‹ BougainvilleChapitre 7 sur 21 · CH A PITRE Y · texte numérisé non relu

CH A PITRE Y

Arrivée de l’escadre au Canada. — Aspect de Québec. — Débarquement. — Accueil des Labitants. — Situation du Canada. — Délibération entre M. de Vaudreuil et M. de Montcalm. — Plan de campagne. — Expédition contre le poste d’Oswego. — Bougainville et le chasseur canadien dit le Si f (leur. — Le Nuage-Orageux. — Approche des Anglais. — L’embuscade.— Surprise d’un détachement anglais dans les défilés d’Oswego.

Après quarante jours de navigation , pendant lesquels l’escadre s’était élevée au nord jusque vers le 52° de latitude, elle porta le cap (1) à l’ouest et navigua dans cette direction, jusqu’à ce qu’elle eût connaissance de la grande île de Terre-Neuve, au sud, et de la terre de Labrador, au nord-ouest; puis elle pénétra, par le détroit de Belle-Ile, dans le golfe de Saint-Laurent, et, longeant la côte méridionale de l’ile d’Anticosti, elle pénétra dans l’embouchure de ce vaste fleuve, qui, jusqu’à Québec, ressemble à un bras de mer. Enfin, le 15 mai 1750, l’escadre jeta l’ancre dans le port de cette ville, alors la capitale du Canada.

Bougainville fut frappé de l’aspect tout européen de cette ville, qui n’avait guère plus d’un siècle d’existence ;

(1) En termes de marine, le cap se prend souvent pour la proue ou l’avant du navire, considéré par rapport à la direction qu'on lui donne : ainsi, porter le cap à l’ ouest, porter le cap à terre, porter le cap au large, sont des expressions qui signifient diriger la route vers l’ouest, ou vers la terre ou vers la haute mer.

car, fondée par Champlain en 1608, elle ne consista longtemps qu’en quelques maisons bâties auprès des magasins où l’on déposait les marchandises apportées par les vaisseaux d’Europe, et les pelleteries dont ils se chargeaient à leur retour. Ce ne fut guère qu’un demi-siècle plus tard que les Français la fortifièrent et construisirent la citadelle chargée de la protéger, et à laquelle ils donnèrent le nom de Saint -Louis dès lors,* elle prit un accroissement rapide, et] à l’époque dont nous parlons, elle comptait de quinze à vingt mille habitants.

M. de Kervenn, qui donnait à Bougainville ces renseignements historiques, y ajouta encore les détails suivants : « Vous voyez d’ici que le fleuve, qui a encore près d’une lieue de large en face de la ville, quoique éloigné de cent trente lieues de son embouchure, se rétrécit tout à coup. C’est par cette raison que les sauvages nommaient cet endroit Québec, qui veut dire en leur langue détroit, ou rétrécissement de la rivière. Champlain conserva ce nom à l’établissement qu’il fonda sur la rive gauche du fleuve, et la nouvelle ville a gardé ce nom. Du reste , elle était dans une situation admirable pour assurer sa prospérité. Aussi est-elle un objet de perpétuelle convoitise de la part des Anglais, qui ont tenté plusieurs fois , mais vainement, de s’en emparer. Puissent-ils ne pas mieux réussir dans cette guerre que dans les précédentes !

— Nous ferons tous nos efforts pour nous y opposer, reprit Bougainville ; et, Dieu aidant, j’espère que nous réussirons.

— Je l’espère comme vous, reprit de Kervenn, et j’en ai pour garants la justice de notre cause et le dévouement de ceux que nous venons secourir ; tenez, voyez avec quel enthousiasme ces braves gens s’apprêtent à recevoir le faible secours que nous leur apportons. »

En effet, à mesure que l’escadre approchait, on voyait les navires ancrés près du rivage se pavoiser, ainsi qu’une

partie des maisons de la ville ; en même temps les canons de la citadelle et des forts tiraient pour saluer l’arrivée de l’escadre, et une foule immense se portait sur les bords du fleuve, en poussant les cris de : « Vive le Roi ! Vive la France ! » qui, répercutés par les échos de la rive et mêlés au bruit de l’artillerie, arrivaient aux oreilles des marins et des troupes de l’expédition, comme les souhaits de bienvenue des enfants de la Nouvelle-France aux fds de la mère patrie.

