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CHAPITRE Vf

Opérations de Montcalm contre les forts; leur capitulation. — Félicitations de Montcalm à Bougainville; leur conversation. — La tactique (les Américains et la tactique européenne. — Présentation de Darneau et du Nuage-Orageux à Montcalm. — Présents que celui-ci leur fait. — Résultats de l’expédition d’Oswego. — Retour à Québec. — Joie publique augmentée par la nouvelle de la prise de Port-Mahon. — Fureur des Anglais. — Ils condamnent à mort leur amiral. — Fléaux qui ravagent le Canada : famine et maladie contagieuse. — Embarras de Montcalm. —Expédition proposée par M. deVaudreuil contre le fort Johnson. — Difficultés qu’elle présente. — Bougainville est chargé de cette expédition. — Succès qu’il obtient. — Il est nommé maréchal des logis du principal corps d’armée.

Tandis que les événements que nous venons de raconter se passaient dans les défilés de l’Oswego, Montcalm poursuivait vivement, vers l’embouchure de cette rivière, l’attaque des forts qui défendaient le poste établi par les Anglais dans cette partie du lac Ontario. Dès le second jour, il avait établi une batterie qui foudroyait un des forts et en avait fait taire toute l’artillerie. Vers le soir, il reçut le message de Bougainville qui lui rendait compte de l’affaire du défilé, et lui annonçait, pour le lendemain matin, l’arrivée des prisonniers qu’il lui envoyait sous une escorte de chasseurs canadieps et de quelques grenadiers. Montcalm pressa, pendant la nuit, l’armement de deux autres batteries qui devaient faire feu sur les autres forts. Au point du jour, elles furent démasquées, et commencèrent a lancer des bombes et des obus qui mirent le feu dans quelques bâtiments de l’intérieur des forts.

Dans la matinée arrivèrent au camp français les prisonuiers envoyés par Bougainville. Montcalm fit aussitôt cesser

le feu des batteries, et envoya des parlementaires aux commandants des forts pour leur annoncer que le secours qu’ils attendaient ne pouvait plus arriver ; que les Français étaient maîtres des défilés de l’Oswego, et avaient complètement battu les Anglo-Américains qui avaient tenté de forcer le passage ; il les engageait donc à ne pas prolonger une défense devenue désormais impossible, et qui ne servirait qu’à faire inutilement verser du sang de part et d’autre.

Pendant la visite des parlementaires dans les forts, et la suspension d’armes qui en avait été la suite, Montcalm annonça à son armée le succès de la veille ; des salves d’artillerie furent tirées en signe de réjouissance ; les bâtiments delà flottille y répondirent par des salves semblables et en pavoisant leurs mâts. Ces démonstrations avaient surtout pour but d’affirmer aux assiégés l’importance de l’avantage que nous venions de remporter. Us ne parurent pas cependant s’en émouvoir, et ils refusèrent d’entrer en arrangement.

Montcalm ordonna aussitôt de recommencer le feu, qui dura le reste de la journée et une partie de la nuit. Au point du jour du lendemain, un incendie considérable s’était manifesté dans le fort principal : une brèche assez large avait été ouverte dans le premier fort attaqué, et Montcalm se préparait à donner l’assaut sur ce point, quand les assiégés de ce fort battirent la chamade et demandèrent à parlementer. Montcalm répondit qu’il ne traiterait qu’avec tous les forts ensemble, et qu’il n’accepterait pas de capitulation séparée. Bref, après quelques pourparlers, les deux autres forts envoyèrent leurs parlementaires, et une conférence s’établit aussitôt entre eux et le général français. Au bout de deux heures, les conditions de la capitulation furent réglées. La garnison de chaque fort sortirait avec les honneurs de la guerre, tambours battants, enseignes déployées, et déposerait ses arpnes sur les glacis; les soldats seraient prisonniers (In guerre ; les offi-

ciers seraient renvoyés sur parole de ne pas servir pendant deux ans au moins contre le Canada ; on s’occuperait immédiatement de l’échange des prisonniers ; les forts et tout ce qu’ils contenaient en fait d’armement et de munitions de guerre seraient remis entre les mains des Français.

