‹ Bougainville [microforme]Chapitre 9 sur 11 · LS 1LS · texte numérisé non relu

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sud, et opéra sa descente devant le poste anglais d'Oswego, qui commandait la rive méridionale du lac, et qui était le pivot des opérations de l’ennemi. Ce poste important comprenait trois forts disposés de manière à se soutenir les uns les autres; leur garnison se composait de dix-huit cents hommes seulement, mais elle attendait un renfort de deux mille hommes, qui était en marche et qui devait arriver d’un jour à l’autre.

Aussitôt après son débarquement, Montcalm fit ses dispositions pour l’attaque des trois forts; en même temps il envoya un détachement pour observer et au besoin retarder autant que possible la marche du corps de secours attendu par les Anglo-Américains. Ce détachement était formé de quatre cents chasseurs canadiens, de deux cents Indiens et d'une compagnie de grenadiers récemment arrivés d’Europe, dont le commandement avait été confié à Bougainville. Il avait lui-même désiré être chargé de cette mission, afin d'étudier le pays” et la manière dont se battaient nos chasseurs canadiens et leurs alliés les peaux rouges.

Le détachement tout entier était sous les ordres d’un vieux chasseur canadien nommé Darneau, plus connu sous le surnom de Siffleur, qu’on lui avait donné parce qu’il avait l’habitude de siffler d’une certaine façon bien connue des hommes qu’il commandait, pour leur transmettre ses ordres à une certaine distance. Cet homme n'avait reçu aucune éducation, il avait passé une partie de sa vie dans les bois et au milieu des nations sauvages ; mais il était doué d’un courage à toute épreuve, d’une ardeur infatigable, et quoiqu'il eût au moins cinquante ans, il lassait à la marche et à la course des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans. Son coup d’œil était prompt el sûr ; il connaissait toutes les ruses usitées par les chasseurs et par les sauvages ; nul ne savait mieux que lui les déjouer et en imaginer de nouvelles, qui ne manquaient jamais leur effet. Son intrépidité, jointe à la sagesse de ses conseils et à la justesse de ses observations, lui avait attiré l'estime et la confiance des chasseurs ses compatriotes, et le respect des Indiens, qui lui obéissaient avec autant de soumission qu’à un, de leurs propres chefs. Darneau n'avait

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Bougainville était curieux d’étudier ce singulier personnage, et dès le commencement de la première marche il tâcha de lier conversation avec lui. Darneau était, de son naturel, peu communicatif ; il parlait rarement et presque toujours par sentences, ou par des comparaisons ou des allusions, à la manière des Indiens. Cependant, comme lous ses compatriotes, il avait un certain penchant pour les Français de France, comme ils appelaient les Français arrivés de la mère patrie, par opposition aux Français nés dans la colonie. Il fut flatté des avances que lui faisait le jeune et brillant Capitaine, de l’air de bonté qui régnait dans sa physionomie, et le vieux loup de la forêt, comme il se qualifiait lui-même, s’apprivoisa peu à peu au contact de cetle nature franche et sympathique.

Il répondit donc, sans trop se faire presser, aux questions de Bougainville, et bientôt, cédant à l’ascendant qu’exerçait sur lui son interlocuteur, il se hasarda à lui adresser à son tonr quelques questions, auxquelles le jeune Capilaine s’empressa de répondre ; enfin, chose tout à fait extraordinaire de la part du vieux Chasseur, une conversation familière et assez animée s'établit en peu de temps entre eux. Une circonstance particulière contribua surtout à établir cette intimité. Bougainville, frappé de l’accent de certaines locutions employées par Darneau, qui lui rappeiaient là Picardie, lui dit en souriant : « Ma foi, commandant (tout le monde lui donnait ce titre), si je ne savais

que vous êtes né dans ce pays, je vous croirais des environs d'Amiens ou d'Abbeville, tant vous avez l'accent d’un franc Picard.

— Je suis pourtant natif du village de Chambly, sur les bords de la rivière de Richelieu, non loin du lac Cham-

plain ; mais mon grand-père et ma grand’mère étaient originaires du pays dont vous parlez : il n’est pas étonnant qu’ils aient transmis à leurs descendants quelque chose de leur langage ; les castors de l’Ohio transportés sur les bords du lac Champlain transmettent à leurs enfants leurs mœurs et leur industrie. Seulement j'ai eu souvent dans ma vie occasion de me rencontrer avec des Français de France : aucun d’eux ne m’avait encore fait cette observation. Comment se fait-il que vous ayez si facilement reconnu l’origine de mon accent ? :

— Rien n’est plus simple ; mon père et toute ma famille étaient, comme vos grands-parents, originaires de Picardie. J’ai été en nourrice dans ce pays-là; j'y suis retourné souvent dans mon enfance et dans ma jeunesse; j’en avais contracté l’accent, et je ne l’ai perdu que dans le collège, à Paris, où j'ai été élevé. »

Le vieux chasseur parut très flatité de ce rapprochement, qui lui semblait établir une sorte d’affinité entre lui et ce jeune et noble officier.

Ici leur conversation fut interrompue par l’arrivée d’un chef indien qui fixa l’attention de Bougainville. C'était la première fois qu’il voyait un indigène dans son costume de guerre. Son visage, ses bras et sa poitrine étaient tatoués des dessins les plus bizarres ; sa tête était ornée de plumes d’aigle : il portait pour tout vêtement un large caieçon qui descendait jusqu’au -dessous des genoux, et dont le haut était maintenu par une large ceinture qui lui entourait les reins, et à laquelle était suspendu un grand couteau de l'espèce de ceux que les Anglo-Américains appellent des bowies-knives ; il était chaussé de mocassins de peau de loutre ; son bras gauche soutenait une espèce de couverture légère qui devait lui servir de manteau au besoin. Il était armé d’un long fusil, qui était en ce moment suspendu par une bretelle de cuir à son épaule gauche ; un baudrier passé par-dessus l’épaule droite en forme de bandoulière soutenait une large carnassière contenant de la poudre, des balles et d’autres munitions de guerre, et probablement aussi quelques provisions de bouche ; enfin, pour compléter son armement, il tenait à la main droite un énorme

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table entre les mains des Indiens.

Ce personnage, dont le n0m en langue delaware (dialecte de l’iroquois) signifiait le Nuage-Orageux, avait été envoyé dès la veille à la découverte de l'ennemi. Il avait marché toute la nuit avec quelques-uns des guerriers de sa tribu, et il venait rendre Compte à Darneau du résultat de son exploration. Celui-ci, en le Voyant approcher, fit quelques pas à sa rencontre, et aussitôt commença entre eux une conversation animée, pendant laquelle Bougainville, qui ne pouvait comprendre le langage dont ils se servaient, ne cessa d'examiner curieusement le Nuage-Orageux.

Après un entretien qui dura près d’une demi-heure, et pendant lequel, à plusieurs reprises, Darneau fit boire à son interlocuteur quelques gorgées d’eau de feu (eau - devie) pour le rafraîchir, selon son expression, il le congédia, et le chef indien s’éloigna à la hâte dans Ja direction par laquelle il était venu.

Dès qu'il fut parti, Bougainville s’approcha de Darneau en disant : « Eh bien! Commandant, qu'y a-t-il de nouveau ?

— Le Nuage-Orageux annonce l'approche du tonnerre.

— Ah! les Anglais ne sont donc pas loin?

— Demain matin, au premier chant du coq, j'espère que nous rencontrerons les Yankees !. Mais maintenant c’est assez causé, il faut s’occuper des choses sérieuses. »

Aussitôt il fit entendre à plusieurs reprises des coups de sifflet aigus; presque au même instant toute la troupe des chasseurs canadiens s'arrêta, et les divers officiers qui les commandaient se rendirent en toute hâte auprès de Darneau. 11 leur expliqua en peu de mots ce qu'ils avaient à faire, assigna le poste de chacun, puis les renvoya à leurs détachements respectifs. Bientôt de nouveaux coups de

sifflet retentirent, et aussitôt la troupe des Chasseurs, se Partageant en deux grandes bandes divisées elles-mêmes en plusieurs pelotons, quitta la route qu’on avait suivie ! C'est ainsi que les Indiens articulaient le mot English (Anglais).

Depuis la guerre de l'indépendance de l'Amérique du Nord, les Anglais ont désigné par ce nom les habitants des Etats - Unis,

jusque-là, et, s’écartant à droite et à gauche, s’éloigna dans une double direction à peu près parallèle à la route principale. Les chemins que suivaient les deux bandes n'étaient pas frayés, et paraissaient fort peu praticables ; aussi pendant quelque temps les vit-on tantôt s’enfoncer . dans des fourrés épais, tantôt gravir péniblement des rochers escarpés, puis enfin disparaitre entièrement.

Bougainville suivait attentivement ces mouvements, dont il devinait le but, quoique Darneau ne le lui eût pas encore expliqué. Il continuait à marcher silencieusement à la tête de ses grenadiers, à quelques pas de Darneau, qui s’avançait aussi en gardant le plus profond silence, et en portant alternativement ses regards dans l’une et l’autre direction où il venait de lancer ses hommes. Il n’avait gardé auprès de lui qu’une douzaine de chasseurs, qui marchaient à une certaine distance les uns des autres, et qui paraissaient aussi observer avec attention ce qui se passait en avant, à droite et à gauche.

Au bout d’une heure de cette marche silencieuse, mais assez rapide, Darneau fit signe à Bougainville de faire faire halte à sa compagnie; puis il siffla d’une certaine façon : six de ses hommes vinrent le rejoindre, les six autres se placèrent en sentinelles sur des points différents, de manière à ne pas se perdre de vue les uns les autres. Darneau s'approcha alors de Bougainville, et lui dit : « Nous allons nous reposer ici pendant une heure et demie; faites manger vos hommes, puis nous nous remettrons en route jusqu’à ce que nous soyons arrivés au gîte où nous devons passer la nuit. »

Bougainville s’'empressa de transmettre ces ordres à son lieutenant et aux sous-officiers, et tandis qu’on les exécutait, il revint auprès de Darneau, et lui dit en souriant : « J'espère, commandant, que dans le plan d’opération que ÿous préparez vous n’oublierez pas de nous faire jouer un rôle. Tantôt, lorsque vous avez lancé vos chasseurs en avant, j'ai entendu quelques-uns de mes grenadiers murmurer de ce que vous ne les aviez pas invités à être de la partie.

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neau avec son flegme ordinaire. Le dogue ne saurait pénétrer où le furet passe facilement, Comment vos soldats, avec tout l’attirail qu’ils ont sur le corps, auraient-ils pu se frayer un chemin à travers les ronces et les lianes de nos forêts ? Et s'ils s'étaient égarés, auraient-ils pu, comme nos chasseurs et nos Indiens, retrouver leur route rien qu’à l’inspection de l’écorce des arbres ?

— Vous avez parfaitement raison, reprit Bougainville, et je vois avec plaisir qu'une prudence réfléchie a guidé votre. manière d'agir. Au reste, mes grenadiers s’en consoleront facilement si vous leur réservez l’occasion de se signaler n'importe comment, et de montrer que leur présence n'était pas tout à fait inutile dans cette expédition.

— Oh! j'espère bien, au contraire, leur faire voir que leur présence y était indispensable, et je leur réserve le plus gros de la besogne. Si mes mesures réussissent, comme j'en ai l'espoir, mes hommes leur rabattront le gibier; ils n’auront plus qu’à le tirer.

— À la bonne heure » Commandant; et je vous garantis qu'ils s’acquitteront gaillardement de la besogne. »

Après la marche, les soldats se remirent gaiement en marche. On ne s’arrêta qu’un peu après le coucher du soleil, c'est-à-dire vers huit heures.du soir (on était alors au mois de juillet). A l'endroit où la petite troupe fit cette dernière halte, la route formait un coude, et longeait un rocher à pic qui la dominait de plus de trois cents pieds (cent mètres). De l’autre côté de la route coulait la rivière de l’Oswego, profondément encaissée dans une sorte de ravin étroit, dont le côté gauche était formé par le rocher perpendiculaire dont nous venons de parler, et sur le flanc duquel avait été taillée la route; quant au côté droit, il offrait un talus à pente rapide, couverte d'arbres et d’arbustes dont la végétation luxuriante présentait un contraste frappant avec le rocher triste et dénudé qui s’élevait en face.