A peine les frégates eurent-elles jeté l’ancre, qu’une foule de chaloupes parties du rivage s’approchèrent des bâtiments pour saluer de plus près les nouveaux venus , et offrir leurs services afin d’aider au débarquement. Le marquis de Vaudreuil, gouverneur de la ville et du Canada, vint visiter le premier le marquis de Montcalm, chef de l’expédition. Ils s’embrassèrent cordialement, comme d’anciens amis qu’ils étaient, et, dès ce premier moment, ils se donnèrent réciproquement l’assurance de l’union et de la bonne entente qui devaient désormais toujours régner entre eux.

Le général de Montcalm fut logé, avec une partie de son état-major, dans un hôtel que le gouverneur lui avait fait préparer. Les troupes de débarquement reçurent l’hospitalité des habitants de la ville, qui les accueillirent comme des frères.

Dès le lendemain de l’arrivée de l’expédition , les deux chefs entrèrent en conférence pour examiner ensemble la situation des choses et délibérer sur ce qu’il y aurait à faire à l'avenir.

La situation était grave, on ne pouvait se le dissimuler. Les colonies anglaises avaient fait de nombreuses levées : la métropole leur avait expédié un général et de nouvelles troupes s’élevant de cinq à six mille hommes, quatre fois environ de plus que le contingent amené par Montcalm. Au commencement de l’année, vingt- cinq

mille hommes menaçaient le Canada, qui n’en avait pas moitié pour sa défense, en y comprenant l’ile du Cap-Breton et la forteresse de Louisbourg. Les Anglais devaient attaquer à la fois par le lac du Saint-Sacrement, par Niagara, par le fort Duquesne, outre une diversion contre le centre même du Canada. M. de Vaudreuil, instruit des projets de l’ennemi, avait réussi à s'assurer la neutralité des Iroquois, maîtres du pays intermédiaire; alors, malgré la faiblesse numérique des forces dont il pouvait disposer, il résolut de tenter quelque coup de main qui fit supposer à l’ennemi qu’il était en mesure de répondre à ses attaques. En conséquence, au mois de mars précédent, un parti français avait franchi par ses ordres la frontière de New-York, et avait enlevé un poste où les Anglais avaient amassé de grands approvisionnements, qui devaient servir pour leurs expéditions projetées contre le fort Duquesne, le lac du Saint-Sacrement et Niagara. Cette perte avait dû nécessairement retarder leurs opérations. Toutefois elle devait être réparée depuis longtemps, et cependant ils étaient dès lors restés dans l’inaction. M. de Vaudreuil s’était attendu à être attaqué avant l’arrivée de l’escadre française ; car les ennemis avaient dû être prévenus de l’envoi de ce renfort, et il était probable qu’ils auraient commencé les hostilités avant qu’il fût parvenu à sa destination. Ils étaient pourtant restés tranquilles, et M. de Vaudreuil avouait qu’il ne comprenait rien à cette immobilité de leur part.

« Je crois pouvoir vous l’expliquer, dit alors le marquis de Montcalm. Les Anglo-Américains ont été avertis sans doute du départ de notre escadre pour le Canada ; mais en même temps ils ont appris la nouvelle bien autrement importante qu’une armée navale française, et un corps de vingt-cinq mille hommes commandé par un maréchal de France, allaient faire le siège de Port-Mahon, tombé depuis cinquante ans au pouvoir de l’Angleterre.

— Comment, s’écria M. de Vaudreuil, on a fait une pareille expédition ! mais comment se fait-il que je n’en aie rien su? J’ai reçu pourtant des nouvelles de France, postérieures à votre départ de Brest, et dans lesquelles on m’annonçait votre arrivée.