Cette capitulation fut ponctuellement exécutée. Ainsi, au bout de quatre jours de siège, les trois forts de l’Oswego furent réduits à capituler. Dix-huit cents prisonniers, sept bricks de guerre, deux cents transports, plus de cent vingt pièces d’artillerie, deux mille fusils, et un grand amas de munitions tombèrent au pouvoir des Français.

Le corps anglo-américain de secours était resté dans la position qu’il avait prise après la rude leçon qu’il avait reçue dans les défilés de l’Oswego. Montcalm dirigea sur ce point les officiers anglais prisonniers sur parole. Il chargea Bougainville de les accompagner avec une escorte, et lui envoya les pouvoirs nécessaires pour traiter avec le général ennemi de l’échange des autres prisonniers. Celui-ci s’acquitta de cette mission selon les instructions qu’il avait reçues, et revint ensuite avec ses grenadiers rejoindre son général, laissant Darneau avec ses chasseurs et les peaux rouges du Nuage - Orageux garder quelque temps encore les défilés, jusqu’à ce que l’on n’eût plus à craindre un retour offensif de la part de l’ennemi. Du reste, celui-ci n’y songeait guère, et aussitôt que l’échange des prisonniers eut été terminé, le corps de secours, composé en majeure partie de milices virginiennes, voyant son expédition devenue sans objet par la reddition des forts, se hâta de l’egagner son pays.

Bougainville, en arrivant près de Montcalm, trouva celui-ci occupé à faire détruire entièrement les forts, opération qui remplit d’une vive satisfaction les peuplades iroquoises, possesseurs originaires du pays. Le général félicita chaleureusement son aide de camp du succès de l’expédition à laquelle il venait de prendre part.

« Monsieur le 'marquis, répondit modestement Bougainville, je n’ai eu qu’une bien faible part à la réussite de cette affaire; le véritable auteur du succès est le vieux Darneau, le commandant de nos volontaires canadiens, secondé avec beaucoup d’adresse et d’intelligence par le chef des Indiens auxiliaires. Quant à mes grenadiers et à moi, nous n’avons fait, comme on dit vulgairement, que donner un coup de collier pour achever la besogne lorsqu’elle était plus qu’à moitié faite. » Il raconta ensuite, en entrant dans les plus grands détails, comment Darneau avait fait explorer d’avance, par les sauvages, la marche de l’ennemi, le nombre, la composition et la force des divers détachements. C-’est ainsi qu’il était instruit, presque heure par heure, de la position qu’ils occupaient à tel ou tel moment, et de l’instant probable où ils se trouveraient sur tel ou tel point. Agissant d’après ces données, il avait occupé d’avance, par ses hommes, tous les points culminants des défilés, opération qui s’était accomplie sans donner l’éveil à l’ennemi.

«Voilà, ajouta-t-il, une tactique et des manœuvres que le brave Chevertne nous a point enseignées au camp de Sarrelouis ni à celui de Richemont ; il est vrai que nos pays d’Europe n’offrent rien de semblable à ceux-ci , et que nos meilleurs soldats seraient passablement embarrassés de se frayer un chemin à travers ces forêts vierges et ces rochers abrupts, que les animaux sauvages euxmêmes ne franchissent que difficilement. Et cependant nos chasseurs canadiens et leurs alliés les sauvages escaladaient avec aisance des rochers qui semblaient inaccessibles, pénétraient dans les fourrés les plus inextricables, et arrivaient avec exactitude au poste assigné à chacun. Voilà ce que j’ai vu et dont je suis encore émerveillé : oui, ces hommes simples n’ont jamais étudié l’art delà guerre dans les livres, car ils ne savent pas lire; ils ignorent même s’il existe des traités de stratégie, et cependant ils

ont trouvé la meilleure, la vraie tactique qui convienne à ce pays. Ce que nous avons de mieux à faire, nous autres officiers européens, est, à mon avis, d’étudier cette tactique, de la perfectionner à l’aide de nos lumières, s’il est possible, mais de ne pas tenter d’y substituer nos habitudes et notre manière de manœuvrer à l’européenne.