Du premier coup d'œil Bougainville comprit toute l'importance de cette position. Un faible détachement, maitre de ce défilé, pouvait aisément y arrêter une armée entière. Après un examen rapide de l’ensemble et de quelques détails

de ce terrain, il demanda à Darneau : « Est-ce que les Anglo-Américains doivent nécessairement passer par cette route ?

— Ils n’en ont pas d'autre, à moins de faire un détour qui leur coûterait quinze jours de marche, et par des chemins plus difficiles que celui-ci.

— En ce cas, comment se fait-il qu'ils aient commis l’imprudence de ne pas occuper ce poste à l'avance?

— Les Yankees nous croient encore à Québec, et ne se doutent pas qu’on attaque en ce moment les forts d'Oswego.

— Mais s’ils envoient des troupes s'emparer des hauteurs qui dominent cette route, notre position ici ne sera pas tenable.

— Si les vautours yankees veulent s’en emparer, ils trouveront l'aire déjà occupée par l'aigle canadien. » En disant ces mots il siffla d’une certaine façon, et aussitôt on lui répondit par les mêmes modulations du haut du rocher et des flancs du talus opposé. En même temps apparut aux regards surpris de Bougainville la face tatouée du Nuage- Orageux, qui, grimpé sur le haut d’un arbre, faisait des signes à Darneau. « Tout va bien, » dit celui-ci après avoir

répondu aux signaux du chef sauvage.

«Allons, mon cher commandant, reprit Bougainville en lui serrant la main, je vois avec bonheur que vous avez tout prévu, et que vous êtes aussi habile tacticien qu’un ofiicier européen.

— Attendez, pour me complimenter, le succès de nos opérations; les plus savantes combinaisons peuvent être déjouées par l'incident le plus vulgaire et le plus inattendu, comme il suffit de quelques gouttes d’eau pour faire rater le meilleur fusil. »

Bougainville ne put s'empêcher de sourire de la comparaison, et répondit gaiement : « Le temps est magnifique ce soir, et il faut espérer que la pluie ne mouillera pas notre poudre.

— Je l'espère aussi, répondit le vieux chasseur; mais, en attendant, il faut que vos soldats se reposent et dorment quelques heures. Je vais les conduire à leur gîte pour cette

nuit. »

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À deux cents pas environ à gauche de l'endroit où s’étaient arrêtés les grenadiers, le rocher offrait une cavité profonde ou une vaste grotte, dont l’entrée, dissimulée par un bouquet de pins et d’arbustes touffus, ne pouvait être aperçue de la route, Du haut de la voûte, très élevée, pendaient de nombreuses stalactites; le sol, légèrement en pente, était uni et formé d’un sable fin, en ce moment à sec, mais recouvert, à l’époque de la fonte des neiges, par les eaux d'un torrent qui sortait du fond de la grotte; torrent qui dans ce moment n’était qu'un mince filet d’eau, un petit ruisseau limpide qui coulait dans un lit étroit. C’est là que Darneau conduisit la Compagnie de grenadiers et leur capilaine. Il y avait de quoi recevoir un bataillon tout entier: Les soldats furent enchantés de leur logement. Ils allumèrent du feu à l’entrée de la grotte, des sentinelles y furent établies, et le reste, couché sur le sol, la tête appuyée sur le sac, s’endormit paisiblement.

Un peu avant le lever de l'aurore, Darneau se présenta à l'entrée de la grotte, et vint annoncer à Bougainville l'approche de l’ennemi, « Toutes nos mesures sont prises, lui dit-il, pour le surprendre et l’arrêter dans sa marche. Une avant-garde de deux cents hommes, précédée d’un peloton d’éclaireurs, entre en ce moment dans le défilé; il faut qu’elle le parcoure d’un bout à l’autre sans être inquiétée, sans qu’elle se doute de notre présence. Cette aivant-garde passera près de vous dans une demi-heure ; laissez-la suivre tranquillement son chemin jusqu’à ce que “ous ayez entendu le signal dont je: vais vous parler.

Éveillez immédiatement vos hommes, et faites-les s’appréter dans le plus profond Silence; puis vous les rangerez derrière ce bouquet d'arbres, l’arme chargée et prêts à laire feu quand le moment sera venu. Le corps principal des Yankees suit son avant-garde à peu près à une demiheure de marche : lorsqu'il verra que cette avant-garde est passée sans difficulté, il jugera le défilé libre, et s’y engagera à son tour. Une fois que les têtes de colonne se seront avancées à un point déterminé et convenu avec mes chasseurs, Ceux-Ci commenceront un feu nourri des deux côtés du ravin. En même temps, et dès qu’ils entendront cette

fusillade, un autre détachement de nos chasseurs fera feu sur l'avant-garde. Celle-ci, selon toute probabilité, tentera de se replier sur le corps principal, et rebroussera chemin; c’est alors que vous l’attaquerez en flanc, ou de la manière que vous jugerez la plus convenable pour la mettre en déroute.

— Soyez tranquille, commandant, vos instructions seront ponctuellement suivies.

— Je n’en doute pas; je vais maintenant remonter sur ce rocher, et, quand vous entendrez mon sifflet, vous pourrez commander à vos grenadiers d’armer leurs fusils, car l'ennemi ne sera pas loin. »

Tout se passa, à peu de chose près, comme l'avait prévu le vieux chasseur. Lorsque la principale colonne fut arrivée à peu près au tiers du défilé, un coup de sifflet se fit entendre, et au même instant, des deux flancs du ravin, éclata une vive fusillade. Les balles pleuvaient comme la grêle dans les rangs des Anglo-Américains, et les éclaircissaient rapidement, car presque chaque coup portait. Le général qui commandait ce corps fit aussitôt faire halte au reste de la colonne, qui n’était point encore engagé dans le défilé, et ordonna aux plus adroits tireurs de gravir les flancs du ravin pour tâcher de déloger l’ennemi qui l’occupait. Ce n’était pas une besogne facile; toutefois il ne fallait pas songer à faire un pas en avant sans l'avoir préalablement accomplie.

Pendant ce temps l’avant-garde, assaillie à son tour par un feu croisé qui tua plusieurs hommes et en blessa un plus grand nombre, s’éempressa de se replier sur le corps principal; mais, arrivée à la hauteur du poste occupé par Bougainville, elle reçut une décharge générale de sa compagnie; et au même instant les grenadiers, s’élançant du fourré, Bougainville en tête, se précipitèrent sur l’ennemi la baïonnette en avant. Cette brusque attaque, et surtout la vue des uniformes européens, achevèrent de déconcerter les Anglo-Américains, Quelqnes-uns essayèrent de fuir le long de la route; mais ils étaient écrasés par d’énormes pierres lancées du haut du rocher, ou ils recevaient des coups de fusil des Canadiens embusqués sur le talus opposé.

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Un grand nombre se précipitèrent dans la rivière, et quelques-uns de ceux-ci parvinrent, après mille dangers, à rejoindre leur Corps. Quant au reste, ils mirent bas les armes, et l'officier qui les commandait remit son épée à Bougainville.

Ceux qui parvinrent à s'échapper racontèrent que, sur les flancs du défilé, il y avait au moins deux mille chasseurs canadiens et pPeaux-rouges, et que la route était occupée var un régiment français tout entier. La peur grossit toujours les objets.

Quoi qu'il en soit, le général anglo-américain jugea prudent de retirer en toute hâte la Colonne engagée dans le défilé, de prendre en arrière une position à l’abri de toute attaque, et d'attendre les événements.

Dans cette escarmouche, qui n'avait duré que quelques instants, l’ennemi avait perdu toute son avant-garde, dont soixante hommes avaient été tués ou blessés, cent prisonniers, et le reste mis en déroute complète, sans parler des pertes qu'avait essuyées la colonne qui s’était avancée dans le défilé.

Le résultat de cette action était donc aussi heureux qu'avait pu le rêver Darneau. La petite armée de secours qu'attendaient les garnisons des forts de l’Oswego était arrêtée dans sa marche, et ne pouvait entraver les opérations commencées par le général de Montcalm.

Bougainville félicita Chaleureusement Darneau du succès qu’il venait d'obtenir. Celui-ci répondit : « Je ne sais pas comme vous tourner de belles phrases, monsieur le Capilaine; tout ce que je puis vous dire, c’est que si nous avons réussi, nous vous devons une bonne part du succès. Je vous ai vu à l’œuvre, et, vive Dieu! vous n’y allez pas de main morte. »

Bougainville rédigea aussitôt un rapport de l'affaire, qu'il expédia par un exprès au général, en lui demandant de nouveaux ordres.

En attendant, Darneau et lui jugèrent prudent de couper

la route en plusieurs endroits, pour ôter aux ennemis toute idée d’une nouvelle agression.

Opération de Montcalm contre les forts; leur capitulation. — Félicitations de Montcalm à Bougainville; leur conversation. — La tactique des Américains et la tactique européenne. — Présentation de Darneau et du Nuage-Orageux à Montcalm. — Présents que celui-ci leur fait. — Résultats de l'expédition d'Oswego. — Retour à Québec. — Joie publique augmentée par la nouvelle de la prise de Port-Mahon. — Fureur des Anglais. — Ils condamnent à mort leur amiral. — Fléaux qui ravagent le Canada : famine et maladie contagieuse. — Embarras de Montcalm. — Expédition proposée par M. de Vaudreuil contre le fort Johnson. — Difficultés qu’elle présente. — Bougainville est chargé de cette expédition. — Succès qu'il obtient. — Il est nommé maréchal des logis du principal corps d’armée.

Tandis que les événements que nous venons de raconter se passaient dans les défilés de l’Oswego, Montcalm poursuivait vivement, vers l'embouchure de cette rivière, l’attaque des forts qui défendaient le poste établi par les Anglais dans cette partie du lac Ontario. Dès le second jour il avait établi une batterie qui foudroyait un des forts et en avait fait taire toute l'artillerie. Vers le soir il reçut le message de Bougainville qui lui rendait compte de l'affaire du défilé, et lui annonçait pour le lendemain matin l’arrivée des prisonniers qu’il lui envoyait sous une escorte de chasseurs Canadiens et de quelques grenadiers. Montcalm pressa pendant la nuit l'armement de deux autres batteries qui devaient faire feu sur les autres forts. Au point du jour elles furent démas- -quées, et commencèrent à lancer des bombes et des obus qui mirent le feu dans quelques bâtiments de l’intérieur des forts. \

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niers envoyés par Bougainville. Montcalm fit aussitôt cesser le feu des batteries, et envoya des parlementaires aux commandants des forts pour leur annoncer que le secours qu'ils attendaient ne pouvait plus arriver; que les Français étaient maîtres des défilés de l'Oswego et avaient complètement battu les Anglo-Américains qui avaient tenté de forcer le passage ; il les engageait donc à ne pas prolonger une défense devenue désormais impossible, et qui ne servirait qu’à faire inutilement verser du sang de part et d’autre.

Pendant la visite des parlementaires dans les forts et la suspension d'armes qui en avait été la suite, Montcalm annonça à son armée le succès de la veille; des salves d'artillerie furent tirées en signe de réjouissance ; les bâtiments de la flottille y répondirent par des salves semblables et en pavoisant leurs mâts. Ces démonstrations avaient surtout pour but d'affirmer aux assiégés l'importance de l’avantage que nous venions de remporter. Ils ne parurent pas cependant s’en émouvoir, et ils refusèrent d'entrer en arrangement.

