CHAPITRE IV
Pourquoi Bougainville préférait l’état militaire à la diplomatie. — Son retour au camp de Richement. — Il est nommé premier aide de camp de Chevert. —11 demande à faire partie de l’expédition prochaine pour le Canada. — Comparaison de noire marine et de la marine d’Angleterre. — Activité du ministre de la marine française. — On menace les Anglais d’une descente dans leur île. — Effets de cette menace. — Bougainville est nommé capitaine de dragons et aide de camp du général marquis de Montcalm, chargé du commandement de l'armée française du Canada. — Son départ de Brest avec l’expédition destinée pour cette colonie. — Expédition contre Port-RIahon, qui empêche les Anglais d’inquiéter les autres petites escadres envoyées sur divers points. — Bougainville se lie d’amitié avec son nouveau général. — Détails sur M. de Montcalm. — Pendant la traversée, Bougainville, pour se distraire, étudie la navigation. — Les leçons de RI. de Kervenn.
Lorsque Bougainville revint d’Angleterre avec l'ambassade, son oncle s’empressa de lui demander s’il était enfin décidé à suivre la carrière diplomatique.
« Pas le moins du monde, mon cher oncle, répondit Bougainville en souriant.
— Cependant, reprit M. d'Arboulin, l’empressement (lue tu avais montré à accepter la place que l’on t’olïrait me faisait espérer que tu prendrais goût à cette carrière, d’autant plus que, grâce à tes protecteurs, tu pourrais y espérer un avancement rapide.
— D’abord je n’ai accepté le poste qui m’était offert que parce qu’il était temporaire; si j’y ai mis de l’emprcs-
sement, c’était parce qu’il m’offrait un moyen de passer mes quartiers d’hiver d’une manière agréable et utile. Mais je n’ai jamais entendu renoncer à l’état militaire, et mon intention a toujours été d’aller rejoindre mon brave et vieux général Chevert, aussitôt que son nouveau camp de manœuvres serait rétabli. M. de Séchelles a pu vous dire que c’est là la première demande que je lui ai adressée lorsqu’il a bien voulu me faire ses offres de service.
— Il me l’a dit; mais M. de Séchelles et moi nous pensions que tu aurais changé d’avis une fois que tu aurais tâté de la diplomatie; il nous semblait que, pour un jeune homme qui, comme toi, a de l’instruction et de l’éducation, qui ne manque ni d’esprit ni d’un certain usage du monde, cette carrière devait s’ouvrir pleine de charmes et d’attraits. En effet, trouver l’occasion de voyager, de visiter de la manière la plus agréable les capitales et les principales villes de l’Europe, être accueilli honorablement partout, entrer en rapport avec les personnages de la plus haute société, voilà des avantages, sans parler de beaucoup d’autres, que t’offrait la diplomatie, et qui, dans notre opinion, étaient faits pour flatter ton amourpropre et tes goûts de jeune homme bien élevé, beaucoup plus que ne le pouvait faire la vie des camps ou la vie encore plus insipide de garnison.
— Ma foi, mon cher oncle, reprit Bougainville toujours avec le même sourire, peut-être les brillants avantages dont vous me parlez auraient-ils pu me séduire il y a six mois', avant mon voyage en Angleterre; mais depuis que, selon votre expression, j’ai tâté de la diplomatie, toutes ces illusions, si j’en avais eu, se seraient évanouies.
— Mais cependant, d’après les lettres que tu m'écrivais de Londres, tu ne paraissais guère t’ennuyer dans cette ville; tu me parlais de l’accueil flatteur qu’on t’y avait fait, des relations importantes que tu avais nouées, des distractions variées et intéressantes que tu avais trou-
vées, et je ne vois rien dans tout cela qui soit de nature à détruire les illusions que tu aurais pu te former.