— Il y a du vrai dans ce que vous dites, mon cher capitaine, reprit Montcalm; mais il y a aussi un peu d’exagération. Nous ne devons pas abandonner tout à fait la stratégie européenne pour adopter le mode de guerroyer des gens de ce pays ; il faut employer l’une et l’autre manière, selon les circonstances, et savoir les modifier habilement l’une par l’autre. Dans la première affaire où vous avez assisté, affaire toute de surprises et d’embuscades, dans un pays accidenté et presque impraticable à nos soldats, il est évident qu’il n’y avait pas de moyen plus sûr à employer que celui dont il a été fait usage. C’est dans la prévision de ce qui devait arriver que j’ai envoyé sur ce point un détachement de nos chasseurs et de nos alliés les Indiens ; tandis que je gardais ici toutes nos troupes régulières pour faire le siège des forts selon la tactique européenne. Vous comprenez que si nos soldats eussent été embarrassés de faire le service d’éclaireurs dans les défilés dont vous parlez, les chasseurs canadiens et leurs alliés les sauvages ne nous auraient pas été d’une grande utilité dans d’attaque des forts. Quelque habiles tireurs qu’ils soient les uns et les autres, leurs carabines et leurs fusils n’auraient pas produit, contre les remparts d’une forteresse, l’effet de notre artillerie servie par nos braves canonniers français. De même en campagne, dans une marche, nous ne saurions avoir dans ce pays de meilleurs éclaireurs que ces hommes; mais, dans une bataille rangée, contre une armée régulière, je leur préférerai toujours nos soldats exercés à nos manœuvres européennes. Je n’en rends pas moins justice à l’intelligence et au cou-

rage qu’ont déployés nos chasseurs et leurs auxiliaires dans l’affaire des défilés de l’Oswego, et je vous prie, lorsque leur détachement nous aura rejoints, de me présenter ce Darneau et le chef indien dont vous m’avez parlé ; je désire les remercier et tâcher d’exciter encore, s’il est possible, leur zèle et leur dévouement pour l’avenir.

— Vous avez parfaitement raison, monsieur le marquis, reprit Bougainville, de dire que pour un siège , ou dans une bataille rangée contre une armée régulière , nos soldats exercés à l’européenne sont bien préférables aux troupes indisciplinées de volontaires et de sauvages de ce pays; seulement permettez -moi de vous faire observer qu’il ne nous reste plus guère de sièges à faire, et que nos ennemis ne paraissent pas avoir d’armée régulière à nous opposer ; car la petite armée de secours que nous avons arrêtée aux défilés de l’Oswego n’était composée que de milices virginiennes, troupe à peu près aussi indisciplinée que nos chasseurs canadiens, et qui emploie la même tactique que ceux-ci; d’où je conclus que nous ne devons nous attendre ici qu’à une guerre de surprises et d’embuscades, à laquelle il sera nécessaire d’exercer nos soldats.

— Sans doute, reprit Montcalm, il faut les habituer à la manière de combattre de ce pays ; mais il ne faut pas pour cela négliger leur instruction militaire à l’européenne; car si nous n’avons pas eu jusqu’ici à combattre une armée régulière, cela tient uniquement à la préoccupation que donne aux Anglais notre expédition de Minorque, et qui les a empêchés, pour le moment, d’envoyer des troupes régulières au secours de leurs colonies ; mais aussitôt cette expédition terminée, quelle qu’en soit l’issue, nous devons nous attendre à ce qu’ils expédient sur la Nouvelle- Angleterre des forces suffisantes pour nous attaquer. C’est par ce motif que j’ai voulu prendre l’offensive, et détruire un poste qui leur facilitait le moyen de pénétrer jusqu’au coeur du Canada.

— Vous n’avez pas reçu de nouvelles plus récentes de cette expédition, demanda Bougainville, que celles qui vous annonçaient que notre flotte avait battu la flotte anglaise devant Port-Mahon ?

— Non ; encore cette nouvelle n’était pas officielle ; mais j’ai tout lieu de croire qu’elle est vraie : il est probable que quand nous arriverons à Québec nous en apprendrons la confirmation, et peut-être même la prise de Port-Mahon.

— Quand vous proposez-vous, mon général, de retourner dans cette ville?

— Nous partirons aussitôt que nous aurons embarqué tous les objets qui proviennent de la prise des forts. Ce sera terminé probablement après-demain ; envoyez surle-champ prévenir Darneau que s’il veut s’embarquer avec nous, il ramène immédiatement ici ceux de ses volontaires qui désirent retourner à Québec. Dites -lui aussi que je désire lui parler, ainsi qu’au chef indien son ami. »

Bougainville s’empressa d’exécuter cet ordre, et chargea un des meilleurs cavaliers attachés à l’état-major du général de porter la dépêche.