— Cela n’est pas étonnant. L’expédition pour Minorque n’a dû partir de Toulon que quinze jours après notre sortie de Brest; et même jusqu’à son arrivée en vue de Port- Mahon, on a dû ignorer en France même le but de cette expédition. Il m’avait été révélé confidentiellement avant mon départ; mais un aviso qui nous a rejoints à la hauteur de l’ile de Terre-Neuve m’a apporté des lettres du ministre qui m’annoncent que l’armée a débarqué le 18 avril à Minorque, a occupé la ville de Mahon et commencé le siège de la citadelle. Maintenant je reviens à mon explication : si les Anglo-Américains, malgré les forces supérieures dont ils disposent, ne vous ont pas encore attaqué, c’est qu’ils'attendent le résultat de notre tentative sur Port-Mahon, résultat qui pourrait modifier singulièrement leurs opérations et peut-être leurs vues sur le Canada.

— Je crois votre explication très - concluante ; mais, nous, que ferons-nous en attendant? Resterons-nous ici l’arme au bras, jusqu’à ce que nous sachions si nous avons réussi ou non devant Port-Mahon?

— Ce n’est point mon avis, reprit M. de Montcalm; nous devons, au contraire, profiter de leur indécision pour prendre l’initiative ; nous n’avons qu’à y gagner dans tous les cas.

— A la bonne heure ! s’écria M. de Vaudreuil : c’était là ma pensée, et je suis heureux que ce soit aussi la vôtre. »

Les chefs, se trouvant ainsi d’accord, concertèrent ensemble le plan de la campagne qu’ils allaient entreprendre ; puis ils en poussèrent les préparatifs avec activité.

Sur ces entrefaites, ils reçurent la nouvelle que l’escadre anglaise qui croisait sur les côtes de l’Acadie venait de prendre un vaisseau français de cinquante-six canons, qui portait des renforts à la garnison de Louisbourg. Ils craignirent un instant que cette reprise d’hostilités sur mer n’annonçât l’arrivée d’Europe de bonnes nouvelles pour l’ennemi, et ne fût suivie bientôt d’une attaque générale sur mer ; tout resta dans la même immobilité qu’ auparavant.

Alors Montcalm saisit brusquement l’offensive, d’après le plan qu’il avait concerté avec M. de Yaudreuil. Il s’embarqua sur le lac Ontario (1) avec les troupes qu’il avait amenées d’Europe et un corps d’égale force de chasseurs canadiens , auxquels s’étaient joints deux à trois cents Indiens alliés. L’escadre de Montcalm traversa le lac du nord au sud, et opéra sa descente devant le poste anglais d’Oswego, qui commandait la rive méridionale du lac, et qui était le pivot des opérations de l’ennemi. Ce poste important comprenait trois forts disposés de manière à se soutenir les uns les autres ; leur garnison se composait de dix-huit cents hommes seulement; mais elle attendait un renfort de deux mille hommes, qui était en marche et qui devait arriver d’un jour à l’autre.

Aussitôt après son débarquement, Montcalm fit ses dispositions pour l’attaque des trois forts ; en même temps il envoya un détachement pour observer, et au besoin retarder autant que possible la marche du corps de secours attendu par les Anglo-Américains. Ce détachement était formé de quatre cents chasseurs canadiens, de deux cents

(I) Le lac Ontario est le plus oriental des cinq grands lacs qui forment cette chaîne de réservoirs immenses dont la tète est marquée par le lac Supérieur. La merveilleuse cliute du Niagara lui verse la surabondance de leurs eaux, qu’il déverse à son tour dans le fleuve Saint-Laurent. L’Ontario a260 kilomètres de long, 100 dans sa plus grande largeur, et SCO kilomètres do circuit. Il est généralement navigable pour les plus gros bâtiments. L’Oswego est une des rivières qui se jettent dans ce lac.

Indiens et d’une compagnie de grenadiers récemment arrivés d’Europe, dont le commandement avait été confié à Bougainville. Il avait lui-même désiré être chargé de cette mission , afin d’étudier le pays et la manière dont se battaient nos chasseurs canadiens et leurs alliés les peaux rouges.