— Permettez, mon oncle, dit Bougainville en reprenant un air sérieux, il y a ici entre nous un malentendu. Je ne veux pas dire que mon séjour à Londres, comme simple particulier, comme voyageur étranger, ait été le moins du monde ennuyeux; je n’ai, au contraire , qu’à me louer des liaisons que j’y ai formées, des sociétés que j'ài fréquentées, et des rapports agréables et faciles que j’ai eus avec la plupart des personnes honorables à qui j’ai été présenté comme mathématicien ou simplement comme gentilhomme français; mais, en tant que secrétaire d’ambassade et apprenti diplomate, je suis loin, bien loin, d’être aussi satisfait de mon voyage. Je vous le dis bien bas et à vous seul, mon oncle, notre légation a joué pendant tout le temps un véritable rôle de dupe, et, quoique fort heureusement je ne fusse pas chargé des négociations, et qu’aucune responsabilité ne puisse m’atteindre, je rougis encore en pensant de quelle manière astucieuse nous avons été joués, je dirais presque vilipendés dans toute cette affaire. On nous amuse pendant plusieurs mois sous une foule de prétextes ; on a l’air un instant de céder; nous croyons bonnement qu’on va enfin s’entendre ; nous faisons alors des propositions on ne peut plus acceptables, et, après un nouveau délai, on nous répond dédaigneusement par des contre-propositions que l’on savait bien devoir être le signal d’une rupture; et -tout cela pour gagner du temps, afin d’être prêts à accabler notre malheureuse colonie avant que nous fussions en mesure de la secourir. Enfin, pour couronner cette politique machiavélique, l’Angleterre ne craint pas de violer audacieusement le droit des gens en attaquant nos vaisseaux avant toute déclaration de guerre, et en s’emparant de nos bâtiments marchands qui naviguaient paisiblement sur la foi des traités. Et voilà, mon cher oncle,
où nous a conduits cette diplomatie tant vantée, et dans laquelle vous pensiez que je serais enchanté de m’ouvrir une carrière. Oh! non, mille fois non; j’en ai assez vu pour reconnaître que ce rôle ne saurait convenir ni à mes goûts, ni à mon tempérament, ni surtout à mon caractère.
— - Dans tout cela, mon cher Louis, reprit M. d’Arboulin, je n’ai eu en vue que ton intérêt; il me semblait qu’une carrière aussi honorable, que nous voyons suivie par les personnages les plus haut placés, aurait quelque chance de te plaire ; mais dès l’instant qu’elle ne te convient pas, n’en parlons plus. Seulement je te ferai observer qu’à mon avis, il y a passablement d’exagération dans la manière dont tu apprécies le rôle joué par notre diplomatie.
— Je vous remercie bien sincèrement, mon bon oncle, de vos excellentes intentions à mon égard, et vous prie d’être persuadé que je n’en ai jamais douté un seul instant. Quant à supposer que mes appréciations sur le rôle de la diplomatie, et des diplomates en général, sont erronées ou exagérées, je vous rappellerai simplement le jugement qu’en porte un de nos meilleurs moralistes français, pour lequel vous avez une estime toute particulière, et vous verrez que je suis loin d’être aussi sévère que lui. cc Le ministre ou le plénipotentiaire, dit Lace bruyère dans son chapitre du Souverain ou de la Répu- « blique, est un caméléon, un protée : semblable quel- « quefois à un joueur habile, il ne montre ni humeur, ni c< complexion, soit pour ne point donner lieu aux con- « jectures ou se laisser pénétrer, soit pour ne rien lafs- « ser échapper de son secret par passion ou par faiblesse. « Une autre fois, ou il est profond et dissimulé pour cc cacher une vérité en l’annonçant, parce qu’il lui im- « porte qu’il l’ait dite, et qu’elle ne soit pas crue ; ou il « est franc et ouvert , afin que lorsqu’il dissimule ce qui
« ne doit pas être su, l’on croie néanmoins qu’il n’ignore « rien de ce que l’on veut savoir, et qu’on se persuade « qu’il a tout dit... » Je ne vous citerai pas la suite de ce long passage, que vous connaissez aussi bien que moi ; je ne vous en rappellerai seulement que les dernières phrases qui en sont comme la conclusion. « Il (le diplomate) « prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa « puissance ou de sa faiblesse, du génie des nations avec « qui il traite, du tempérament et du caractère des périt sonnes avec qui il négocie. Toutes ses vues, toutes ses « maximes, tous les raffinements de sa politique, tendent « à une seule fin, qui est de n’ètre point trompé et de « tromper les autres. » Eh bien, mon cher oncle, ce passage de Labruyère, que j'ai lu et relu au point de le retenir presque en entier par cœur, est un portrait d’une ressemblance parfaite. Je n’ai eu que trop d’occasions de le vérifier dans le peu de temps que je suis resté en Angleterre : oui, toute la science diplomatique se résume en ce peu de mots : « Ne point être trompé et tromper « les autres. » Vous qui me connaissez dès ma plus tendre enfance, vous savez mieux que personne si un pareil rôle me convient. Il me répugne d’être trompeur plus encore que d’être dupe. J’aime à marcher à visage découvert, et à savoir si j’ai en face de moi un ami ou un ennemi, afin de serrer cordialement la main de l’un ou de me mettre en garde et de me défendre contre l’autre. Voilà pourquoi l’état militaire entre plus dans mes goûts que la diplomatie et le barreau ; car, dans celui-ci comme dans l’autre, il faut souvent user de ruses et de raffinements qui ne vont point à mon caractère. »
L’oncle n’insista pas, et finit, comme d’habitude, par être de l’avis de son neveu.