Montcalm ordonna aussitôt de recommencer le feu, qui C'ura le reste de la journée et une partie de la nuit. Au point du jour du lendemain, un incendie considérable s'était manifesté dans le fort principal; une brèche assez large avait été ouverte dans le premier fort attaqué, et Montcalm se préparait à donner l’assaut sur ce point, quand les assiégés de ce fort battirent la chamade et demandèrent à parlementer. Montcalm répondit qu’il ne traiterait qu'avec tous les forts ensemble, et qu’il n’accepterait pas de capitulation séparée, Bref, après quelques pourparlers, les deux autres forts envoyérent leurs parlementaires, et une conférence s'établit aussitôt entre eux et le général français. Au bout de deux heures les conditions de la Capitulation furent réglées. La garnison de chaque fort sortirait avec les honneurs de la g'ierre, tambours battants, enseignes déployées, et déposerait ses armes sur les glacis; les soldats seraient prisonniers de guerre; les officiers seraient renvoyés sur parole de ne pas servir pendant deux ans au moins contre le Canada; on s’occuperait immédiatement de l’échange des prisonniers; les forts et tout ce qu’ils contenäient en fait

d'armement et de munitions de guerre seraient remis entre les mains des Français.

Cette capitulation fut ponctuellement exécutée. Ainsi, au bout de quatre jours de siège, les trais forts de l’'Oswego furent réduits à capituler. Dix-huit cents prisonniers, sept bricks de guerre, deux cents transports, plus de cent vingt pièces d'artillerie, deux mille fusils et un grand amas de munitions tombèrent au pouvoir des Français.

Le corps anglo-américain de secours était resté dans la position qu'il avait prise après la rude leçon qu'il avait reçue dans les défilés de l’Oswego. Montcalm dirigea sur ce point les officiers anglais prisonniers sur parole. Il chargea Bougainville de les accompagner avec une escorte, et lui envoya les pouvoirs nécessaires pour traiter avec le général ennemi de l’échange des autres prisonniers. Celui-ci s’acquitta de cette mission selon les instructions qu'il avait reçues, et revint ensuite avec ses grenadiers rejoindre son général, laissant Darneau avec ses chasseurs et les peaux-

rouges du Nuage- Orageux garder quelque temps encore les défilés, jusqu’à ce que l’on n’eût plus à craindre un retour offensif de la part de l’ennemi. Du reste, celui-ci n’y songeait guère, et aussitôt que l’échange des prisonniers eut été terminé, le corps de secours, composé en majeure partie des milices virginiennes, voyant son expédition devenue sans objet pour la reddition des forts, se hâta de regagner son pays.

Bougainville, en arrivant près de Montcalm, trouva celui-ci occupé à faire détruire entièrement les forts, opération qui remplit d’une vive satisfaction les peuplades iroquoises, possesseurs originaires du pays. Le général félicita chaleureusement son aide de camp du succès de l’expédition à laquelle il venait de prendre part.

« Monsieur le marquis, répondit modestement Bougainville, je n’ai eu qu’une bien faible part à la réussite de cette affaire ; le véritable auteur du succès est le vieux Darneau, le commandant de nos volontaires canadiens, secondé avec beaucoup d'adresse et d'intelligence par le chef des Indiens auxiliaires. Quant à mes grenadiers et à

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donner un coup de collier pour achever la besogne lorsqu'elle était plus d'à moitié faite, » I raconta ensuite, en entrant dans les plus grands détails, comment Darneau avait fait explorer d'avance par les sauvages la marche de l'ennemi, le nombre, la composition et la force des divers détachements, C’est ainsi qu'il était instruit, presque heure par heure, de la position qu'ils occupaient à tel ou tel moment, et de l’instant probable où ils se trouveraient sur tel ou tel point. Agissant d’après ces données, il avait occupé d'avance par ses hommes tous les points culminants des défilés, opération qui s'était accomplie sans donner l'éveil à l'ennemi.

« Voilà, ajouta-t-il, une tactique et des manœuvres que le brave Chevert ne nous a point enseignées au Camp de Sarrelouis ni à celui de Richemont ; il est vrai que nos pays d'Europe n'offrent rien de semblable à ceux-ci, et que nos meilleurs soldats seraient passablement embarrassés de se frayer un chemin à travers ces forêts vierges et ces rochers abrupts , que les animaux sauvages eux-mêmes ne franchissent que difficilement, Et cependant nos chasseurs canadiens et leurs alliés les Sauvages escaladaient avec aisance des rochers qui semblaient inaccessibles, pénétraient dans les fourrés les plus inextricables , et arrivaient avec exactitude au poste assigné à chacun. Voilà ce que j’ai vu et dont je suis encore émerveillé : oui, ces hommes simples n’ont jamais étudié l’art de la guerre dans les livres, car ils ne savent pas lire ; ils ignorent même s’il existe des traités de stratégie; et cependant ils ont trouvé la meilleure, la vraie tactique qui convienne à ce pays. Ce que nous avons de mieux à faire, nous autres officiers européens, est, à mon avis, d'étudier cette tactique, de la perfectionner à l’aide de nos lumières, s’il est possible, mais de ne pas tenter d'y substituer nos habitudes et notre manière de manœuvrer à l’européenne.

— Il y & du vrai dans ce que vous dites, mon cher capilaine, reprit Montcalm; mais il y à aussi un peu d’exagération. Nous ne devons pas abandontier tout à fait la stratégie européenne pour adopter le mode de guerroyer des gens de ce pays ; il faut employer l’une et l’autre manière, selon les

circonstances, et savoir les modifier habilement l’une par l’autre. Dans la première affaire où vous avez assisté, affaire toute de surprises et d’'embuscades, dans un pays accidenté et presque impraticable à nos soldats, il est évident qu’il n’y avait pas de moyen plus sûr à employer que celui dont il a été fait usage. C’est dans la prévision de ce qui devait arriver que j'ai envoyé sur ce point un détachement de nos chasseurs et de nos alliés les Indiens, tandis que je gardais ici toutes nos troupes régulières pour faire le siège des forts selon la tactique européenne. Vous comprenez que si nos soldats eussent été embarrassés de faire le service d’éclaireurs dans les défilés dont vous parlez, les chasseurs canadiens et leurs alliés les sauvages ne nous auraient pas été d’une grande utilité dans l’attaque des forts. Quelque habiles tireurs qu’ils soient les uns et les autres, leurs carabines et leurs fusils n’auraient pas produit contre les-remparts d’une forteresse l’effet de notre artillerie servie par nos braves canonniers français. De même en campagne, dans une marche, nous ne saurions avoir dans ce pays de meilleurs éclaireurs que ces hommes ; mais dans une bataille rangée, contre une armée régulière, je leur préférerai toujours nos soldats exercés à nos manœuvres européennes. Je n’en rends pas moins justice à l'intelligence et au courage qu'ont déployés nos chasseurs et leurs auxiliaires dans l’affaire des défilés de l’Oswego, et je vous prie, lorsque leur détachement nous aura rejoints, de me présenter ce Darneau et le chef indien dont vous m'avez parlé. Je désire les remercier, et tâcher d’exciter encore, s’il est possible, leur zèle et leur dévouement pour l’avenir. :

— Vous avez parfaitement raison, monsieur le marquis, reprit Bougainville, de dire que pour un siège, ou dans une bataille rangée contre une armée régulière, nos soldats exercés à l’européenne sont bien préférables aux troupes indisciplinées de volontaires et de sauvages de ce pays; seulement permettez-moi de vous faire observer qu'il ne nous reste plus guère de sièges à faire, et que nos ennemis ne paraissent pas avoir d’armée régulière à nous opposer; car la petite armée de secours que nous avons arrêtée aux

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niennes, troupe à peu près aussi indisciplinée que nos chasseurs canadiens, et qui emploient la même tactique que ceux-ci; d’où je conclus que nous ne devons nous attendre ici qu’à une guerre de surprises et d'embuscades, à laquelle il sera nécessaire d’exercer nos soldats.

— Sans doute, reprit Montcalm, il faut les habituer à la manière de combattre de ce pays, mais il ne faut pas pour cela négliger leur instruction militaire à l’européenne ; car, si nous n'avons pas eu jusqu'ici à combattre une armée régulière, cela tient uniquement à la préoccupation que donne aux Anglais notre expédition de Minorque, et qui les a empêchés pour le moment d'envoyer des troupes régulières au secours de leurs colonies; mais aussitôt cette expédition terminée, quelle qu’en soit l'issue, nous devons nous attendre à ce qu’ils expédient sur la Nouvelle - Angleterre des forces suffisantes pour nous attaquer. C’est pour ce motif que j'ai voulu prendre l'offensive, et détruire un poste qui leur facilitait le moyen de pénétrer jusqu’au cœur du Canada.

— Vous n’avez pas reçu de nouvelles plus récentes de cette expédition, demanda Bougainville, que celles qui vous annonçaient que notre flotte avait battu la flotte anglaise devant Port-Mahon ?

— Non ; encore cette nouvelle n’était pas officielle ; mais j'ai tout lieu de croire qu’elle est vraie : il est probable que quand nous arriverons à Québec, nous en apprendrons la confirmation, et peut-être même la prise de Port-Mahon.

— Quand vous proposez-vous, mon général, de retourner dans cette ville ?

— Nous partirons aussitôt que nous aurons embarqué tous les objets qui proviennent de la prise des forts. Ce sera terminé probablement après-demain ; envoyez sur-le-champ prévenir Darneau que s'il veut embarquer avec nous, il ramène immédiatement ici ceux de ses volontaires qui désirent retourner à Québec. Dites-lui aussi que je désire lui parler, ainsi qu’au chef indien son ami. »

Bougainville s'empressa d'exécuter cet ordre, et chargea un des meilleurs cavaliers attachés à l'état-major du général de porter la dépêche.

Le lendemain, dans l’après-midi, Darneau arriva au camp avec environ deux cents de ses chasseurs et le Nuage- Orageux, accompagné d’une vingtaine de peaux-rouges. Aussitôt Bougainville conduisit les deux chefs à la tente du général. Le marquis de Montcalm adressa de chaleureuses félicitations à Darneau sur sa belle conduite et l'intelligence qu’il avait déployée dans l'affaire des défilés de l’Oswego. II lui donna un brevet régulier de capitaine de milices, avec appointements attachés à ce grade, comme récompense de ce fait d'armes et de ses services antérieurs. S’adressant ensuite au Nuage-Orageux, il lui fit aussi des compliments sur sa bravoure et sur celle de ses gens ; Darneau, servant d’interprète, traduisit les paroles du général à mesure qu’il les prononçait. Ensuite Montcalm passa au cou du chef indien une chaine en or à laquelle était attachée une médaille portant l'effigie du roi de France.

Le pauvre Nuage - Orageux fut tellement impressionné de l’honneur inattendu que lui faisait le général français, qu'il ne savait comment lémoigner sa reconnaissance. Il entama un long discours, que Darneau essaya vainement de traduire. Le marquis de Montcalm l’interrompit en souriant d’un air gracieux et en disant : « Si je ne comprends pas son langage, je comprends parfaitement ses pensées, rien qu’à sa pantomime et à l'expression de sa physionomie. Dites-lui que je le remercie des sentiments qu’il manifeste envers le roi mon maitre et envers moi, et que je compte désormais sur sa fidélité et son dévouement aux intérêts de la France. »

Puis, prenant un fusil orné d'incrustations en argent et fabriqué à la manufacture royale de Versailles, il le présenta au chef indien en lui disant : « Je vous donne ce fusil au nom du roi de France, qui l’a fait fabriquer lui-même et y a fait graver ses armes, que vous pouvez remarquer sur le canon, sur la batterie et sur la crosse ; » et il lui montrait les fleurs de lis gravées dans ces divers endroits : « cela signifie que vous ne devez faire usage de cette arme que contre les ennemis de la France. »

Après que Darneau eut expliqué ces paroles au chef indien, celui-ci recommença un long discours avec de nouveaux

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gestes et de nouvelles démonstrations de joie et de reconnaissance. Quand il eut cessé de parler, Montcalm congédia gracieusement ses deux visi teurs, en chargeant Bougainville de les accompagner et de faire distribuer aux chasseurs canadiens et aux peaux - rouges des fusils, de la poudre et des balles provenant du butin fait sur les Anglo-Américains. Il leur fit ensuite donner aux uns et aux autres des rafraichissements, et le reste de la journée se passa en bruyantes manifestations de joie.