Le détachement tout entier était sous les ordres d’un vieux chasseur canadien nommé Darneau, plus connu sous le surnom de Siffleur, qu’on lui avait donné parce qu’il avait l’habitude de siffler d’une certaine façon bien connue des hommes qu’il commandait, pour leur transmettre ses ordres à une certaine distance. Cet homme n’avait reçu aucune éducation ; il avait passé une partie de sa vie dans les bois et au milieu des nations sauvages ; mais il était doué d’un courage à toute épreuve , d’une ardeur infatigable, et quoiqu’il eût au moins cinquante ans, il lassait à la marche et à la course des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans. Son coup d’oeil était prompt et sûr ; il connaissait toutes les ruses- usitées par les chasseurs et par les sauvages; nul ne savait mieux que lui les déjouer, et en imaginer de nouvelles qui ne manquaient jamais leur effet. Son intrépidité, jointe à la sagesse de ses conseils et à la justesse de ses observations, lui avait attiré l’estime et la confiance des chasseurs ses compatriotes, et le respect des Indiens , qui lui obéissaient avec autant de soumission qu’à un de leurs propres chefs. Darneau n’avait aucun titre, aucun rang, dans la milice canadienne; cependant les officiers de cette milice le consultaient souvent, suivaient ses conseils, et quand il s’agissait d’expédition dans le genre de celle-ci , ils le choisissaient volontiers pour chef et lui obéissaient avec autant de déférence que s’il eût été revêtu d’un commandement régulier, conféré par un brevet signé du roi ou du gouverneur de la colonie.

Bougainville était curieux d’étudier ce singulier person-

nage, et, dès le commencement de la première marche, il tâcha de lier conversation avec lui. Darneau était, de son naturel, peu communicatif; il parlait rarement et presque toujours par sentences ou par des comparaisons, ou des allusions, à la manière des Indiens. Cependant, comme tous ses compatriotes, il avait un certain penchant pour les Français de France, comme ils appelaient les Français arrivés de la mère patrie, par opposition aux Français nés dans la colonie. Il fut flatté des avances que lui faisait le jeune et brillant capitaine, de l’air de bonté qui régnait dans sa physionomie, et le vieux loup de la forêt, comme il se qualifiait lui-même, s’apprivoisa peu à peu au contact de cette nature franche et sympathique.

Il répondit donc, sans trop se faire presser, aux questions de Bougainville, et bientôt, cédant à l’ascendant qu’exerçait sur lui son interlocuteur, il se hasarda à lui adresser à son tour quelques questions, auxquelles le jeune capitaine s’empressa de répondre; enfin, chose tout à fait extraordinaire de la part du vieux chasseur, une conversation familière et assez animée s’établit en peu de temps entre eux. Une circonstance particulière contribua surtout à établir cette intimité. Bougainville, frappé de l’accent et de certaines locutions employées par Darneau, qui lui rappelaient la Picardie, lui dit en souriant : « Ma foi , commandant (tout le monde lui donnait ce titre), si je ne savais que vous êtes né dans ce pays, je vous croirais des environs d’Amiens ou d’Abbeville, tant vous avez l’accent d’un franc Picard.

— Je suis pourtant natif du village de Chambly, sur les bords de la rivière de Richelieu, non loin du lac Champlain; mais mon grand-père et ma grand’mère étaient originaires du pays dont vous parlez; il n’est pas étonnant qu’ils aient transmis à leurs descendants quelque chose de leur langage ; les castors de l’Ohio transportés sur lés bords du lac Champlain transmettent à leurs

enfants leurs mœurs et leur industrie. Seulement, j’ai eu souvent dans ma vie occasion de me rencontrer avec des Français de France ; aucun d’eux ne m’avait encore fait cette observation. Comment se fait-il que vous ayez si facilement reconnu l’origine de mon accent?

— Rien n’est plus simple ; mon père et toute ma famille étaient, comme vos grands parents, originaires de Picardie ; j’ai été en nourrice dans ce pays-là; j’y suis retourné souvent dans mon enfance et dans ma jeunesse; j’en avais contracté l’accent, et je ne Ijai, perdu que dans le collège, à Paris, où j’ai été élevé.

Le vieux chasseur parut; 1res -flatté de ce rapprochement, qui lui semblait étâbïii! une sorte d’affinité entre lui et ce jeune et noble officier.