« Soit, dit-il en soupirant, après un instant de silence, rentre dans l’état militaire puisque cela te convient mieux, quoique j’eusse préféré te voir exercer une pro-
fession plus paisible, surtout dans un moment où va commencer une guerre 'dont on ne peut prévoir la fin.
— Eh ! mon cher oncle, c’est justement à cause de cela que je tiens tant à rentrer dans l’état militaire. Jusqu’ici je ne l’ai connu que par ce qu’il a de plus désagréable, c’est-à-dire par les ennuis de la vie de garnison, ou par les distractions un peu moins monotones et plus instructives des camps de manœuvres, mais où l’on ne trouve encore qu’une image affaiblie et décolorée de la véritable vie militaire, c’est-à-dire de la vie de campagne en temps de guerre. C’est ce dernier genre de vie que je tiens à connaître, car c’est le côté sérieux de l’état militaire, ou plutôt sa véritable raison d’être; en effet, sans la guerre, il n’y aurait pas besoin de soldats ni d’armée, et la paix perpétuelle tuerait notre métier.
— Ma foi, reprit en riant M. d’Arboulin, il n’y aurait pas grand mal à cela, et pour ma part je ne serais pas fâché de te voir forcé de quitter un état dont, par parenthèse, ton moraliste Labruyère ne fait pas un portrait plus flatteur que celui du diplomate (1).
— Oh ! je sais bien tout ce qu’ont écrit, sur les maux de la guerre, les sages de l’antiquité et des temps modernes, depuis Platon jusqu’à nos soi-disant philosophes contemporains; mais ni leurs paradoxes, ni leurs utopies, ni le rêve du bon et honnête abbé de Saint-Pierre (2), n’empêcheront l’état de guerre de se prolonger indéfiniment
(1) Voir les Caractères de Labruyère, chapitre xn , intitulé: Des Jugements, au paragraphe qui commence par ces mots: « Petits hommes hauts de six pieds, » etc.
(2) Charieî-lrénce Castel de Saint-Pierre, plus connu sous le nom de l’abbé de Saint-Pierre, était un ecclésiastique aux mœurs simples et pures, et un écrivain rempli de l’amour de l'humanité. (Test lui qui créa le mot de bienfaisance, heureuse expression d’une vertu qu’il pratiquait constamment et qu’il recommandait aux autres. Parmi ses nombreux écrits on remarque surtout son Projet de paix perpétuelle, ouvrage auquel il travailla toute sa vie. Il mourut en 1743, à l’àge de quatre-vingt-cinq ans.