La brillante expédition d'Oswego avait tiré le Canada d’une situation bien critique ; elle avait fait manquer complètement aux Anglais leur Campagne agressive ; elle leur avait enlevé un poste important, qui était une menace incessante pour notre colonie, et les avait forcés de se tenir euxmêmes sur la défensive, sinon contre une attaque régulière qui n’était pas probable, au moins contre les incursions dévastatrices dont nos chasseurs canadiens et les peauxrouges menaçaient leurs frontières. Aussi Montcalm, à son arrivée à Québec avec la petite armée, fut-il l’objet d’une véritable ovation.

Ce qui augmenta la joie publique, c’est qu’à peu près en même temps arrivait de France une corvette qui, en jetant l’ancre devant la ville, se pavoisa et fit un salut royal de toute son artillerie. On eut bientôt l'explication de cette manifestation extraordinaire : la corvette apportait non seulement la nouvelle officielle de la victoire remportée par la flotte française de la Méditerranée sur la flotte anglaise (20 mai 1756), mais aussi de la prise de Port-Mahon (28 juin) et de l’expulsion définitive des Anglais de ce poste important. À cette nouvelle, la joie publique ne connut plus de bornes. Le canon de la citadelle répondit à celui de la corvette; les cloches de la cathédrale et des autres églises sonnèrent à toute volée; un Te Deum d'actions de grâces fut chanté dans toules les paroisses ; le soir, la ville fut illuminée, des feux de joie furent allumés sur les hauteurs voisines ; et les habitanis de la ville et des villages voisins passèrent une partie de la nuit à célébrer cette fête improvisée par des jeux, des danses et des festins.

À Paris et dans toute la F rance, celte victoire avait aussi

causé une véritable ivresse. On venait donc enfin de répondre dignement aux insultes de l’Angleterre. La joie de la France et de ses colonies peut donner la mesure de la fureur des Anglais. Ils avaient cru qu’il ne s'agissait pour eux que d'aller à la proie, et ils se voyaient arracher une de leurs plus précieuses possessions ! Mais ce qu’il ÿ avait peut-être de plus humiliant encore que la perte de Port- Mahon, c'était qu'eux, qui se regardaient comme les rois, et même comme les rois invincibles de la mer, avaient été battus sur leur élément par un ennemi dont ils croyaient avoir ruiné à jamais la puissance maritime dans la dernière guerre. Le déchaînement populaire fut effroyable. IL fallait une victime pour calmer la fureur du peuple. Les ministres, épouvantés, livrèrent l'amiral Byng, l'adversaire malheureux de la Galissonnière. On entama contre cet amiral, plus infortuné que coupable, un grand procès dans lequel fut impliqué le gouverneur de Gibraltar. Celui-ci fut acquitté, et l'amiral, malgré la preuve évidente qu’il n’était coupable d'aucune trahison, malgré les services éminents qu'avait rendus son père à l’Angleterre comme marin et comme ministre, services dont le souvenir aurait dû plaider en faveur de son fils; l'amiral, disons-nous, fut condamné à avoir la tête tranchée, et la sentence fut exécutée dans le courant de l’année 1757.

L’issue de la campagne, en Amérique comme dans la Méditerranée, avait donc été aussi heureuse qu’inespérée pour la France. Malheureusement ces succès n'empêchèrent pas le Canada d’être bientôt en proie à deux redoutables fléaux qui y portèrent la désolation pendant l’hiver de 1756-1757 ; ces deux fléaux étaient la famine et une maladie contagieuse, la petite vérole, qui avait pris un caractère d’extrême malignité. Le manque de vivres avait été occasionné par une mauvaise récolte, qui elle-même avait pour cause le défaut de culture des terres, par suite de l’abandon des cultivateurs que la guerre avait forcés de s’engager dans la milice. L’insuffisance et la mauvaise qualité de l’alimentation avaient occasionné des maladies et contribué à rendre plus dangereuses celles qu’elles n’avaient pas causées. Toujours ces trois fléaux sont de compagnie : guerre, famine et

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peste. Ajoutons encore que l’affluence des pauvres émigrés de l’Acadie, chassés de leur pays par les Anglais, redoublait la pénurie générale. Le Canada, tout vainqueur qu'il était, avait donc plus besoin que jamais des secours de la métropole.

Ce n’était pas un mince embarras pour Montcalm que de pourvoir à la subsistance de son armée. II y avait, dans les magäsins de l’intérieur, des vivres en quantité à peine suffisante pour subvenir aux besoins des garnisons des villes intérieures ; mais il était difficile et presque impossible d’en envoyer aux postes-frontières ; il fallut donc autoriser et même engager les garnisons de ces postes à faire des incursions dans le pays ennemi pour s’y procurer des provisions. Ce genre d’expéditions convenait admirablement aux chasseurs canadiens et à leurs alliés les peaux-rouges ; aussi, plus d’une fois pendant cet hiver, ils pénétrérent jusqu'au cœur de la Virginie et de la Pensylvanie, enlevant les bestiaux et les provisions des fermiers, et portant partout la dévastation et le pillage.

Montcalm n’aimait pas ce genre de guerre : il éprouvait la répugnance que tout homme d'honneur, tout guerrier chrétien et civilisé ressent pour ces actes sauvages de déprédation, qui semblent plutôt le fait de brigands que de soldats, et qui ne produisent d’autre effet que d’envenimer les haïines entre les peuples voisins et d'appeler le plus souvent de sanglantes et terribles représailles. Mais c'était un mal nécessaire, puisque c'était le seul expédient praticablé Pour procurer des vivres à une partie de son armée ; et loin de pouvoir l'empêcher, il s'était vu, comme nous l'avons dit, dans la nécessité de le permettre, et même de l’encourager. Seulement il aurait voulu trouver un moyen d'utiliser le Courage de ces guerriers à demi sauvages d’une manière qui, tout en étant plus conforme aux lois de la guerre, produirait à peu près les mêmes avantages. C'était le sujet ordinaire de ses conversations avec Bougainville, qui partageait tous les sentiments et la manière de voir de son général sur ces sortes d’expéditions, entièrement opposées à son caractère chevaleresque.

Un jour M. de Montcalm s’entretenait sur le même sujet

avec le gouverneur, le marquis de Vaudreuil, celui-ci lui dit tout à coup : « Il y aurait bien à tenter une entreprise du genre de celles dont vous parlez; jy ai souvent rêvé, et si je ne vous en ai pas encore parlé, c’est que pour le moment, en raison de la saison rigoureuse où nous sommes, elle offre des difficultés qui me semblent insurmontables.

— Parlez toujours, reprit Montcalm ; expliquez-nous la nature de cette entreprise, nous examinerons ensuite s’il est possible ou non de la tenter.

— Il s'agirait de reprendre ou de détruire le camp retranché que les Anglais ont établi il y a dix-huit mois à la tête du lac du Saint-Sacrement, et où Dieskau, votre prédécesseur, est venu étourdiment se faire prendre et changer en defaite la victoire qu’il venait de remporter. Les ennemis ont accumulé sur ce point des provisions de toute espèce : farines, biscuits, viandes salées, légumes secs, etc., destinés à l'alimentation des troupes qui devaient faire la dernière campagne ; mais comme cette campagne ne s’est pas effectuée par suite de votre rapide succès sur les postes de l’Oswego, ces provisions sont restées, dans l'intention de les faire servir pour la prochaine campagne. On y en a même ajouté de nouvelles, qui ont été transportées par une flottille qui est restée à l’ancre près du fort. La garnison du camp ne doit pas être très nombreuse, deux ou trois cents hommes au plus ; encore une partie est-elle fournie par les équipages de la flottille.

— Eh bien, dit le marquis de Montcalm, voilà, en effet, le genre d’expédition qui nous conviendrait. Qu’en dites-vous, capitaine ? ajouta-t-il en s'adressant à Bougainville, œui était présent à cet entretien.

— Je dis que pour ma part cette expédition me on iendrait parfaitement, et que je serais enchanté d'en faire partie.

— Attendez, reprit M. de Vaudreuil ; je n’ai pas encore parlé des d'fficuités qui la rendent à peu près impossible dans cette saison. Le moyen ie plus praticabie d’arriver au fort Johnson, c'est ainsi qu’ils nomment leur camp retranché, serait de l’aborder avec une flottille, comme vous l'avez fait sur le lac Ontario pour attaquer le poste de l’Oswego;

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mais dans ce moment, et pendant encore deux mois, le lac du Saint-Sacrement est gelé, ainsi que tous les autres lacs et les cours d’eau qui y aboutissent. Reste la route de terre, si l’on peut appeler route des chemins à peine praticables pendant la belle saison et qui ne le sont plus du tout aujourd’hui à cause de l’amoncellement des neiges qui les recouvrent, gt des difficultés inextricables que présentent les forêts vierges qu’il faudrait traverser. Les sauvages seuls et quelques Canadiens pourraient peut-être franchir ces obstacles; mais ces hommes, excellents pour un coup de main, pour une embuscade, ne sauraient agir avec l’ensemble nécessaire pour enlever un poste de cette importance : il faudrait pour cela des soldats disciplinés, sous la conduite d’un chef énergique, intelligent et brave, capable de leur inspirer une confiance aveugle. Un pareil chef sans doute se trouverait dans notre armée ; mais, avec la meilleure volonté, nos soldats européens seraient incapables de franchir les trente à quarante lieues de distance qui nous séparent du fort Johnson, au milieu des obstacles accumulés dont je viens de parler. »

Bougainville avait écouté en silence, et avec la plus grande attention, ce que venait de dire le gouverneur.

Quand M. de Vaudreuil se fut retiré et qu’il se trouva seul avec son général, il lui demanda s’il regardait aussi comme absolument impossible l’entreprise dont il venait de leur parler.

« Je vous devine, reprit en souriant M. de Montcalm : vous avez des doutes sur cette impossibilité, et vous ne seriez pas fâché de les éclaircir, afin de prendre part à cette expédition si elle était jugée praticable.

— Vous m'avez parfaitement compris, monsieur le marquis ; pour moi, je suis de ceux qui prétendent que le mot impossible n’est pas français. Si M. de Vaudreuil connaissait mieux les soldats que nous avons amenés de Frauce, s’il avait vu nos grenadiers à l’affaire des défilés de l’Oswego, il ne dirait pas qu'ils sont incapables de franchir les obstacles que rencontrerait une expédition contre le fort Johnson. Si vous voulez me le permettre, mon général, je m’informerai ‘ auprès du vieux Darneau de la nature de ces obstacles ; car,

dans une pareille entreprise, il est indispensable d’avoir

pour guides et pour éclaireurs des chasseurs canadiens, et

même des sauvages s’il est possible. Je vous communiquerai ses réponses, et vous déciderez ensuite ce qu'il y aura à faire.

— Je vous donne carte blanche, mon cher Bougainville, reprit Montcalm, et si nous jugeons l’expédition praticable, c'est à vous que j'en confierai le commandement. .

— Merci, mon général, » s'écria Bougainville ; ct il courut aussitôt aux informations. Dès le lendemain, il vint faire part au général du résultat de ses démarches. Tous les chasseurs canadiens à qui il s'était adressé déclaraient la chose difficile, mais praticable ; il s'était assuré du concours de six cents d’entre eux sous la conduite de Darneau ; celui-ci se faisait fort d'emmener avec eux le Nuage-Orageux, avec quatre cents peaux-rouges. « Si vous me chargez, ajouta Bougainville, de la conduite de cette expédilion, je pense que quatre cents hommes de votre régiment suffiront ; mais comme il faut des hommes solides sur qui on puisse compter, je crois qu'il serait à propos de ne prendre que des hommes de bonne volonté. »

Montcalm approuva sa proposition, et le nomma chef de l'entreprise. Bref, deux jours après il se mettait en marche à la tête d’une troupe d'élite, par un brillant soleil de janvier, avec un froid de douze à quinze degrés Réaumur pendant le jour, et qui descendait à dix-huit et vingt degrés pendant la nuit. Après quatre jours de marche forcée, tantôt à travers des bois impénétrables et sur un terrain couvert de neige, tantôt sur les glaces de la rivière de Richelieu, la petite troupe arriva sur un terrain accidenté, coupé de gorges abruptes, dont une débouchait sur la rive sud-ouest du lac du Saint-Sacrement, tout près du fort Johnson. Bougainville fit faire halte à sa troupe dans le fond de ce ravin, et s’occupa des préparatifs de l’attaque qu’il projetait pour la nuit suivante.

