec toute sa légation, dès la fin du mois de mars.

Le cabinet de Versailles se décida enfin à faire partir à son tour, au mois d’avril, pour le Saint-Laurent, une escadre portant un nouveau gouverneur du Canada , M. de Vaudreuil, et un officier général, M. de Dieskau, avec trois mille soldats. La France donna sur cet envoi de troupes la même explication qu’avait donnée l’Angleterre sur l’expédition sortie des ports d’Irlande. Il ne s’agissait que de renforcer nos garnisons du Canada, qui avaient ordre de rester sur la défensive. Le cabinet de Versailles tenait à constater que cette mesure, dictée par la prudence la plus vulgaire, ne pouvait être considérée comme un acte d’hostilité entre les deux gouvernements, pas plus que la mesure semblable, prise quelques mois auparavant par le cabinet de Saint-James, n’avait reçu do lui une autre interprétation. On voit que, malgré tous les symptômes prochains de rupture entre les deux nations, comme la guerre n’était pas encore officiellement déclarée, le gouvernement français s’aveuglait encore au point d’espérer peut-être reprendre les négociations et conserver la paix.

Mais la flotte française avait à peine appareillé de nos ports, qu’elle fut devancée par une seconde escadre an-

glaise aux ordres de l’amiral Boscawen. Le gouvernement français demanda de nouvelles explications : les ministres anglais répondirent que « certainement les Anglais ne commenceraient pas les hostilités ». Ils les commencèrent, et ils en avaient l’ordre. Boscawen, d’après les instructions qu’il avait reçues, se porta près de la pointe sud-est de Terre-Neuve, afin d’attaquer l’escadre française au passage. Le gros de l’escadre passa à la faveur d’un épais brouillard; mais deux navires de soixantequatre canons, dont l’un n’était armé qu’en partie, et qui portaient cinq cents hommes de troupes, tombèrent au milieu des Anglais; traîtreusement surpris, ils furent enlevés après une vive résistance (8 juin 1755).

A ce signal, les corsaires anglais se déchaînèrent sur toutes les mers : une troisième et une quatrième escadre sortirent des ports britanniques, afin d’intercepter les navires français; avant la fin de l’année, trois cents de nos bâtiments de commerce, valant une trentaine de millions, avaient été emmenés dans les ports d’Angleterre, et six mille de nos matelots languissaient dans une dure captivité. Quoique les Anglais eussent commis de déloyales surprises sur les mers, le monde civilisé n’avait pas encore vu de violation du droit des gens comparable à cette gigantesque piraterie.

Pendant ce temps-là, le Canada était assailli sur quatre points à la fois par quinze mille ennemis, auxquels il ne pouvait opposer qu’à peine sept mille combattants (deux mille huit cents soldats et quatre mille miliciens), non compris la garnison de Louisbourg. Le système des agresseurs avait été prévu, et la défense bien combinée : elle reposait au sud-ouest sur le fort Duquesne; au nordest, sur les forts de l’isthme acadien; au centre, sur le fort de Niagara, qui commandait le débouché entre les lacs Érié et Ontario, et sur les gorges abruptes du lac du Saint -Sacrement, position qui couvre le lac Ghamplain

et les routes de Montréal et de Québec , en même temps qu’elle menace la vallée de l’Hudson et la route de New- York.

Malheureusement l’insuffisance des forces n’avait pas permis de garnir suffisamment tous les points. Du côté de l’Acadie, où une population de quinze à dix- huit mille âmes d’origine française ne 'demandait que des armes pour chasser l’étranger, non-seulement on ne pufprendre une offensive qui aurait eu des résultats décisifs pour le salut du Canada, mais on ne fut pas en état de se maintenir. Deux mille miliciens anglo- américains, débarqués de Boston dans le fond de la baie Française, le 1er juin, et renforcés de trois cents soldats, enlevèrent les forts de l’isthme et de la côte continentale, saccagèrent les établissements, et obligèrent les Acadiens récemment émigrés de la presqu’île à se réfugier dans l’intérieur du Canada ou dans les îles du golfe. La moitié à peu près de la population acadienne (environ sept mille âmes) était restée dans la presqu’île, sur le territoire anglais ; mais leurs sympathies françaises n’étaient pas douteuses. Les Anglais prirent envers ces pauvres gens une résolution barbare; ils les déportèrent en masse, et les dispersèrent dans leurs colonies.