encore parmi les nations civilisées ; et malheureusement la paix, loin d’être perpétuelle comme la voulait ce digne abbé, ne sera jamais qu’une trêve d’une durée plus ou moins longue entre les peuples. Ainsi donc, ajouta-t-il en souriant, ce n’est pas de sitôt que les armées deviendront inutiles, et que je me verrai contraint d’abandonner mon métier faute d’ouvrage. En attendant, je vais aller voir M. de Séchelles et lui rappeler sa promesse de me faire obtenir une autorisation d’aller rejoindre mon brave général Chevert à son nouveau camp de Richemont. Vous seriez bien aimable, mon cher oncle, de m’accompagner dans cette visite; car vous êtes aussi une vieille connaissance du contrôleur général, et votre présence ne sera pas sans influence sur sa décision. »
L’oncle ne fit aucune objection; le lendemain, ils se rendirent ensemble à Versailles, et se présentèrent à l’audience du ministre. M. de Séchelles les accueillit amicalement, et s’empressa d’apposer son apostille à la demande que Bougainville adressait au ministre de la guerre pour être autorisé à aller au camp de Richemont. Puis, quand il l’eut signée, il dit en souriant à M. d’Arboulin : « Eh bien, mon vieux camarade , malgré votre désir et mes recommandations, votre neveu n’a pas voulu se lancer dans la diplomatie ; d’ailleurs, puisque ce n’est pas sa vocation, il a bien fait. Le roi, en ce moment., va avoir plus besoin de bons officiers et de soldats que de diplomates, et je pense que votre neveu fera rapidement son chemin dans une carrière qu’il a choisie par goût ; du reste, il est à bonne école pour cela, et j’espère bien que sur le témoignage qu’en rendra mon ami Chevert, à la fin de la campagne, M. Bougainville obtiendra un avancement qu’il aura mérité. »
Dès que Bougainville eut reçu l’autorisation qu’il sollicitait, il partit pour le camp de Richemont. Chevert l’accueillit avec cette franche cordialité qui le distinguait, et
le nomma son premier aide de camp. Il suivit avec plus d'attention encore que l’année précédente , et plus de profit pour son instruction militaire, toutes les manoeuvres et les différents mouvements que le général en chef fit exécuter aux troupes réunies sous ses ordres, tant au camp de Richemont que sous les murs de Metz, où le camp fut transporté au mois de septembre de la même année.
Pendant cette campagne, Bougainville, tout en s’occupant d’opérations stratégiques, suivait avec le plus vif intérêt les nouvelles qui arrivaient de temps en temps du Canada, soit par les papiers publics, soit par des lettres particulières, et qui donnaient des détails sur la manière dont nos braves colons luttaient sans trop de désavantage contre leurs adversaires. Son courage chevaleresque, son esprit aventureux lui faisaient désirer ardemment d’aller partager les dangers et la gloire de ces intrépides Canadiens, qui, à dix-huit cents lieues de la mère patrie, soutenaient avec tant d’énergie l’honneur du nom français. Dès lors, cette pensée occupa sans cesse son esprit, et il adressa au ministre une demande pour être compris dans la première expédition qui serait envoyée au Canada.
Mais quand partirait cette expédition ? ou plutôt, à supposer qu’une escadre pût être réunie pour transporter des renforts dans notre colonie, comment pourrait -elle effectuer sa traversée au milieu de ces mers couvertes des flottes anglaises, contre lesquelles nous étions impuissants à lutter? Telles étaient les réflexions et les questions que s’adressait Bougainville, et dont il était loin de trouver une solution favorable dans la comparaison qu’il avait été à même de faire de notre marine avec la marine britannique.
En effet, la marine royale française avait été entièrement ruinée par la guerre qui s’était terminée en 1748. Elle s’était, il est vrai, un peu relevée depuis, mais dans
des proportions bien insuffisantes vis-à-vis des masses formidables que Bougainville avait vues entassées dans les ports d’Angleterre. Les Anglais avaient cent vaisseaux de ligne de cinquante à cent vingt canons, et soixantequatorze de trente-deux à quarante-six, sans compter une foule de corvettes et d’autres bâtiments de guerre plus légers : leurs chantiers et leurs arsenaux étaient dans le meilleur état ; les nôtres étaient vides de bois de construction, d’agrès, de mâtures, même d’artillerie! Notre flotte ne comptait que soixante vaisseaux de ligne et trente et une frégates ; encore de ces soixante vaisseaux, trois étaient hors de service, huit en refonte, quatre inachevés sur les chantiers, et des quarante-cinq autres la plupart avait besoin de radoub avant de reprendre la mer.