Ici leur conversation fut.intêrrompue par l’arrivée d’un chef indien qui fixa l’attentidû de Bougainville. C’était la première fois qu’il voyait un indigène dans son costume de guerre. Son visage, ses; bras et sa poitrine étaient tatoués de dessins les plus bicarrés; sa tète était ornée de plumes d’aigle; il portait pour tout vêtement un large caleçon qui descendait jusque au-dessous des genoux, et dont le haut était main terni' par une large ceinture qui lui entourait les reins, et à laquelle était suspendu un grand couteau de l’espèce de ceux que les Anglo -Américains appellent des bowie-knifes ; il était chaussé de mocassins de peau de loutre; son bras gauche soutenait une espèce de couverture légère qui devait lui servir de manteau au besoin. Il était armé d’un long fusil, qui était en ce moment suspendu par une bretelle de cuir à son épaule gauche; un baudrier passé par-dessus l’épaule droite en forme de bandoulière soutenait une large carnassière contenant de la poudre , des balles et d’autres munitions de guerre, et probablement aussi. quelques provisions de bouche; enfin, pour compléter son armement, il tenait à la main droite un énorme tomahawk en bois de fer, es-

pèce de casse-tête, arme redoutable entre les mains des Indiens.

Ce personnage, dont le nom en langue delaware (dialecte de l’iroquois) signifiait le Nuage-Orageux , avait été envoyé dès la veille à la découverte de l’ennemi. Il avait marché toute la nuit avec quelques-uns des guerriers de sa tribu, et il venait rendre compte à Darneau du résultat de son exploration. Celui-ci, en le voyant approcher, fit quelques pas à sa rencontre; et aussitôt commença entre eux une conversation animée ; pendant laquelle Bougainville, qui ne pouvait comprendre le langage dont ils se servaient, ne cessa d’exaïptqer curieusement le Nuage- Orageux.

Après un entretien qui dura près d’une demi-heure, et pendant lequel, à plusieurs. .reprises, Darneau fit boire à son interlocuteur quelques gorgées d 'eau de feu ( eaude-vie) pour le rafraîchir, selon son expression, il le congédia, et le chef indien s’éloigna à la hâte dans la direction par laquelle il était venu.

Dès qu’il fut parti, Bougainville s’approcha de Darneau en disant : « Eh bien! commandant, qu’y a-t-il de nouveau? A .

— Le Nuage-Orageux annonce l’approche du tonnerre.

— Ah ! les Anglais ne sont donc pas loin.

— Demain matin, au premier chant du coq, j’espère que nous rencontrerons les Yankees (1). Mais maintenant c’est assez causé; il faut s’occuper de choses sérieuses. »

Aussitôt il fit entendre à plusieurs reprises des coups de sifflet aigus ; presque au même instant, toute la troupe des chasseurs canadiens s’arrêta, et les divers officiers qui les commandaient se rendirent en toute hâte auprès de Darneau. Il leur expliqua en peu de mots ce qu’ils

(1) C’est ainsi que les Indiens articulaient le mot Englùh (Anglais). Depuis la guerre de l’indépendance de l’Amérique du Nord, les Anglais ont désigné par ce nom les habitants des États-Unis.

avaient à faire, assigna le poste de chacun, puis les renvoya à leurs détachements respectifs. Bientôt de nouveaux coups de sifflet retentirent, et aussitôt la troupe des chasseurs, se partageant en deux grandes bandes, divisées elles -mêmes en plusieurs pelotons, quitta la route qu’on avait suivie jusque-là, et, s’écartant à droite et à gauche, s’éloigna dans une double direction à peu près parallèle à la route principale. Les chemins que suivaient les deux bandes n’étaient pas frayés, et paraissaient fort peu praticables; .aussi pendant quelque temps les vit-on tantôt s’enfoncer 'dans des fourrés épais, tantôt gravir péniblement des rochers escarpés, puis enfin disparaître entièrement.