On pense bien qu’il ne s'agissait pas d’un siège en règle ; Bougainville voulait surprendre le fort et s’en emparer par escalade, à peu près comme Chevert s'était autrefois emparé de Prague, ainsi que ce vieux général le lui avait souvent

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raconté au camp de Sarrelouis. L'entreprise offrait moins de difficulté, puisqu'on n'aurait pas à franchir, comme à Prague, de hautes murailles de pierre, mais de simples palissades plantées de l’autre côté d’un fossé en partie comblé par la neige.

Tout réussit au gré de Bougainville, A minuit, deux cents grenadiers escaladèrent le fort, s'emparèrent d’une des portes et y introduisirent le reste de la troupe et des chasseurs Canadiens. La garnison, surprise, ne fit qu’une faible résistance. Au point du jour, Bougainville envoya une compagnie de grenadiers s'emparer de la flottille, qui était retenue par les glaces à quelque distance du rivage, Après avoir enlevé tout ce que contenait les navires, on y mit le feu. Pendant ce temps-là, Bougainville faisait charger sur des traîneaux toutes les provisions renfermées dans les magasins du fort, puis on mit le feu aux bâtiments, on encloua les canons, et l’on reprit le chemin de Québec avec un énorme butin.

Le talent que Bougainville déploya dans cette expédition

fut récompensé par le grade de maréchal des logis du principal corps de l'armée. Ce grade correspondait à celui de major ou de lieutenant - colonel; c'était le plus élevé que pouvait conférer directement le général en chef.

Causes qui empêchent la France d'envoyer des secours au Canada. — Le gouvernement français s'engage imprudemment dans une guerre continentale. — Montcalm et Vaudreuil demandent inutilement des secours à la France. — Les Anglais changent leur plan d'ottaque contre le Canada. — Ils attaquent Louisbourg. — Déroute de leur flotte. — Envoi de quinze cents hommes au Canada au lieu de cinq mille que demandait Montcalm. — Campagne de 1757. — Prise du fort William-Henry par Montcalm. — Souffrances causées par la disette. — Habitants et soldats rationnés. — Succès sur mer et au Canada. — Revers en Allemagne. — Efforts des Anglais. —- Comparaison des forces maritimes de la France et de l'Angleterre. — Envoi de vingt vaisseaux de ligne et de douze mille soldats anglais au Canada. — Faibles envois de la France. — La plupart tombent au pouvoir des Anglais. — Les Anglais commencent, dans la campagne de 1758, la plus formidable attaque qu'ils aient tentée contre le Canada. — Siège de Louisbourg par l'amiral Boscawen. — Défense héroïque de cette place; elle est forcée de capituler. — Le Canada continental est assailli de tous côtés. — Les Francais tentent une défense énergique. — Mission dont est chargé Bougainville. — Sa belle défense contre l’attaque d’un corps de vingt-cinq mille hommes. — Il rejoint Montcalm au camp retranché de Carillon et repousse avec lui une vigoureuse attaque de l’armée d’Abercromby. — Nos succès partiels n’empêchent pas les progrès des Anglais. — Montcalm et Vaudreuil envoient Bougainville en France pour demander des secours.

La campagne de 1757 allait bientôt s'ouvrir. Les Anglais envoyaient des renforts à leurs colonies de l'Amérique du Nord, et, malgré les pressantes sollicitations de MM. de Vaudreuil et de Montcalm, les ministres français ne paraissaient pas disposés à faire passer au Canada les secours dont cette colonie avait un si pressant besoin. Nous allons voir quelle était la cause de ce que Montcalm, indigné, ne

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Il était de la politique de l'Angleterre de distraire les Français de la défense de leurs colonies par une guerre continentale; il était de celle de la France d'éviter celte guerre, où elle ne pouvait que faire peu de mal à la Grande- Bretagne, et de se borner à des opérations maritimes qui venaient déjà de si bien lui réussir. Mais le ministère français succomba à la tentation de conquérir le Hanovre, et s'engagea imprudemment dans une alliance offensive et défensive avec l’impératrice Marie-Thérèse, qui ne songeait qu’à se venger du roi de Prusse, et à reconquérir la Silésie, dont il s’était emparé pendant la guerre de Succession. De son Côté, l'Angleterre s’était alliée avec la Prusse, qui garantissait de protéger le Hanovre contre toute agression étrangère. Les autres puissances européennes prenaient parti pour l’Autriche.

Dès que le roi de Prusse, Frédéric IT, eut connaissance

des traités conclus par la diplomatie autrichienne, il examina la situation d’un œil ferme. Ses ennemis n'étaient pas prêts ; l'Autriche seule pouvait entrer en Campagne ; la Russie n’était pas en mesure d'agir avant le printemps de 1757; la Saxe avait besoin de six mois au moins pour se mettre sur le pied de guerre; Frédéric, lui, était prêt ; il avait une armée nombreuse et aguerrie, prête à entrer en Campagne. Il jugea qu'avec l’extrême inégalité des forces il n'avait qu’une seule Chance de salut : c'était de frapper le premier, de choisir le théâtre de la guerre, et de réduire autant que possible les ressources de ses ennemis par la vigueur de ses coups. Il n'hésita pas sur le point d'attaque : il entra en Saxe avec plus de soixante mille Prussiens, tandis qu’un de ses feldmaréchaux pénétrait en Bohême avec quinze mille autres (août et septembre 1756).

L’électeur de Saxe, Auguste III, roi de Pologne, essaya vainement de lutter; il fut obligé d'abandonner la Saxe et de se retirer en Pologne, où il demanda du secours à la diète polonaise ; mais celle-ci refusa de s'immiscer dans la guerre d'Allemagne.

L’agression de la Prusse fut le signal de cette guerre

funeste connue sous le nom de guerre de Sept ans, et qui devait coûter à la France la perte de sa plus belle colonie, le Canada.

L’Autriche, immédiatement après les actes d’hostilité du roi de Prusse, réclama de là France l'exécution de leur traité d'alliance. Le 17 janvier 1757, la dièle germanique, Sous la double pression de l'Autriche et de la France, décida de faire marcher les contingents des cercles pour aider au rétablissement de la paix, troublée par l'agression du roi de Prusse. Le 44 mars, la France et la Suède signifièrent à la diète qu’elles rempliraient les obligations qui leur incompaient comme garantes du traité de Westphalie. L’électeur de Cologne, le palatin, tous les princes du Rhin, tous ceux de l'Allemagne méridionale, furent entraînés dans la coalition par les subsides français. L'Angleterre et la Prusse ne gardèrent d’alliés que la maison de Brunswick, la Hesse- Cassel et quelques petits princes saxons.

Dès l'entrée du printemps de 1757, des masses de troupes françaises se dirigèrent sur le Rhin, et attestèrent que la France allait mettre non pas une main, mais tout le corps dans la guerre continentale, guerre plus autrichienne que française; quant à la guerre maritime, à la guerre vraiment française, elle deviendrait ce qu’elle pourrait.

Telle était la cause qui empêchait de répondre aux demandes de secours de MM. de Vaudreuil et de Montcalm. Cependant ils ne se Jassèrent pas, et, en apprenant que les Anglais venaient d'envoyer six mille hommes de renfort à leurs colonies, parmi lesquels se trouvaient trois mille montagnards écossais, ils sollicitèrent un secours de cinq mille hommes, comme indispensables pour la défense du Canada. Du reste, en attendant, ils prirent toutes les dispositions qu'ils jugèrent nécessaires pour repousser les attaques de l'ennemi dans la campagne qui allait s’ouvrir.

Cette année, les Anglais changèrent le plan d'attaques combinées qui ieur avait mal réussi pendant les campagnes précédentes. Ils résolurent de concentrer.leurs efforts contre Louisbourg : cette conquête devait leur livrer l'embouchure

du Saint-Laurent, et les mettre à même d'intercepter les communications entre la France et le Canada.

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mais, conformément au plan de campagne arrêté par le dernier ministre de la marine, Machault, avant sa chute, deux autres escadres avaient joint la première, et dix-sept vaisseaux remplissaient la rade de Louisbourg. Les Anglais renoncèrent au débarquement, renvoyèrent leurs soldats, et, renforcés de quatre vaisseaux, croisèrent quelque temps pour amener la flotte française à une bataille. Un ouragan effroyable les surprit le 24 septembre, brisa un de leurs vaisseaux et en désempara une douzaine. L’amiral français n’en sut pas profiter pour poursuivre et achever cette floite ruinée ; quand les Anglais se furent éloignés, il mit à la voile pour Brest, où une cruelle épidémie éclata sur nos vaisseaux à leur arrivée dans le port, et nous fit autant de mal que la tempête en avait fait à l'ennemi.

Comme on vient de le voir, le ministre de la marine avait fait ce qu’il devait pour la défense de Louisbourg; il n’en était pas de même quant à ce qui regardait le continent canadien. Au lieu de cinq mille hommes qu’avaient demandés le gouverneur et le général, on ne leur en avait expédié que quinze cents. Le ministère s’effrayait de voir la dépense du Canada monter d’un million par an à sept ou huit, et s’accroître encore : ces déserts glacés, commençait-on à murmurer dans l’entourage de Mme de Pompadour, coùû- {aient trop cher à défendre. Il valait bien mieux, sans doute, donner cinquante millions à Marie-Thérèse, aux Russes, aux princes allemands, et en dépenser cent autres pour une armée de plus de cent mille hommes, destinée à remettre l'Allemagne sous le joug autrichien, que la France avait eu autrefois tant de peine à briser.

Cependant les défenseurs du Canada ne se découragèrent pas, et la campagne de 1757 ne leur fut pas moins honorable que les précédentes. Quand ils virent que les Anglais portaient leurs principales forces contre Louisbourg, ils saisirent l'offensive vers la frontière de New-York. Les Anglais avaient élevé à la tête du lac du Saint-Sacrement un fort” nommé William-Henry; c'était une forteresse beaucoup

126 BOUGAIN VILLE

plus importante que le camp retranché de Johnson, détruit l'hiver précédent par Bougainville : le fort William-Henry inquiétait le lac Champlain, et pouvait intercepter la route du Canada central. Montcalm l’attaqua vigoureusement dans les premiers jours d’août, et, après une énergique résistance, il finit par s'en emparer.

Malheureusement chaque victoire n’était qu’un répit pour cette vaillante colonie, assaillie par des ennemis toujours renaissants. Le plus cruel de ces ennemis était la misère. La récolte avait encore manqué par la même cause que les années précédentes ; le Canada tout entier souffrait de la faim : habitants et soldats furent réduits à la ration comme une ville assiégée.

Quoi qu’il en fût, cette année avait été peu favorable aux Anglais sur mer et au Canada. Pour la France, les commencements de la guerre avaient un caractère significatif : sur mer et aux colonies, de glorieux succès; sur le continent, une conduite déplorable et l'échec ignominieux de Rosbach, où Frédéric II, avec vingt-cinq mille hommes, battit complètement une armée franco-impériale de cinquante à soixante mille hommes (5 novembre 1757). Nous n'avions plus de généraux capables de faire la grande guerre continentale; on pouvait soutenir la petite guerre coloniale, petite par le nombre des combattants, grande par ‘les résultats et par le caractère des hommes d'élite qui $’y portaient. La Providence semblait nous arrêter de la main et nous montrer où il fallait combattre. On ferma les yeux et les oreilles; on s’acharna sur le continent, et l’on négligea la mer.