Telle était notre situation à la veille d’entreprendre une guerre maritime avec notre formidable rivale.
Heureusement le nouveau ministre de la marine, chargé de ce département seulement depuis 1754, déploya une incroyable activité. En moins d’un an , il avait fait construire ou achever quinze vaisseaux de ligne. D’autres, en grand nombre, furent mis sur les chantiers ; on fit des efforts extraordinaires pour s’approvisionner ; des primes furent offertes aux corsaires; des armements considérables se firent à Brest et au Havre; en même temps des troupes nombreuses se*réunissaient sur nos côtes de Bretagne et de la Manche. Ces apprêts, dont la renommée exagérait peut-être encore l’importance, firent craindre aux Anglais une descente soit sur leurs côtes, soit à Jersey ou à Guernesey. Une panique générale se répandit dans toute la Grande-Bretagne, et attesta une fois de plus que l’Angleterre, si guerrière sur l’Océan, l’était toujours fort peu sur son territoire. Elle rappela ses navires en croisière sur toutes les mers, ne croyant pas avoir trop de toute sa flotte pour défendre les approches de ses côtes, et pour aller lui chercher en Aile-
magne une armée de troupes mercenaires, Hanovriens, Hessois, etc., qu’elle devait opposer aux troupes françaises de débarquement.
Ces menaces de descente en Angleterre donnèrent complètement le change à l’ennemi sur les vrais projets du gouvernement français, qui étaient d’envoyer des secours à ses colonies, et d’attaquer l’Angleterre sur un point très - important, mais qu’elle songeait d’autant moins à défendre qu’elle le croyait invulnérable.
Bougainville vit enfin se réaliser le vœu qu’il avait formé depuis si longtemps. Il reçut, au commencement de l’année de 1756, le brevet de capitaine de dragons, et sa nomination d’aide de camp du général marquis de Montcalm, qui venait d’être chargé d’aller, avec des renforts, remplacer le général Dieskau, fait prisonnier près du lac du Saint-Sacrement, ainsi que nous l’avons vu dans le chapitre précédent. Bougainville s’empressa d’aller rejoindre son nouveau général à Brest, où il attendait le moment de s’embarquer. Quand ce moment fut jugé favorable, c’est-à-dire quand les vaisseaux anglais qui croisaient dans ces parages se furent retirés pour aller défendre leur propre pays contre la prétendue attaque' dont il était menacé, trois petites escadres mirent à la voile de Brest pour l’Amérique : l’une alla défendre les Petites-Antilles (la Martinique, la Guadeloupe, etc.), où une frégate française de trente-quatre canons eut la gloire de prendre un vaisseau anglais de cinquante - six ; l’autre se posta dans les eaux de Saint-Domingue ; la troisième, qui quitta Brest le 27 mars 1756, était celle qui portait au Canada son nouveau général, avec un renfort de quinze cents hommes à peine. Nous ne nous occuperons que de cette dernière expédition, dont Bougainville faisait partie; mais, avant d’entrer dans les détails qui la concernent, disons quelques mots d’une quatrième expédition, d’une importance majeure, qui eut lieu à peu près à la même époque.
Quelques jours après le départ de Brest des petites escadres dont nous venons de parler, une flotte de douze vaisseaux de ligne, commandée par la Gallissonière, l’ancien gouverneur du Canada, partit de Toulon (10 avril), escortant cent cinquante bâtiments de transport chargés de douze mille hommes de débarquement, aux ordres du maréchal de Richelieu. Cette expédition descendit, le 17, dans l’île de Minorque, et attaqua aussitôt l’importante forteresse de Port-Mahon , qui était au pouvoir des Anglais depuis 1708, et leur donnait en quelque sorte l’empire du bassin occidental de la Méditerranée. Port-Mahon était une position offensive beaucoup plus redoutable que Gibraltar ; car elle menaçait directement Toulon, Marseille et tous les ports méditerranéens de la France et de l’Espagne. Aussi l’Angleterre fut vivement émue en apprenant cette attaque imprévue. Elle dirigea en grande hâte toutes ses forces disponibles pour aller au secours de ce point important ; et elle ne mit pas beaucoup d’ardeur à poursuivre les petites escadres qui se dirigeaient vers les Antilles et vers le Canada.