. Bougainville suivait attentivement ces mouvements dont il devinait le but, quoique Darneau ne le lui eût pas encore expliqué. Il continuait à marcher silencieusement à la tête de ses grenadiers, à quelques pas de Darneau, qui s’avançait aussi en gardant le plus profond silence, et en portant alternativement ses regards dans l’une et l’autre direction où il venait de lancer ses hommes. Il n’avait gardé auprès de lui quùme douzaine de chasseurs, qui marchaient à une certaine-distance les uns des autres, et qui paraissaient aussi observer avec attention ce qui se passait en avant, à droite et à gauche.

Au bout d’une heure de cette marche silencieuse, mais assez rapide, Darneau fit signe à Bougainville de faire faire halte à sa compagnie; puis il siffla d’une certaine façon; six de ses hommes vinrent le rejoindre : les six autres se placèrent en sentinelles sur des points différents, de manière à ne pas se perdre de vue les uns les autres. Darneau s’approcha alors de Bougainville, et lui dit : « Nous allons nous reposer ici pendant une heure et demie; faites manger vos hommes, puis nous nous remettrons en route jusqu’à ce que nous soyons arrivés au gîte où nous devons passer la nuit. »

Bougainville s’empressa de transmettre ces ordres à son lieutenant et aux sous - officiers, et, tandis qu’on les exécutait, il revint auprès de Darneau, et lui dit en souriant : « J’espère, commandant, que dans le plan d’opérations que vous préparez vous n’oublierez pas de nous faire jouer un rôle. Tantôt, lorsque vous avez lancé vos chasseurs en avant, j’ai entendu quelques-uns de mes grenadiers murmurer de ce que vous ne les aviez pas invités à être de la partie.

— Dites à vos soldats de prendre patience, répondit Darneau avec son flegme brdmaire. Le dogue 11e saurait pénétrer où le furet passe .facilement. Comment vos soldats, avec tout l’attirail qu-’il's ont sur le corps, auraientils pu se frayer un chemin -à • travers les ronces et les lianes de nos forêts? Et, s’iîs.'s’ëtaient égarés, auraient-ils pu, comme nos chasseurs et- nos Indiens, retrouver leur route rien qu’à l’inspection'de l’écorce des arbres?

— Vous avez parfaitement'râison, reprit Bougainville, et je vois avec plaisir qu’une prudence réfléchie a guidé votre manière d’agir. Au resté,' mes grenadiers s’en consoleront facilement si vous leur réservez l’occasion de se signaler n’importe comment*, -et de montrer que leur présence n’était pas tout à fait inutile dans cette expédition.

— Oh! j’espère bien, au contraire, leur faire voir que leur présence y était indispensable, et je leur réserve le plus gros de la besogne. Si mes mesures réussissent, comme j’en ai l’espoir, mes hommes leur rabattront le gibier; ils n’auront plus qu’à le tirer.

— A la bonne heure, commandant; et je vous garantis qu’ils s’acquitteront gaillardement de la besogne. »

Après la halte, les soldats se remirent gaiement en marche. On ne s’arrêta qu’un peu après le coucher du soleil, c’est-à-dire vers huit heures du soir (on était alors au mois de juillet). A l’endroit où la petite troupe fit cette dernière halte, la route formait un coude, et Ion-

geait un rocher à pic qui la dominait de plus de trois cents pieds (cent mètres). De l’autre côté de la route coulait la rivière de l’Oswego, profondément encaissée dans une sorte de ravin étroit, dont le côté gauche était formé par le rocher perpendiculaire dont nous venons de parler, et sur le flanc duquel avait été taillée la route; quant au côté droit, il offrait un talus à pente rapide, couvert d’arbres et d’arbustes dont la végétation luxuriante présentait un contraste frappant avec le rocher triste et dénudé qui s’élevait en face.

Du premier coup d’œil Bougainville comprit toute l’importance de cette position. Un faible détachement, maître de ce défilé, pouvait aisément y arrêter une armée entière. Après un examen rapide de l’ensemble et de quelques détails de ce terrain , il demanda à Darneau : « Est-ce que les Anglo -Américains doivent nécessairement passer par cette route?

— Ils n’en ont pas d’autre, à moins de faire un détour qui leur coûterait quinze jours de marche, et par des chemins plus difficiles que celui-ci.

— En ce cas, comment se fait-il qu’ils aient commis l’imprudence de ne pas occuper ce poste à l’avance?