Le lendemain, dans l’après-midi, Darneau arriva au camp avec .environ deux cents de ses chasseurs et le Nuage- Orageux, accompagné d’une vingtaine de peaux rouges. Aussitôt Bougainville conduisit les deux chefs à la tente du général. Le marquis de Montcalm adressa de chaleureuses félicitations à Darneau sur sa belle conduite et l’intelligence qu’il avait déployée dans l’affaire des défilés de l’Oswego. Il lui donna un brevet régulier de capitaine de milices, avec appointements attachés à ce grade, comme récompense de ce fait d’armes et de ses services antérieurs. S’adressant ensuite au Nuage-Orageux, il lui fit aussi des compliments sur sa bravoure et sur celle de ses gens ; Darneau , servant d’interprète, traduisait les paroles du général à mesure qu’il les prononçait. Ensuite Montcalm passa au cou du chef indien une chaîne en or à laquelle était

attachée une médaille portant l’effigie du roi de France.

Le pauvre Nuage-Orageux fut tellement impressionné de l’honneur inattendu que lui faisait le général français, qu’il ne savait comment témoigner sa reconnaissance. Il entama un long discours, que Darneau essaya vainement de traduire. Le marquis de Montcalm l’interrompit en souriant d’un air gracieux, et en disant : « Si je ne comprends pas son langage, je comprends parfaitement ses pensées, rien qu’à sa pantomime et à l’expression de sa physionomie. Dites-lui que je le remercie des sentiments qu’il manifeste envers le roi mon maître et envers moi, et que je compte désormais sur sa fidélité et son dévouement aux intérêts de la France. »

Puis, prenant un fusil orné d’incrustations en argent, et fabriqué à la manufacture royale de Versailles, il le présenta au chef indien, en lui disant : « Je vous donne ce fusil au nom du roi de France, qui l’a fait fabriquer lui-même, et y a fait graver ses armes, que vous pouvez remarquer sur le canon, sur la batterie et sur la crosse; » et il lui montrait les fleurs de lis gravées dans ces divers endroits : « cela signifie que vous ne devez faire usage de cette arme que contre les ennemis de la France. »

Après que Darneau eut expliqué ces paroles au chef indien, celui-ci recommença un long discours avec de nouveaux gestes et de nouvelles démonstrations de joie et de reconnaissance. Quand il eut cessé de parler, Montcalm congédia gracieusement ses deux visiteurs, en chargeant Bougainville de les accompagner et de faire distribuer aux chasseurs canadiens et aux peaux rouges des fusils, de la poudre et des balles provenant du butin fait sur les Anglo-Américains. Il leur fit ensuite donner aux uns et aux autres des rafraîchissements, et le reste de la journée se passa en bruyantes manifestations de joie.

La brillante expédition d’Oswego avait tiré le Canada d’une situation bien critique; elle avait fait manquer

complètement aux Anglais leur campagne agressive ; elle leur avait enlevé un poste important, qui était une menace incessante pour notre colonie, et les avait forcés de se tenir eux-mêmes sur la défensive, sinon contre une attaque régulière qui n’était pas probable, au moins contre les incursions dévastatrices dont nos chasseurs canadiens et les peaux rouges menaçaient leurs frontières. Aussi Montcalm, à son arrivée à Québec avec la petite armée, fut-il l’objet d’une véritable ovation.

Ce qui augmenta la joie publique, c’est qu’à peu près en même temps arrivait de France une corvette qui, en jetant l’ancre devant la ville, se pavoisa et fit un salut royal de toute son artillerie. On eut bientôt l’explication de cette manifestation extraordinaire : la corvette apportait non-seulement la nouvelle officielle de la victoire remportée par la flotte française de la Méditerranée sur la flotte anglaise (20 mai 1756), mais aussi de la prise de Port-Mahon (28 juin) et de l’expulsion définitive des Anglais de ce poste important.