Par suite de cette importante diversion, l’escadre où se trouvait Bougainville ne fut nullement inquiétée par l’ennemi , et n’éprouva d’autres contrariétés que celles des mauvais temps, qui retardèrent sa marche et prolongèrent la traversée de deux à trois semaines au delà de sa durée ordinaire.
Bougainville, avec ce bon naturel et ces manières distinguées que nous lui connaissons, sut dès les premiers jours gagner les bonnes grâces et l’affection de son général. Du reste, il eût été difficile qu’une mutuelle sympathie ne s’établit pas entre ces deux hommes, dont l’éducation , les goûts , le caractère avaient beaucoup de ressemblance. D’ailleurs Bougainville n’était pas tout à fait un inconnu pour Montcalm, comme nous le verrons tout à l’heure.
Louis -Joseph de Saint-Véran, marquis de Montcalm, était né au château de Candiac, près de Nîmes, en 1712. Il était d’une ancienne famille du Rouergue, dont un des membres , suivant une légende bien connue , avait été ce fameux chevalier Gozon qui, au xiv° siècle, délivra l’ile de Rhodes d’un dragon qui la ravageait, et obtint, en récompense de cet exploit, d’être élevé à la dignité de grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
M. de Montcalm avait reçu une excellente éducation, et, quoiqu’il fût entré de bonne heure dans la carrière militaire, il avait si bien profité des leçons de ses premiers maîtres, qu’il conserva le goût de l’étude jusque, dans le tumulte des camps. L’étendue de ses connaissances, et quelques travaux qu’il avait publiés, l’avaient engagé à se présenter à l’Académie des inscriptions et belles -lettres de Paris; son départ pour le Canada avait suspendu la poursuite de ce projet, qu’il se proposait de reprendre au retour de son expédition. A l’occasion des démarches qu’il avait faites à ce sujet, il s’était trouvé plusieurs fois en rapport avec le frère de Bougainville, qui était secrétaire perpétuel de cette académie. C’est par lui qu’il avait entendu parler du jeune Bougainville et de son désir d’aller au Canada; les témoignages honorables qu’il reçut d’ailleurs sur ce jeune officier, décidèrent Montcalm à se l’attacher en qualité d’aide de camp. Il n’eut qu’à s’applaudir de ce choix; car il trouva en lui plus qu’un officier d’état-major d’une grande intelligence et d’une haute capacité, mais un ami dévoué, orné des plus précieuses qualités de l’esprit et du cœur. Il se forma donc entre eux une étroite liaison, dans laquelle toutefois on observa toujours de part et d’autre, avec ce tact qui distingue les gens bien élevés, les convenances exigées par la différence d’âge et de rang, dans la hiérarchie militaire, qui existait entre l’un et l’autre. Ainsi Montcalm montrait quelque chose de paternel et de bienveillant dans l’affec-
tion qu’il avait pour son subordonné; et, de son côté, Bougainville ne cessa d’avoir pour lui une déférence respectueuse, au milieu des causeries les plus familières et des épanchements d’une franche gaieté.
Malgré les agréments que lui offraient la société de son général et celle de quelques autres officiers, dont il avait fait la connaissance depuis son embarquement, Bougainville aurait supporté difficilement les ennuis de cette longue traversée, s’il n’eût trouvé, dès les premiers jours, une distraction du plus haut intérêt pour lui, et qui, pendant tout le temps qu’ils furent en mer, occupa constamment son esprit et n’y laissa aucune place à la fatigue ou û l’ennui. Cette distraction, ce fut l’étude théorique et pratique de la navigation.