— Les Yankees nous croient encore à Québec, et ne se doutent pas qu’on attaque en ce moment les forts d’Oswego.

— Mais s’ils envoient des troupes s’emparer des hauteurs qui dominent cette route, notre position ici ne sera pas tenable.

— Si les vautours yankees veulent s’en emparer, ils trouveront l’aire déjà occupée par l’aigle canadien. » En disant ces mots il siffla d’une certaine façon, et aussitôt on lui répondit par les mêmes modulations du haut du rocher et des flancs du talus opposé. En même temps apparut aux regards surpris de Bougainville la face tatouée du Nuage -Orageux, qui, grimpé sur le haut d’un arbre,

faisait des signes à Darneau. « Tout va bien, dit celui-ci après avoir répondu aux signaux du chef sauvage.

— Allons, mon cher commandant, reprit Bougainville en lui serrant la main, je vois avec bonheur que vous avez tout prévu, et que vous êtes aussi habile tacticien qu’un officier européen.

— Attendez, pour me complimenter, le succès de nos opérations; les plus savantes combinaisons peuvent être déjouées par l’incident le plus vulgaire et le plus inattendu, comme il suffit de quelques gouttes d’eau pour faire rater le meilleur fusil. »

Bougainville ne put s’empêcher de sourire de la comparaison, et répondit gaiement : « Le temps est magnifique ce soir, et il faut espérer que la pluie ne mouillera pas notre poudre.

— Je l’espère aussi, reprit le vieux chasseur; mais, en attendant, il faut que vos soldats se reposent et dorment quelques heures. Je vais les conduire à leur gite pour cette nuit. »

A deux cents pas environ à gauche de l’endroit où s’étaient arrêtés les grenadiers, le rocher offrait une cavité profonde ou une vaste grotte, dont l’entrée, dissimulée par un bouquet de pins et d’arbustes touffus, ne pouvait être aperçue de la route. Du haut de la voûte, très-élevée, pendaient de nombreuses stalactites; le sol, légèrement en pente, était uni et formé d’un sable fin, en ce moment à sec, mais recouvert, à l’époque de la fonte des neiges, par les eaux d’un torrent qui sortait du fond de la grotte; torrent qui dans ce moment n’était qu’un mince filet d’eau , un petit ruisseau limpide qui coulait dans un lit étroit. C’est là que Darneau conduisit la compagnie de grenadiers et leur capitaine. Il y avait de quoi recevoir un bataillon tout entier. Les soldats furent enchantés de leur logement. Ils allumèrent du feu

à l’entrée de la grotte; des sentinelles y furent établies, et le reste, couché sur le sol, la tête appuyée sur le sac, s’endormit paisiblement.

Un peu avant le lever de l’aurore, Darneau se présenta à l’entrée de la grotte, et vint annoncer à Bougainville l’approche de l’ennemi. « Toutes nos mesures sont prises, lui dit-il, pour le surprendre et l’arrêter dans sa marche. Une avant-garde de deux cents hommes, précédée d’un peloton d’éclaireurs, entre en ce moment dans le défilé; il faut qu’elle le parcoure d’un bout à l’autre sans être inquiétée, sans qu’elle se doute de notre présence. Cette avant-garde passera près de vous dans une demi-heure; laissez -la suivre tranquillement son chemin jusqu’à ce que vous ayez entendu le signal dont je vais vous parler. Éveillez immédiatement vos hommes, et faites -les s’apprêter dans le plus profond silence; puis vous les rangerez derrière ce bouquet d’arbres, l’arme chargée, et prêts à faire feu quand le moment sera venu. Le corps principal des Yankees suit son avant-garde à peu près à une demi -heure de marche; lorsqu’il verra que cette avantgarde est passée sans difficulté, il jugera le défilé libre, et s’y engagera à son tour. Une fois que les têtes de colonne se seront avancées à un point déterminé et convenu avec mes chasseurs, ceux-ci commenceront un feu nourri des deux côtés du ravin. En même temps, et dès qu’ils entendront cette fusillade, un autre détachement de nos chasseurs fera feu sur l’avant-garde. Celle-ci, selon toute probabilité, tentera de se replier sur le corps principal, et rebroussera chemin; c’est alors que vous l’attaquerez en flanc, ou de la manière que vous jugerez la plus convenable pour la mettre en déroute.