Les Anglais ne furent pas si heureux dans le reste do leurs opérations. Leur commandant en chef, Braddock, avait marché de la Virginie sur le fort Duquesne, à la tète de deux mille trois cents hommes, outre les auxiliaires sauvages; il savait que les Français n’avaient qu’une poignée de soldats sur l’Ohio; il poussa en avant avec tant de précipitation et de confiance, qu’il laissa en arrière un millier d’hommes avec le gros bagage. Il ignorait que les Français eussent réussi à rallier à leur cause une partie de leurs anciens amis les peaux rouges. Le 9 juillet, les Anglo -Américains furent surpris dans les bois de la Monongahela par deux cent cinquante Franco -Canadiens et

six cents sauvages sortis du fort Duquesne. Le corps anglais, entassé dans un défdé et criblé de balles par des ennemis presque insaisissables, fut écrasé : le général Braddock rpsta sur le champ de bataille avec les deux tiers de ses gens. Son corps de réserve, qui était à quelques lieues en arrière, abandonna bagages et canons, et s’enfuit jusqu’en Pensylvanie, laissant les frontières anglaises livrées aux ravages des Canadiens et des peaux rouges. On trouva dans les papiers du général Braddock l’ordre, donné par le cabinet anglais, de traiter les habitants du Canada comme ceux de l’Acadie, et de les déporter hors de leur patrie !

La lutte n’avait pas été moins sanglante vers le lac du Saint-Sacrement, où un succès décisif des Anglais les eût menés au cœur du Canada. Trois mille cinq cents Anglo- Américains étaient partis de l’État de New-York, avec quelques auxiliaires iroquois, pour s’emparer des défilés de ce lac et attaquer le fort Saint-Frédéric, sur le lac Champlain. Ils établirent un camp retranché à la tête du lac du Saint-Sacrement. Les Français prirent l’offensive : ils avaient trois mille hommes sur ce point, y compris les sauvages de leur parti; leur général, Dieskau, commit la même faute que Braddock; il laissa la moitié de sa petite armée à distance. Le commandant anglais Johnson, de son côté, avait fait plusieurs détachements : douze cents Anglais et Iroquois essayèrent de surprendre les Français en marche; ils furent surpris eux-mêmes, battus complètement, et chassés jusqu’au camp de Johnson, où Dieskau prétendit entrer après eux l’épée à la main. Il perdit la victoire pour avoir voulu la compléter; une partie de ses gens, harassés de leur premier combat, ne l’avait pas suivi; il vint se jeter avec sept ou huit cents hommes sur quinze cents soldats tout frais, bien retranchés et bien munis d’artillerie. Il fut blessé et pris, et sa troupe fut repoussée en désordre (8 septembre). Cet échec n’eut pas

les mêmes suites que celui du général Braddock : les Français se rallièrent, et se maintinrent sur le lac du Saint- Sacrement. Les Anglais durent se contenter de garder leur camp retranché.

Un autre corps ennemi de deux mille hommes, qui avait dû assiéger Niagara, ne tenta pas même l’entreprise, et se contenta de renforcer la position qu’occupaient les Anglais à Oswego, au sud du lac Ontario.

Le plan des Anglais sur le Canada avait donc échoué sur trois points des quatre attaqués. Au lieu d’une rapide invasion, il s’agissait dorénavant d’une guerre longue et acharnée, et des secours un peu considérables de France en eussent rendu le succès impossible.

Les détails dans lesquels nous venons d’entrer sur les querelles élevées entre les colons anglais de l’Amérique du Nord et les colons français du Canada, ne sont pas un hors-d’œuvre étranger à l’histoire de Bougainville; nous allons le voir, dès la campagne qui suivit celle dont nous venons de raconter les principaux événements, prendre une part active et glorieuse à cette guerre malheureuse, et lutter jusqu’au dernier moment, avec un courage inébranlable, pour en empêcher d’abord, puis pour en retarder autant qu’il était possible le funeste dénoûment.

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