A cette nouvelle, la joie publique ne connut plus de bornes. Le canon de la citadelle répondit à celui de la corvette ; les cloches de la cathédrale et des autres églises sonnèrent à toute volée ; un Te Deum d’action de grâces fut chanté dans toutes les paroisses ; le soir, la ville fut illuminée, des feux de joie furent allumés sur les hauteurs voisines, et les habitants de la ville et des villages voisins passèrent une partie de la nuit à célébrer cette fête improvisée par des jeux, des danses et des festins.

A Paris et dans toute la France, cette victoire avait aussi causé une véritable ivresse. On venait donc enfin de répondre dignement aux insultes de l’Angleterre. La joie de la France et de ses colonies peut donner la mesure de la fureur des Anglais. Ils avaient cru qu’il ne s’agissait pour eux que d’aller à la proie, et ils se voyaient arracher une de leurs plus précieuses possessions! Mais ce qu’il y avait peut-être de plus humiliant encore que la

perte de Port-Mahon, c’était qu’eux, qui se regardaient comme les rois, et même comme les rois invincibles de la mer, avaient été battus sur leur élément par un ennemi dont ils croyaient avoir ruiné à jamais la puissance maritime dans la dernière guerre. Le déchaînement populaire fut effroyable. Il fallait une victime pour calmer la fureur du peuple. Les ministres, épouvantés, livrèrent l’amiral Byng, l’adversaire malheureux de la Gallissonière. On entama contre cet amiral, plus infortuné que coupable, un grand procès dans lequel fut impliqué le gouverneur de Gibraltar. Celui-ci fut acquitté, et l’amiral, malgré la preuve évidente qu’il n’était coupable d’aucune trahison, malgré les services éminents qu’avait rendus son père h l’Angleterre comme marin et comme ministre, services dont le souvenir aurait dû plaider en faveur de son fils, l’amiral, disons-nous, fut condamné à avoir la tête tranchée, et la sentence fut exécutée dans le courant de l’année 1757.

L’issue de la campagne, en Amérique comme dans la Méditerranée, avait donc été aussi heureuse qu’inespérée pour la France. Malheureusement ces succès n’empêchèrent pas le Canada d’être bientôt en proie à deux redoutables fléaux qui y portèrent la désolation pendant l’hiver de 1756-1757 ; ces deux fléaux étaient la famine et une maladie contagieuse, la petite vérole, qui avait pris un caractère d’extrême malignité. Le manque de vivres avait été occasionné par une mauvaise récolte, qui ellemême avait pour cause le défaut de culture des terres, par suite de l’abandon des cultivateurs que la guerre avait forcés de s’engager dans la milice. L’insuffisance et la mauvaise qualité de l’alimentation avaient occasionné des maladies et contribué à rendre plus dangereuses celles qu’elles n’avaient pas causées. Toujours ces trois fléaux sont de compagnie : guerre, famine et peste. Ajoutons encore que l’affluence des pauvres émigrés de l’Acadie, chassés de leur pays par les Anglais , redoublait la pé-

nurie générale. Le Canada, tout vainqueur qu’il était, avait donc plus besoin que jamais des secours de la métropole.

Ce n’était pas un mince embarras pour Montcalm que de pourvoir à la subsistance de son armée. Il y avait, dans les magasins de l’intérieur, des vivres en quantité à peine suffisante pour subvenir aux besoins des garnisons des villes intérieures ; mais il était difficile et presque impossible d’en envoyer aux postes -frontières ; il fallut donc autoriser, et même engager les garnisons de ces postes , à faire des incursions dans le pays ennemi pour s’y procurer des provisions. Ce genre d’expéditions convenait admirablement aux chasseurs canadiens et à leurs alliés les peaux rouges ; aussi, plus d’une fois pendant cet hiver, ils pénétrèrent jusqu’au cœur de la Virginie et de la Pensylvanie, enlevant les bestiaux et les provisions des fermiers, et portant partout la dévastation et le pillage.

Montcalm n’aimait pas ce genre de guerre ; il éprouvait la répugnance que tout homme d’honneur, tout guerrier chrétien et civilisé , ressent pour ces actes sauvages de déprédation , qui semblent plutôt le fait de brigands que de soldats, et qui ne produisent d’autre effet que d’envenimer les haines entre les peuples voisins et d’appeler le plus souvent de sanglantes et terribles représailles. Mais c’était un mal nécessaire, puisque c’était le seul expédient praticable pour procurer des vivres à une partie de son armée ; et loin de pouvoir l’empêcher, il s’était vu, comme nous l’avons dit, dans la nécessité de le permettre et même de l’encourager. Seulement, il aurait voulu trouver un moyen d’utiliser le courage de ces guerriers à demi sauvages d’une manière qui, tout en étant plus conforme aux lois de la guerre, produirait à peu près les mêmes avantages. C’était le sujet ordinaire de ses conversations avec Bougainville, qui partageait tous les sentiments et la manière de voir de son général sur ces sortes d’expéditions, entièrement opposées à son caractère chevaleresque.