Les Anglais, pendant ce temps, faisaient des efforts prodigieux, à la fois sur mer, pour atteindre leur véritable but, et sur terre pour détourner et absorber les forces de la France. Le bon ordre de l’administretion suffit à ce double emploi. Le parlement, dès le mois de décembre 17517, avait voté soixante mille hommes pour l’armée de mer, cinquante-quatre mille pour l’armée de terre, et près de dix millions et demi sterling pour le budget de 1758. Le gouvernement français, au contraire, plongé dans tous les désordres administratifs et financiers, fit aussi mal la

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L'armée de mer d'Angleterre, accrue par des constructions incessantes, s'élevait » en 1758, à cent cinquante-six vaisseaux de ligne contre soixante-dix-sept qu'avait, dit-on, la France; encore était-il douteux qu’elle les eût; William Pitt, le ministre anglais, sut mettre à profit cette énorme supériorité, Il régla le plan des opérations d'Amérique, pour 1758, d’après les conseils de l’homme qui connaissait le mieux ce monde qu'on se disputait, de l’illustre Franklin, alors agent des principales colonies anglo-américaines à Londres. Cette fois Pitt envoya des forces suffisantes pour attaquer simultanément Louisbourg et le Canada. 11 expédia en Amérique plus de vingt vaisseaux de ligne et douze mille soldats. L'armée anglo -américaine fut ainsi portée à vingtdeux mille soldats et vingt-huit mille miliciens mobilisés, avec une réserve de trente mille miliciens Stationnaires, Les colonies anglaises étaient levées en masse. Les Français n'avaient pas en tout huit mille Cinq cents soldats réguliers pour défendre les deux colonies. Les habitants en état de porter les armes, de seize à soixante ans, s’élevaient tout au plus de dix-sept à dix-huit mille.

Le maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre, ne partageait pas toutefois la honteuse indifférence de ses collègues et de la cour envers ces derniers défenseurs de la gloire française ; mais, malgré sa bonne volonté, il ne put faire arriver presque aucun secours aux Canadiens, surtout par suite du système adopté alors, de disperser notre flotte en petites escadres. Une première escadre de six vaisseaux élait partie de Toulon dès le mois de novembre 1757; elle fut arrêtée sur les côtes d’Espagne par la flotte anglaise de la Méditerranée, forte de quinze vaisseaux, et fut obligée de se réfugier dans le port de Carthagène. On expédia à son aide trois vaisseaux commandés par le chef d’escadre

Duquesne, ancien gouverneur du Canada. Duquesne tomba au milieu de la flotte anglaise et fut pris avec deux de ses vaisseaux, après une vigoureuse résistance (28 février 1758). L'escadre de Toulon dut renoncer à se rendre en Amérique.

Cinq vaisseaux partis de Brest furent plus heureux, et arrivèrent à Louisbourg au printemps; mais trois autres vaisseaux du même port ne purent les joindre, la flotte anglaise d'Amérique ayant commencé le siège de Louisbourg dans l'intervalle. Ils parvinrent cependant à jeter quelques soldats dans l'ile du Cap-Breton.

Au mois d’avril, une autre escadre anglaise avait attaqué à l'embouchure de la Charente cinq vaisseaux de ligne et des transports chargés de troupes et de munitions pour le Canada; une partie de nos bâtiments gagna le large ; les autres s’échouèrent à la côte en jetant leur chargement, et l'expédition fut manquée. Les petits convois qu’on essaya d'expédier sous l’escorte de bâtiments légers furent presque tous enlevés.

Enfin les Anglais commencèrent cette année la plus formidable attaque qu'ils eussent tentée jusque-là contre le Canada. L’amiral Boscawen arriva en vue de Louisbourg avec vingt vaisseaux de ligne et dix-huit frégates escortant quatorze mille soldats et miliciens (2 juin 1758). La place et l’île Royale n'étaient défendues que par deux mille soldats, quelques centaines de miliciens et de sauvages, cinq vaisseaux et cinq frégates. Les fortifications de la ville étaient dans le plus mauvais état; tout l'espoir des Français était dans les obstacles du débarquement. Les Anglais se portèrent vers le point le plus accessible du rivage, l’Anse au Cormoran : presque toute la garnison s’y était embusquée, avec force artillerie, derrière un épais abatis d'arbres ; elle eût mitraillé à coup sûr les masses ennemies ; malheureusement l’embuscade se démasqua trop tôt, lorsque les Anglais commençaient à peine à descendre. Ils se rembarquèrent, et allèrent opérer la descente parmi des rochers qu'on n'avait pas cru nécessaire de garder (8 juin). La garnison fut rejetée dans la place, et contrainte d'abandonner des ouvrages extérieurs dont le feu commandait le port et la ville. Renforcée par un petit corps débarqué qui parvint à pénétrer à travers les ennemis, elle se défendit toutefois avec héroïsme. La femme du gouverneur, Mme de Drucourt, montrait l’exemple en parcourant les remparts sous les boulets ennemis, et en mettant elle-même le feu aux

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canons. Après six semaines de siège, les bastions croulaient de toutes parts ; l'escadre française fut incendiée dans le port par les batteries ang'aises; il ne restait aucune Chance de salut. Le gouverneur capitula le 26 juillet, Cinq mille cinq cents matelots et soldats restèrent prisonniers : les habitants de la ville, de l'ile du Cap-Breton et de l'ile de Saint-Jean furent transportés en France. Tout le golfe du Saint-Laurent était aux Anglais, et le fleuve leur offrait une large voie pour arriver jusqu’à Québec.

Tandis que ces événements se passaient au Cap-Breton et à Louisbourg, le Canada continental était assailli par des forces telles, que la résistance semblait impossible, Plus de seize mille combattants avaient marché sur le Canada central ; ils devaient enlever d’abord la forteresse de Car:illon (ou Ticonderoga), qui protégeait le lac Champlain, puis avancer droit à Montréal. Un autre Corps de quinze mille hommes était chargé de conquérir le fort Duquesne et Ja vallée de l'Ohio. Les Français étaient inférieurs de plus de deux tiers à cette masse d’ennemis: ils tentèrent toutefois une résistance énergique. Un corps de deux mille hommes fut chargé de la défense de Carillon ; un autre de Cinq mille hommes, dont trois mille de troupes régulières et deux mille miliciens et sauvages, fut envoyé, sous les ordres de Bougainville, pour renforcer la garnison du fort Duquesne et arrêter l'invasion anglaise de ce côté.

Bougainville, après avoir laissé des renforts suffisants dans ce fort, fit, avec toute sa troupe, une reconnaissance dans la direction où il savait que s’avançait l'ennemi. Bientôt il apprit par ses éclaireurs, le fidèle Darneau et son ami le Nuage-Orageux, que l’armée ennemie était forte de vingtcinq mille hommes au lieu de quinze mille que l’on avait annoncés, et que, connaissant de son côté, par ses éclaireurs, la présence dans son voisinage d’un Corps français de quatre à cinq mille hommes, elle faisait force de marche pour l’écraser avant qu’il eût eu le temps de se mettre à l'abri sous les remparts du fort Duquesne. L'armée ennemie était encore à une journée de marche. Bougainville prit aussitôt son parti. Il donna ordre à ses éclaireurs de venir le rejoindre immédiatement ; puis, quand il eut réuni tout son

monde, il alla prendre position, à une lieue de là, dans un endroit qu'il avait remarqué la veille, et où il était facile de se retrancher et d'arrêter l'ennemi pendant quelque temps.

Dès qu’on fut arrivé au lieu désigné, il fit ouvrir en travers de la route un profond et large fossé, derrière lequel il fit entasser des arbres coupés, dont les branches entrelacées formaient un excellent abatis défensif, Le terrain sur lequel il s'était retranché offrait une pente assez rapide, dont il occupait la partie la plus élevée; de plus, il était encaissé par des rochers infranchissables qui garantissaient ses flancs, laissant libre par derrière la route par laquelle il pourrait effectuer sa retraite quand il le jugerait à propos.

. Ces dispositions prises, il plaça ses hommes dans les positions qu’il jugea les plus convenables : les chasseurs canadiens et les Indiens à droite et à gauche, dans les anfractuosités des rochers et dans les taillis épais; les troupes régulières au centre, derrière l’abatis d’arbres: puis il attendit l’ennemi de pied ferme.

Comme il l'avait prévu, une nuée de tirailleurs se montra d’abord, s’avançant avec précaution, sondant du regard la route et les environs. En apercevant l’abatis d’arbres qui barrait le chemin, ils redoublèrent de précautions, cherchant à s'assurer si cet obstacle était gardé et par combien d'hommes il était défendu ; car, d’après les ordres formels de Bougainville, pas un coup de fusil n’avait été tiré du côté des Français, ce qui laissait les assaillants dans l'incertitude. Enfin, enhardis par ce silence, quelques-uns s’avancèrent jusqu’à demi-portée, et déchargèrent au hasard leurs armes dans le fourré. Une vingtaine de coups de fusil seulement leur répondirent, et tuèrent ou blessèrent une partie des agresseurs. Aussitôt toute la troupe des éclaireurs battit en retraite, et alla prévenir le corps principal de l’obstacle qu’ils avaient rencontré.

. Une heure après, Bougainville vit s’avancer une colonne d’au moins dix mille hommes, ayant en tête plusieurs pièces de campagne, qui furent mises aussitôt en batterie, et ancèrent force boulets et obus contre les retranchements improvisés. Ces projectiles firent peu de mal à nos soldats,

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qui, voyant la direction du tir, s'étaient facilement garantis de ses effets, Mais les boulets, frappant toujours sur le même point de l’abatis, avaient fini par y faire une large trouée, Le général anglais » jugeant alors cette brèche praticable, donna ordre à ses premières colonnes de l’attaquer. Elles se précipitèrent aussitôt en poussant des hourras terribles. C'était le moment que Bougainville attendait, Quand les premiers arrivèrent sur le bord du fossé, il donna le signal convenu; le sifflet de Darneau y répondit, et à l’instant une décharge formidable partie de l’abatis, des rochers, des taillis voisins, vint frapper la colonne d'attaque en tête et sur les flancs, et, produisant l'effet de la mitraille, porta la mort dans tous les rangs. L’élan des premiers assaillants fut arrêté; une seconde colonne de soutien arriva pour prendre la place de la première, mais elle fut accueillie par une décharge non moins meurtrière. D’autres colonnes s’avancèrent; mais, au lieu de marcher sur la brèche, elles ouvrirent un feu roulant de mousqueterie sur tous les points où elles apercevaient quelques-uns de nos soldats, qui, pour tirer plus à leur aise, s'étaient mis à découvert.

Quelques-uns des nôtres furent blessés, mais en petit nombre comparativement aux ennemis, que nos tireurs choisissaient, pour ainsi dire, et dont tous les coups por-

taient. L’ennemi tenta encore plusieurs fois de monter à l’assaut, et toujours il fut repoussé avec la même vigueur.

Enfin, au bout de douze heures » les Anglais se retirèrent

après avoir perdu près de six mille hommes, tant tués que

blessés (6 juin 1758).

Pendant toute la durée de cette action , Bougainville s’était montré à tous les postes les plus périlleux, encourageant les soldats par ses paroles et par son exemple; vers la fin de l'action, il fut blessé d’un coup de feu à Ja tête; mais cette blessure était légère, et, après un premier pansement, il reprit gaiement son poste jusqu’à ce que l'ennemi eût complètement disparu.

Il fit prendre à ses troupes un repos qu’elles avaient bien gagné, et le lendemain de cette chaude journée on se remit en route pour le fort Duquesne, sans crainte d’être inquiété par l'ennemi.

En arrivant à ce poste, Bougainville y trouva une dépêche de Montcalm qui lui ordonnait de laisser au fort Duquesne mille hommes de son corps, et de venir en toute hâte le rejoindre, avec le reste de ses troupes, au poste de Carillon, que menaçait le général Abercromby. Bougainville se hâta de rejoindre son général, et ils allèrent ensemble s'établir dans un camp retranché sur les hauteurs de Carillon, près du fort, entre les lacs Champlain et du Saint-Sacrement.