A l’époque de son voyage en Angleterre, Bougainville avait vu pour la première fois des vaisseaux de haut bord et des navires de guerre de moindre échantillon. Il avait admiré la merveilleuse construction de ces masses flottantes, et avait surtout conçu une grande idée de la science qui apprenait à les faire mouvoir et à les diriger selon la volonté de l’homme. Nous n’oserions pas affirmer que dès cette époque lui vint le désir d’étudier cette science ; d’ailleurs les occasions lui en auraient manqué; mais le fait est qu’une fois embarqué pour un certain temps sur une frégate du premier rang, avec des officiers de marine de mérite, il résolut de profiter de ces circonstances réunies pour se livrer à une étude qu’il regardait comme une des plus dignes d’occuper un esprit sérieux et désireux de s’instruire. Il est certain qu’alors il ne songeait guère à illustrer son nom comme navigateur, et qu’il n’était mû par d’autre sentiment que par ce besoin, cette soif insatiable d’apprendre qui dévorait son âme.
Parmi les officiers du bord, Bougainville avait promptement distingué un jeune lieutenant de vaisseau à peu près de son âge, nommé M. de Kervenn, qui lui avait paru fort
instruit et avec lequel il s’était lié dès les premières fois qu’il l’avait rencontré. M. de Kervenn était un marin enthousiaste de son métier; aussi fut-il enchanté quand il entendit Bougainville lui témoigner le désir qu’il avait d’étudier sérieusement la navigation, et le prier de vouloir bien 1 e piloter dans cette étude.
« Est-ce que vous avez intention de devenir marin? lui demanda vivement M. de Kervenn.
— Pour le moment, répondit Bougainville, je suis attaché à l’armée de terre, et je ne songe pas à la quitter ; mais je ne saurais répondre de l’avenir, ajouta-t-il en souriant, et peut-être un jour me compterez-vous parmi vos collègues.
— Vous serez certainement un des nôtres, s’écria M. de Kervenn, si une fois vous prenez du goût à l’étude que vous vous proposez de faire de notre métier ; et j’ai hâte de m’en assurer en vous donnant à l’instant même une première leçon. »
II conduisit aussitôt Bougainville dans les diverses parties du navire, pour lui en faire examiner et lui en expliquer la construction, depuis la quille jusqu’à la mâture, en lui disant : « Avant de nous occuper de la navigation proprement dite, c’est-à-dire de l’art de conduire les bâtiments de mer, il est utile que vous ayez une idée de leur construction , comme lorsqu’on veut apprendre l’équitation par principes, il est bon de connaître d’abord la structure d’un cheval, ses qualités et ses défauts, afin de pouvoir en tirer le meilleur parti possible. »
Après avoir consacré deux à trois jours à cette étude préliminaire, M. de Kervenn expliqua à son élève les principes de la science du marin ou de la navigation ; il divisa cette science en deux parties : manoeuvre et pilotage. « Ce terme de manœuvre , lui dit-il, exprime deux choses bien distinctes : les manœuvres de gréement et les manœuvres d’évolution.
« Les manœuvres de gréement consistent dans tous les cordages servant à tenir mâts et vergues. Le talent d’un bon officier de marine éclate dans son gréement : une mâture plus ou moins inclinée de quelques pouces change la marche du navire ; c’est à l’officier à essayer des changements avantageux.
« Après les mâts, qui en tout temps doivent être solidement tenus, les vergues, les voiles, la multitude des cordes qui les fait agir en toute direction, méritent son attention d’une manière d’autant plus particulière que l’existence du navire est bien moins attachée à celle de l’officier qu’à celle de son gréement.