Un jour M. de Montcalm s’entretenait sur le même sujet avec le gouverneur, le marquis de Vaudreuil ; celui-ci lui dit tout à coup: « Il y aurait bien à tenter une entreprise du genre de celles dont vous parlez ; j’y ai souvent rêvé, et si je ne vous en ai pas encore parlé, c’est que pour le moment, en raison de la saison rigoureuse où nous sommes, elle offre des difficultés qui me semblent insurmontables.

— Parlez toujours, reprit Montcalm; expliquez-nous la nature de cette entreprise ; nous examinerons ensuite s’il est possible ou non de la tenter.

— Il s’agirait de reprendre ou de détruire le camp retranché que les Anglais ont établi il y a dix-huit mois à la tête du lac du Saint-Sacrement, et où Dieskau, votre prédécesseur, est venu étourdiment se faire prendre et changer en défaite la victoire qu’il venait de remporter. Les ennemis ont accumulé sur ce point des provisions de toute espèce: farines, biscuits, viandes salées, légumes secs, etc., destinés à l’alimentation des troupes qui devaient faire la dernière campagne ; mais comme cette campagne ne s’est pas effectuée par suite de votre rapide succès sur les postes de l’Oswego , ces provisions sont restées dans l’intention de les faire servir pour la prochaine campagne. On y en a même ajouté de nouvelles, qui y ont été transportées par une flottille qui est restée à l’ancre près du fort. La garnison du camp ne doit pas être très -nombreuse, deux ou trois cents hommes au plus; encore une partie est-elle fournie par les équipages de la flottille.

— Eh bien, dit le marquis de Montcalm, voilà, en effet, le genre d’expédition qui nous conviendrait. Qu’en ditesvous, capitaine? ajouta- t-il en s’adressant à Bougainville, qui était présent à cet entretien.

— Je dis que pour ma part cette expédition me conviendrait parfaitement, et que je serais enchanté d’en faire partie,

— Attendez, reprit M. de Vaudreuil ; je n’ai pas encore parlé des difficultés qui la rendent à peu près impossible

dans cette saison. Le moyen le plus praticable d’arriver au fort Johnson, c’est ainsi qu’ils nomment leur camp retranché, serait de l’aborder avec une flottille, comme vous avez fait sur le lac Ontario pour attaquer le poste de l’Oswego ; mais dans ce moment, et pendant encore deux mois, le lac du Saint-Sacrement est gelé, ainsi que tous les autres lacs et les cours d’eau qui y aboutissent. Reste la route de terre, si l’on peut appeler route des chemins à peine praticables pendant la belle saison, et qui ne le sont plus du tout aujourd’hui à cause de l’amoncellement des neiges qui les recouvrent, et des difficultés inextricables que présentent les forêts vierges qu’il faudrait traverser. Les sauvages seuls et quelques Canadiens pourraient peut-être franchir ces obstacles ; mais ces hommes, excellents pour un coup de main, pour une embuscade, ne sauraient agir avec l’ensemble nécessaire pour enlever un poste de cette importance : il faudrait pour cela des soldats disciplinés, sous la conduite d’un chef énergique, intelligent et brave, capable de leur inspirer une confiance aveugle. Un pareil chef, sans doute, se trouverait dans notre armée ; mais, avec la meilleure volonté, nos soldats européens seraient incapables de franchir les trente à quarante lieues de distance qui nous séparent du fort Johnson, au milieu des obstacles accumulés dontje viens de parler.»

Bougainville avait écouté en silence, et avec la plus grande attention, ce que venait de dire le gouverneur.

Quand M. de Vaudreuil se fut retiré et qu’il se trouva seul avec son général , il lui demanda s’il regardait aussi comme absolument impossible l’entreprise dont il venait de leur parler.