Le général Abercromby vint, le 8 juillet, attaquer Montcalm. dans cette position. Il pensait pouvoir, avec la masse d'hommes qu’il commandait (environ vingt mille), écraser facilement les trois à quatre mille hommes.enfermés dans la camp. Une erreur semblable avait coûté cher un mois auparavant, entre l’Ohio et le fort Duquesne, à un de ses collègues. Il le savait; mais il croyait au-dessous de lui de regarder comme une leçon un échec qu’un autre n'avait subi, selon lui, que par suite de son impéritie. Rempli donc d'assurance, ou plutôt de présomption, il donna le signal de l'attaque; mais il avait affaire à des braves qui avaient fait leurs preuves, et qui ne s’effrayaient pas des hourras des Anglais. Après une longue suite d’assauts qui dura toute la journée, les Anglais se retirèrent, ou plutôt s’enfuirent vers le lac du Saint-Sacrement. Leur perte avait été si grande, qu’ils ne revinrent pas à la charge, et que le général Abercromby renonça à l'invasion du Canada central. Seulement, pour se dédommager, il détacha trois mille hommes qui détruisirent le fort de Frontenac, entrepôt militaire et naval des Français, établi près du lieu où le Saint-Laurent sort de cette mer intérieure. Le gouverneur du Canada n’ava't pu y laisser qu’une poignée d'hommes.

Bougainville avait montré dans la défense du camp de Carillon le même courage, le même sang-froid que dans le retranchement qu'il avait improvisé un mois auparavant. Montcalm, qui l’avait constamment observé pendant l’action, lui serra cordialement la main en lui disant, en présence d’un grand nombre d'officiers : « Mon cher Bougainville, voilà deux journées qui compteront, je l'espère, d’une manière remarquable dans vos états de service; je regrette

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de ne pouvoir directement, et sur-le-champ, vous récompenser par un grade plus élevé que vous méritez si bien ; mais je ne doute pas que Sur mon rapport le ministre ne vous rende bientôt la justice qui vous est due. »

Malheureusement ces succès partiels, isolés, ne pouvaient compenser les revers qui commençaient à accabler le Canada. Nous avons raconté la prise de Louisbourg : nous venons de parler de celle du fort de Frontenac ; bientôt le fort Duquesne succomba à son tour. Après l'échec du 6 juin, un nouveau Corps anglais était venu l’attaquer et avait encore été repoussé. Mais les ennemis ne se découragèrent pas; ils savaient la garnison très affaiblie et ne pouvant compter sur des secours. Ils redoublèrent leurs efforts; enfin les défenseurs, réduits à cinq cents, se voyant hors d’état de résister à un ennemi vingt fois supérieur en nombre, mirent le feu à la forteresse et se retirèrent vers les grands lacs. La vallée de l’Ohio fut ainsi perdue, et les communications furent coupées entre le Canada et la Louisiane.

L’intrépide valeur de Montcalm, de Bougainville et de leurs compagnons d'armes, avait, pour cette année encore, sauvé le Canada ; mais ses boulevards étaient tombés, et les héros qui le défendaient ne pouvaient plus qu’immortaliser sa ruine prochaine.

Dans cette extrémité, le gouverneur et le général crurent nécessaire de tenter un suprême effort auprès du gouvernement du roi pour en obtenir des renforts. Ils rédigèrent collectivement un mémoire pour exposer la triste situation de la colonie; mais, au lieu de l’expédier comme une dépêche ordinaire, ils jugèrent plus convenable d’en charger un envoyé de confiance, capshle d'appuyer par l’autorité de sa parole leurs réclamations, et de répondre à toutes les objections et aux questions imprévues qu’on pourrait lui faire. D'un commun accord, ils choisirent Bougainville comme l’homme le plus propre à remplir cette mission délicate, Il s’en chargea volontiers, quoiqu'il eût peu d’espoir de réussir, Au moment de son départ, Montcalm jui dit en souriant : °

« Vous avez été dans la diplomatie, mon cher Bougain-

134 BOUGAIN VILLE

ville; tâchez, quand vous verrez les ministres, d’user de toutes les ressources que vous avez puisées daué l'étude de cette science.

— Hélas! si vous comptez sur mon talent de diplomate pour le succès de votre demande, vous courez à FISQUE d’être victime d’une cruelle déception.

— Dans tous les cas, mon cher ami, que vous réussissiez Ou non, j'espère que vous au moins vous ne nous abandonnerez pas, et que vous reviendrez parmi nous aussitôt que vous aurez terminé votre mission.

— Oh! pour cela, mon général, s’écria Bougainville avec Chaleur, vous pouvez y compter; je serai de retour ici avant l'ouverture de la prochaine campagne, Je vous le promets sur l’honneur. »

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Voyage de Bougainville en France, — I] retrouve le comte de Fougères. — Il est présenté à Mme de Pompadour. — Son entrevue avec le duc de Choiseul, premier ministre, — Sa réponse au ministre. — Crainte d’une disgrâce. — Conseils de M. de Fougères. — Explication de la conduite du duc de Choiseul. — M. de Fougères se charge d'apaiser le ministre. — Arrangements satisfaisants. — Bougainville, présenté au roi, en reçoit le brevet de colonel et la croix de Saint-

* Louis. — Son retour au Canada, — Il est nommé commandant deg grenadiers et des chasseurs canadiens réunis. — Tristes auspices sous lesquels s'ouvre la nouvelle Campagne. — Abandon de la mère patrie. — Lettre du maréchal de Belle-Is!e. — Fermeté inébranlable des Canadiens. — Invasion du Canada sur quatre points différents. — Moyens | opposés par les Francais contre cette quadruple invasion. — Attaque ( de la flotte anglaise contre Québec. — Tentative de l'armée anglaise | contre le camp relranché de Montcalm. — Elle est énergiquement repoussée. — Succès des Anglais sur d’autres points. — Résistance opiniâtre des Français. — Échec éprouvé par Bougainville. — Nouvelle attaque du général Wolfe contre la rive gauche du Saint-Laurent. — Bataille de Québec. — Montcalm et Wolfe sont tués au commencement li de l'action. — Les Français perdent la hataille. — Le gouverneur et A Bougainville rallient les troupes. — Funérailles de Montcalm. — Ten- | pl tative pour délivrer Québec. — Reddition de cette place aux Anglais. | — Attaque des Français pour reprendre cette ville, — Le 8 septembre, | le marquis de Vaudreuil signe un traité pour remettre le Canada à Ill l'Angleterre, |

Bougainville partit de Québec le 20 novembre, et, après une heureuse et rapide traversée, il arrivait à Versailles quelques jours avant Noël. Il avait annoncé son arrivée à son frère et à son oncle; mais il ne se proposait de les voir qu'après avoir rempli sa mission.

Le ministère avait été plusieurs fois bouleversé depuis son départ. M. de Séchelles, son ancien protecteur, avait, depuis 1756, quitté le ministère des finances et s'était retiré

à la campagne. Bougainville avait une lettre de recommandation de M. de Montcalm pour l’abbé de Bernis, ministre des affaires étrangères; mais il venait d’être révoqué et de recevoir en compensation le chapeau de cardinal. Le nouveau ministre qui le remplaçait était le comte de Stainville, ancien ambassadeur à Rome et à Vienne, qui venait d’être créé duc et pair, sous le titre de duc de Choiseul, en recevant le portefeuille des affaires étrangères. C'était à ce nouveau ministre que Bougainville devait s’adresser; car, sans avoir le titre de premier ministre, il en avait réellement le pouvoir, grâce à Mme de Pompadour, la favorite du roi, qui l'avait fait parvenir à cet emploi. Du reste, ce n’était pas un homme ordinaire : c’était un singulier caractère, mélange de légèreté, de témérité, de pénétration et même de profondeur, esprit plein d'éclat et de séduction; vive et active intelligence, il souhaitait vivement que la France se relevât, pourvu que ce fût par sa main.

Bougainville, qui pendant le temps qu’il avait été dans la diplomatie avait connu plusieurs personnes attachées au ministère des affaires étrangères, chercha parmi ses anciennes connaissances quelqu'un qui pût le présenter au duc de Choiseul. Il retrouva heureusement le comte de Fougères, l’ancien premier secrétaire de l'ambassade de Londres, qui connaissait particulièrement le duc, et qui se fit un plaisir de le présenter au ministre. « Mais, avant d'aborder le duc de Choïiseul, lui dit-il, il est essentiel, si vous voulez réussir, d'obtenir les bonnes grâces de Mme Ja marquise de Pompadour. Nous allons donc, si vous le trouvez bon, commencer par là votre introduction à la cour.

— Ma foi, monsieur le comte, répondit Bougainville, à vous parler franchement, j'aimerais mieux y entrer par une autre porte que par celle-là.

— Allons, mon cher, reprit le comte en riant, on voit bien que vous venez du pays des sauvages, et que vous avez tout à fait oublié les manières et ies usages de la cour. Si vous tenez au succès de voire mission, laissez-moi vous guider, je me charge de vous conduire par le bon chemin. »

. Bongainville finit par céder, et dès le soir même M. de Fougères le présenta à la marquise de Pompadour. Elle fit

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au jeune officier un accueil des plus gracieux, et parut Charmée de sa bonne mine et de ses manières distinguées. Elle le questionna sur ses voyages et sur la guerre du Canada; Bougainville répondit avec esprit à toutes ses questions, et dans le récit animé qu'il fit des principaux événements de cette guerre, il présenta avec chaleur l'éloge du courage et du dévouement de nos colons, au point d’intéresser vivement la marquise et tout le cercle qui l’entourait. Ce cercle, composé d’un certain nombre de dames de haut parage et des plus grands seigneurs de la cour, se montra, à l’exemple de la marquise, enchanté du ton et de la bonne grâce de Bougainville. Il devint le héros de la soirée, et l’on en parla même au jeu du roi.

« Maintenant, mon cher ami, dit le comte de Fougères à Bougainville en sortant de chez la marquise, vous pouvez vous présenter en toute sûreté chez le ministre; vous êtes sûr d’être parfaitement accueilli. »

En effet, Bougainville ne pouvait désirer un meilleur accueil que celui qu’il reçut du duc de Choiseul lorsqu'il se présenta chez ce ministre. Après lui avoir adressé, sur la situation générale du Pays, sur les progrès des ennemis pendant la dernière campagne, quelques questions auxquelles Bougainville répondit brièvement, mais d’une manière précise, le ministre lui dit : « J'ai lu avec attention les mémoires de MM. de Vaudreuil et de Montcalm; je regrette beaucoup que la situation difficile où se trouvent nos affaires en Europe ne permette pas, pour le moment, au gouvernement du roi d'envoyer à ces messieurs les secours qu'ils demandent pour la défense de la colonie. Qu'ils soutiennent encore la lutte aussi longtemps qu’ils le pourront, avec ce zèle, ce courage et ce dévouement dont ils ont donné tant de preuves jusqu'ici; d’un moment à l’autre la fortune peut Changer, et il peut survenir en Europe tel événement qui nous rendra en Amérique tout ce que nous avons perdu, et même au delà. »

Ces paroles, prononcées d’un ton calme et plein de bienveillance, causèrent une impression pénible à Bougainville, qui s’était attendu à un tout autre résultat, et qui voyait ainsi, dès les premiers mots, sa mission échouer. Il n'avait

pas appris, pendant son court noviciat dans la diplomatie, à maîtriser ses émotions intérieures au point de n’en rien laisser paraître au dehors; le ministre s’aperçut facilement de la contrariété qu’éprouvait Bougainville, et, ‘pour y faire diversion, il continua d’un ton plus bienveillant encore : « J’ai lu avec intérêt le rapport du gouverneur et du général sur les beaux faits d’armes de quelques-uns des officiers placés sous leurs ordres, avec des propositions d’avancement et de récompenses pour chacun d'eux; j'ai lu avec le plus grand plaisir votre nom placé en tête de cette liste honorable que j'ai mise sous les yeux du roi. Sa Majesté m'a manifesté l'intention d’accorder toutes ces demandes, et, de plus, elle tient à vous remettre elle-même votre brevet de colonel et la croix de Saint-Louis. »

Bougainville resta un instant comme étourdi par cette annonce inattendue; mais il se remit bientôt, et, tout en rougissant comme une jeune fille, il répondit avec une certaine fermeté : « Les paroles me manquent, Monseigneur, | pour vous remercier dignement, tant en mon nom qu’en celui de mes collègues de l’armée du Canada, de la faveur insigne que vous avez daigné solliciter pour nous auprès de Sa Majesté; veuillez mettre le comble à vos bontés en portant vous-même jusqu’au trône la manifestation de notre reconnaissance, que nous serions nous-mêmes impuissants à exprimer. Mais permettez-moi d'ajouter, Monseigneur, que, quelle que soit l’étendue de cette reconnaissance, elle ne saurait nous empêcher d’éprouver le plus profond regret de voir que le roi ne peut nous envoyer des renforts suffisants pour maintenir sous son sceptre ce beau et généreux pays dont il nous a confié la défense.