— Soyez tranquille, commandant, vos instructions seront ponctuellement suivies.

— Je n’en doute pas; je vais maintenant remonter sur ce rocher, et, quand vous entendrez mon sifflet, vous

pourrez commander à vos grenadiers d’armer leurs fusils, car l’ennemi ne sera pas loin. »

Tout se passa, à peu de chose près, comme l’avait prévu le vieux chasseur. Lorsque la principale colonne fut arrivée à peu près au tiers du défilé, un coup de silflet se fit entendre, et au même instant, des deux flancs du ravin, éclata une vive fusillade. Les balles pleuvaient comme la grêle dans les rangs des Anglo-Américains, et les éclaircissaient rapidement, car presque chaque coup portait. Le général, qui commandait ce corps, fit aussitôt faire halte au reste de la colonne, qui n’était point encore engagé dans le défilé, et ordonna aux plus adroits tireurs de gravir les flancs du ravin pour tâcher de déloger l’ennemi qui l’occupait. Ce n’était pas une besogne facile; toutefois il ne fallait pas songer à faire un pas en avant sans l’avoir préalablement accomplie.

Pendant ce temps, l’avant-garde, assaillie à son tour par un feu croisé qui tua plusieurs hommes et en blessa un plus grand nombre, s’empressa de se replier sur le corps principal; mais, arrivée à la hauteur du poste occupé par Bougainville, elle reçut une décharge générale de sa compagnie ; et au même instant les grenadiers , s’élançant du fourré, Bougainville en tête, se précipitèrent sur l’ennemi la baïonnette en avant. Cette brusque attaque, et surtout la vue des uniformes européens, achevèrent de déconcerter les Anglo- Américains. Quelquesuns essayèrent de fuir le long de la route; mais ils étaient écrasés par d’énormes pierres lancées du haut du rocher, ou ils recevaient des coups de fusil des Canadiens embusqués sur le talus opposé. Un grand nombre se précipitèrent dans la rivière, et quelques-uns de ceux-ci parvinrent, après mille dangers, à rejoindre leur corps. Quant au reste, ils mirent bas les armes, et l’officier qui les commandait remit son épée à Bougainville.

Ceux qui parvinrent à s’échapper racontèrent que, sur

les flancs du défilé , il y avait au moins deux mille chasseurs canadiens et peaux rouges, et que la route était occupée par un régiment français tout entier. La peur grossit toujours les objets.

Quoi qu’il en soit, le général anglo- américain jugea prudent de retirer en toute hâte la colonne engagée dans le défilé, de prendre en arrière une position à l’abri de toute attaque, et d’attendre les événements.

Dans cette escarmouche, qui n’avait duré que quelques instants, l’ennemi avait perdu toute son avant-garde, dont soixante hommes avaient été tués ou blessés, cent prisonniers, et le reste mis en déroute complète, sans parler des pertes qu’avait essuyées la colonne qui s’était avancée dans le défilé.

Le résultat de cette action était donc aussi heureux qu’avait pu le rêver Darneau. La petite armée de secours qu’attendaient les garnisons des forts de l’Oswego était arrêtée dans sa marche, et ne pourrait entraver les opérations commencées par le général de Montcalm.

Bougainville félicita chaleureusement Darneau du succès qu’il venait d’obtenir. Celui-ci lui répondit : « Je ne sais pas tourner comme vous de belles phrases, monsieur le capitaine; tout ce que je puis vous dire, c’est que si nous avons réussi, nous vous devons une bonne part du succès. Je vous ai vu à l’œuvre, et, vive Dieu! vous n’y allez pas de main morte. »

Bougainville rédigea aussitôt un rapport de l’affaire, qu’il expédia par un exprès à son général, en lui demandant de nouveaux ordres.

En attendant, Darneau et lui jugèrent prudent de couper la route en plusieurs endroits, pour ôter aux ennemis toute idée d’une nouvelle agression.

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