« Je vous devine, répondit en souriant M. de Montcalm; vous avez des doutes sur cette impossibilité, et vous ne seriez pas fâché de les éclaircir, afin de prendre part à cette expédition si elle était jugée praticable.

— Vous m’avez parfaitement compris, monsieur le mar-

quis ; pour moi , je suis de ceux qui prétendent que le mot impossible n’est pas français. Si M. de Yaudreuil connaissait mieux les soldats que nous avons amenés de France, s’il avait vu nos grenadiers à l’affaire des défilés de l’Oswego, il ne dirait pas qu’ils sont incapables de franchir les obstacles que rencontrerait une expédition contre le fort Johnson. Si vous voulez me le permettre, mon général, je m’informerai auprès du vieux Darneau de la nature de ces obstacles ; car, dans une pareille entreprise, il est indispensable d’avoir pour guides et pour éclaireurs des chasseurs canadiens, et même des sauvages s’il est possible. Je vous communiquerai ses réponses, et vous déciderez ensuite ce qu’il y aura à faire.

— Je vous donne carte blanche, mon cher Bougainville, reprit Montcalm, et si nous jugeons l’expédition praticable, c’est à vous que j’en confierai le commandement.

— Merci, mon général, s’écria Bougainville; et il courut aussitôt aux informations. Dès le lendemain, il vint faire part au général du résultat de ses démarches. Tous les chasseurs canadiens à qui il s’était adressé déclaraient la chose difficile, mais praticable; il s’était assuré du concours de six cents d’entre eux sous la conduite de Darneau ; celui-ci se faisait fort d’emmener avec eux le Nuage - Orageux, avec quatre cents peaux rouges. Si vous me chargez, ajouta Bougainville, de la conduite de cette expédition, je pense que quatre cents hommes de votre régiment suffiront ; mais comme il faut des hommes solides sur qui on puisse compter, je crois qu’il serait à propos de ne prendre que des hommes de bonne volonté. »

Montcalm approuva sa proposition, et le nomma chef de l’entreprise. Bref, deux jours après il se mettait en marche à la tête d’une troupe d’élite, par un brillant soleil de janvier, avec un froid de douze à quinze degrés Réaumur, pendant le jour, et qui descendait à dix-huit et vingt degrés pendant la nuit. Après quatre jours de

marche forcée, tantôt à travers des bois impénétrables et sur un terrain couvert de neige, tantôt sur les glaces de la rivière de Richelieu, la petite troupe arriva sur un terrain accidenté, coupé de gorges abruptes, dont une débouchait sur la rive sud-ouest du lac du Saint-Sacrement, tout près du fort Johnson. Bougainville fit faire halte à sa troupe dans le fond de ce ravin, et s’occupa des préparatifs de l’attaque qu’il projetait pour la nuit suivante.

On pense bien qu’il ne s’agissait pas d’un siège en règle ; Bougainville voulait surprendre le fort et s’en emparer par escalade, à peu près comme Clievert s’était autrefois emparé de Prague , ainsi que ce vieux général le lui avait souvent raconté au camp de Sarrelouis. L’entreprise offrait moins de difficultés, puisqu’on n’aurait pas à franchir, comme à Prague, de hautes murailles de pierre, mais de simples palissades plantées de l’autre côté d’un fossé en partie comblé par la neige.

Tout réussit au gré de Bougainville. A minuit, deux cents grenadiers escaladèrent le fort, s’emparèrent d’une des portes et y introduisirent le reste de la troupe et des chasseurs canadiens. La garnison, surprise, ne fit qu’une faible résistance. Au point du jour, Bougainville envoya une compagnie de grenadiers s’emparer de la flottille , qui était retenue par les glaces à quelque distance du rivage. Après avoir enlevé tout ce que contenaient les navires, on y mit le feu. Pendant ce temps-là, Bougainville faisait charger sur des traîneaux toutes les provisions renfermées dans les magasins du fort ; puis on mit le feu aux bâtiments, on encloua les canons, et l’on reprit le chemin de Québec avec un énorme butin.

Le talent que Bougainville déploya dans cette expédition fut récompensé par le grade de maréchal des logis du principal corps de l’armée. Ce grade correspondait à celui de major ou de lieutenant-colonel; c’était le plus élevé que pouvait conférer directement le général en chef.

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