« Les manœuvres d’évolution, continua- 1- il, constituent le roman de la marine. Un brillant manœuvrier doit avoir du sang-froid, le coup d’œil assuré et une connaissance parfaite de son navire, comme un cavalier, pour en revenir à ma comparaison , doit connaître parfaitement le cheval qu’il monte : ces trois qualités sont indispensables pour bien évoluer séparément, ou réuni à une escadre : ce qui devient la tactique navale, qui consiste à faire manœuvrer un ou plusieurs bâtiments de guerre , à diriger leurs mouvements en différents sens, varier leurs positions, établir un ordre de marche, le changer, prendre position, etc. »
Passant ensuite à la seconde partie de la science nautique, le pilotage , il s’exprima ainsi : cc Le pilotage est l’art de diriger le vaisseau dans sa route. Lorsque le navire est en pleine mer, comme nous nous trouvons en ce moment, le marin détermine sa position sur tel ou tel point du globe au moyen des latitudes et des longitudes, qu’il obtient par l’observation du soleil, de la lune et de certaines étoiles : il est en outre puissamment aidé dans ses calculs par les montres marines d’un travail si exquis, qu’elles ne doivent pas errer de quelques secondes dans une année. Je ne vous parlerai pas de la boussole, notre
guide le plus indispensable, parce que vous en connaissez l’usage ; seulement vous savez qu’elle est sujette à des variations, mais vous ignorez peut-être que nous les corrigeons au moyen de l’observation exacte des levers ou couchers du soleil. Lorsque nous serons en vue, nous ferons usage de nouveaux guides pour arriver au but que nous devons atteindre : ce sont ces cartes marines que vous voyez étalées sur cette table, sur lesquelles sont tracés les points saillants, les contours du terrain et les fonds dangereux. Ces cartes sont de précieux avertissements que les générations de marins se passent de l’une à l’autre : l’art de construire ces cartes fait partie de l’hydrographie, science qui complète le faisceau des connaissances nécessaires à un bon marin. »
Bougainville ne parut nullement effrayé de l’étendue et de la variété des connaissances dont M. de Kervenn venait de lui présenter un tableau succinct, et qui constituaient la science de la navigation. Déjà versé dans l’étude des mathématiques, la partie purement théorique de cette science ne lui offrit aucune difficulté sérieuse. Son heureuse mémoire lui fit retenir aisément la nomenclature assez compliquée des termes de marine, et l’attention qu’il mit à suivre chaque jour les diverses manoeuvres, et à s’en rendre compte, l’initia promptement à la pratique de cet art. Au bout d’un mois, M. de Kervenn était étonné lui-même des progrès qu’avait faits son élève , et il avait peine à s’imaginer qu’avant son embarquement à Brest, il n’eût pas encore mis le pied sur un navire de guerre et n’eût reçu jusque-là aucune notion de l’art nautique. « Je ne dis plus, lui répétait-il souvent : Vous serez; mais je dis : Vous êtes un des nôtres. »
M. de Montcalm était enchanté d’abord de voir son aide de camp se livrer avec assiduité à cette étude. Cependant, en le voyant y mettre tant d’ardeur, il craignit un instant qu’il ne songeât à quitter dès à présent l’ar-
mée de terre, pour entrer dans la marine. Un jour qu’il lui manifestait cette crainte, Bougainville lui répondit en souriant : « J1 n’y a pas de danger, monsieur le marquis, que cette idée-là me vienne de sitôt, surtout tant que j’aurai l’honneur d’être sous les ordres d’un général tel que vous. Je conviens, continua-t-il d’un ton plus sérieux, que la marine a pour moi beaucoup d’atlrait, parce qu’elle offre à l’homme un des plus nobles moyens d’exercer son génie, et de fortifier son âme en lui apprenant à lutter sans cesse contre les forces de la nature; enfin, parce qu’elle présente à son insatiable curiosité un aliment toujours nouveau en lui découvrant sans cesse des merveilles inconnues; mais, avant de satisfaire ce goût, qui n’est peut-être qu’une fantaisie passagère, j’ai à remplir un devoir auquel rien ne saurait me soustraire : c’est de combattre pour mon pays dans le poste que le roi m’a confié, et où je puis le servir avec quelque utilité, tandis que dans la marine je serais encore bien longtemps trop novice pour être autre chose qu’un serviteur inutile. Ainsi, tant que durera la guerre, je ne songerai pas à quitter l’armée de terre, dont la tactique m’est familière, tandis que je n’entends absolument rien à la tactique navale. Mais, si la paix revenait, une paix qui parût durable, alors il pourrait se faire qu’au lieu de rester oisif dans quelque garnison de province, il me prit fantaisie de faire quelques campagnes sur mer, le tout pour me distraire et chasser l’ennui. » C’était là, sans doute, un pressentiment, mais qui était loin de faire prévoir la gloire qui l’attendait comme navigateur.