— Que voulez-vous, Monsieur, le roi en est aussi affligé que vous-même; mais à l’impossible nul n’est tenu. »

Malgré cette réponse, prononcée d’un ton sentencieux, qui semblait devoir lui ôter tout espoir, Bougainville insista ; il fit valoir l'importance de la colonie, qu’il était de l'intérêt de la France de conserver à tout prix.

« Même à son propre détriment, peut-être ? reprit le ministre d’un ton ironique.

— Je ne dis pas cela, Monseigneur; mais.

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— En ce cas, interrompit le duc, vous venez de vous prononcer vous-même contre votre demande; car je puis vous affirmer que la France ne pourrait envoyer de secours au Canada sans se causer à elle-même un préjudice irréparable. La métropole, reprit-il du ton sentencieux qui lui était familier, doit passer avant ses colonies. Lorsque le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries.

— Au moins, Monseigneur, répondit Bougainville avec un léger mouvement de dépit dont il ne fut pas maitre, on ne pourra pas dire que vous parlez crime un cheval, »

À cette réponse, d’une hardiess.. qui frisait l’impertinence, le duc, surpris, regarda un instant son interlocuteur, dont l'attitude était restée calme et modeste ; puis, sans rien dire, il le salua de la main comme pour le congédier, Bougainville fit un profond salut et sortit du cabinet du ministre.

Comprenant qu’il venait de s’attirer une disgrâce, il se rendit aussitôt chez M. de Fougères, et lui raconta, sans en omettre un mot, toute sa conversation avec le duc de Choiseul, Ô

« Vraiment, mon cher Bougainville, lui dit le comte après lavoir écouté attentivement, vous avez fait là, pour un homme d'esprit et d'expérience, ce qu'on appelle un pas de clerc. Il y a longtemps que je l'ai dit à un de vos anciens protecteurs, le brave et digne M. de Séchelles, vous n'êtes pas fait pour la diplomatie. Vous ne Savez pas lire entre les lignes d’une dépêche, ni comprendre la pensée sous les

paroles qui servent souvent à la déguiser. Ainsi vous avez supposé que le duc de Choiseul, parce qu’il ne voulait pas accéder à la demande que vous étiez chargé de lui faire de la part de MM. de Vaudreuil et de Montcalm, n'avait nul souci des colonies et ne Songeait plus à les défendre, De là votre mécontentement et la boutade malheureuse qui vous est échappée.

— Et comment n’aurais-je pas eu cette pensée, après la déclaration formelle qu’il venait de me faire?

! Cette réponse de Bougainville au duc de Choiseul est historique. Voir. la Biographie Michaud, notice sur Bougainville.

— Eh bien, moi je vous dis que le duc de Choiseul désire le salut et la prospérité du Canada aussi ardemment que vous-même et que les chefs qui vous ont envoyé ici; seulement il espère réussir par des moyens tout différents de ceux que proposent ces messieurs.

— Et quel autre moyen peut-il employer, à moins de nous envoyer dix mille hommes, au lieu de cinq mille que nous demandons ?

— Ce moyen, il vous l’a, pour ainsi dire, indiqué en vous engageant à soutenir courageusement la lutte en Amérique, parce qu'il pourrait survenir en Europe tel événement qui Changerait complètement la fortune.

— J'avoue que je n'ai vu dans ces paroles qu’une de ces ° espérances vagues que l’on jette aux malheureux, comme une consolation banale à laquelle on n’attache aucune importance.

— Eh bien, vous êtes dans l’erreur; ces paroles, dans la bouche du ministre, avaient une importance capitale : c'était en partie la révélation d’un projet qu’il médite, et qui, s’il réussit, fera la prospérité de la Francé et la gloire de son auteur. Je puis vous le révéler, parce que je connais votre discrétion et que bientôt d’ailleurs ce ne sera plus un secret. M. de Choiseul, tout en faisant continuer la guerre en Alle- . magne, embrasse le hardi projet de saisir l’Angleterre corps à corps et de l’attaquer chez elle. Le succès d’une descente, opérée avec tout ce que la France pourra concentrer de forces, lui paraît beaucoup plus probable que celui d’une guerre poursuivie au loin sur les mers avec des escadres presque partout inférieures de moitié à l’ennemi. Déjà les ordres sont donnés dans nos ports de l'Océan et de Ja Manche, et l’on va commencer à construire à Dunkerque, au Havre, à Brest, à Rochefort, une multitude de bateaux plats destinés au transport des troupes. Deux fortes escadres se réuniront pour convoyer l'expédition, et quarante-huit heures d’un temps favorable peuvent suffire pour jeter une armée de soixante mille hommes sur les côtes d’Angleterre. C'est à Londres alors que se dénouerait la question du Canada, et vous comprenez maintenant qu’un pareil événement pourrait nous faire recouvrer, et bien au delà, tout

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ce que nous aurions perdu en Amérique et dans nos autres colonies.

— Ce plan est 1dmirable! s’écria Bougainville; pourquoi n’en ai-je pas ét instruit plus tôt? Je me serais épargné une réponse inconvenante, et probablement une disgrâce méritée. Maintenant que la faute est commise, il n’est plus guère possible de la réparer.

— Cela se peut encore, reprit le comte, et vous auriez tort de désespérer; mais nous n’avons pas de temps à perdre. Je vais à l'instant trouver Mme de Pompadour; elle seule est capable d’apaiser le ressentiment du ministre, si toutefois il s’est senti blessé d’une expression qu’il avait en quelque sorte provoquée par la comparaison dont il s'était servi, et qui n’était déplacée dans votre bouche qu’en raison de la distance qui existe entre vous et lui.

— Quoi! vous pensez qu’il ne s’est pas offensé sérieu sement ?

— M. de Choiseul est un homme d'esprit, de beaucoup d'esprit, et par conséquent infiniment moins susceptible qu'un sot orgueilleux. Il sait faire la part de la jeunesse, de l'entrainement, de l'inexpérience, et, pour peu qu'il soit convaincu que vous n’avez eu nullement l'intention de le blesser, je suis persuadé qu’il ne conservera aucune rancune de ce qui s’est passé, et que même il l’oubliera entièrement. Mais, je le répète, il faut se hâter d’agir et ne pas laisser à certaines gens malintentionnés, comme la cour en fourmille, le temps de faire d’une bagatelle une grosse affaire, et de changer une piqûre de moucheron en une morsure de vipère. »

M. de Fougères se rendit aussitôt chez Mme de Pompadour. La manière dont il lui raconta l'affaire la fit beaucoup rire; sa gaieté redoubla quand il lui parla, en l’exagérant un peu, du désespoir de ce pauvre Bougainville, qui ne pouvait se consoler d’avoir, pour un mot imprudent, encouru la disgrâce du ministre.

« Rassurez ce pauvre garçon, dit-elle à M. de Fougères ; je me charge d’arranger l’affaire de manière qu'il n’en ressente aucun dommage; seulement que cela lui serve de leçon et le rende plus circonspect à l'avenir. »

Tout s’arrangea, en effet, à la satisfaction de Bougainville. Le ministre, qu'il rencontra le lendemain chez Mme de Pompadour, lui parla avec la même bienveillance qu'il lui avait montrée au commencement de leur entrevue de la veille, et il ne dit pas un mot qui fit allusion à l'incident qui en avait marqué la fin,

Deux jours après, Bougainville fut présenté au roi, qui lui remit le brevet de colonel à la suite du régiment de Rouergue et le titre de chevalier de Saint-Louis, quoiqu'il n’eût encore que sept ans de service.

Dès lors, regardant sa présence en France comme désormais sans objet, il ne songea plus qu'aux moyens de retourner le plus promptement possible au Canada. Lorsqu'il alla faire sa visite d'adieu à Mme de Pompadour, elle lui dit que, s’il désirait rester en Europe, elle lui ferait facilement obtenir un emploi de son nouveau grade à l’armée d'Allemagne, où il aurait un avancement plus rapide que dans le pays de sauvages où il voulait retourner.

« Merci, Madame, s’empressa-t-il de répondre; je me croirais indigne de la faveur dont Sa Majesté m'a honoré, si pour un avantage purement personnel je quittais le poste où elle m'a placé, et où j'ai pu lui rendre les services dont elle vient de me récompenser si largement, D'ailleurs, j'ai promis à mes compagnons d’armes d'aller les rejoindre pour la campagne prochaine, et rien ne saurait me faire manquer à cet engagement d'honneur. »

La marquise n’insista pas. Elle se contenta de dire à son entourage, après le départ de Bougainville : « Si le roi avait à son service bon nombre d’hommes de la trempe de celui-ci, il aurait bientôt raison de la Prusse et de l’Angleterre. »

Le frère et l'oncle de Bougainville l’engagèrent aussi à ne pas retourner en Amérique; mais ce fut en vain. Il s'embarqua au mois de janvier 1759, et le mois suivant il arrivait à Québec.

Déjà on connaissait l’inutilité de ses démarches pour obtenir des renforts; il ne fut pas moins reçu à son retour par de chaleureuses démonstrations de joie de la part des généraux, des officiers et des soldats de l'armée. Le marquis de Montcalm le nomma immédiatement commandant

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des grenadiers et des volontaires canadiens réunis; la plupart d’entre eux avaient déjà combattu sous lui, et ils accueillirent avec transport sa nomination.

Cependant la nouvelle Campagne allait s'ouvrir sous les plus tristes auspices. La puissante diversion qu'avait projetée le duc de Choiseul échoua par l’impéritie ou même la trahison de ceux qu’il avait chargés de l'exécuter. Le Canada ne pouvait donc se sauver qu'avec de puissants secours en soldats, en munitions, en vaisseaux, sans quoi sa perte était imminente pour cette campagne même. C’est ce que le général Montcalm avait formellement annoncé au ministre de la guerre dans une longue et triste lettre, qui est comme son testament de mort et le testament de la colonie !.

” Le ministre répondit à cet appel désespéré par un entier abandon. Le duc de Choiseul, malgré plusieurs échecs, était toujours absorbé par l'idée de sa descente en Angleterre et l'espoir de sauver le Canada dans Londres. Une lettre du maréchal de Belle-Isle, en réponse à celle de Montcalm, est

un des plus douloureux Monuments de ces jours de honte et de vertige.

« Je suis bien fâché, écrivait-il, d’avoir à vous mander

«que vous ne devez point espérer de recevoir des troupes « de renfort. Outre qu’elles augmenteraient la disette de € vivres que vous n’avez que trop éprouvée jusqu’à pré- € sent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent inter- « ceptées par les Anglais dans le Passage; et, comme le € roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours propor- € tionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous (opposer, les efforts que l’on ferait ici pour vous en pro- € curer n'auraient d’autre effet que d’exciter le ministère de € Londres à en faire de plus-considérables pour conserver € la supériorité qu’il s’est acquise dans cette partie du con: : « tinent américain. »

Dans d’autres dépêches, le ministère prévoyait même le Cas Où la colonie serait réduite à capituler, et Paraissait en prendre son parti. Toujours l'abandon des écuries quand le feu ést à la maison.

! Cette lettre, du 12 avril 1759, est aux archives de la marine,

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144 BOUGAIN VILLE

L’héroïque population canadienne, abandonnée de la mère patrie pour laquelle elle s’immolait, n’eut pas un moment la pensée de poser les armes, Elle se leva en silence jusqu’au dernier homme. L'ennemi s’avançait de toutes parts. Dès avant la fin de l’année précédente, un traité, habilement ménagé par les chefs anglo-américains, avait enlevé à la France la plupart de ses alliés indiens ; les peaux-rouges, prévoyant la ruine du Canada, n'avaient pas cru devoir attendre la catastrophe pour accepter la paix avec les futurs conquérants, Le Nuage-Orageux et sa suite, réduite à deux cents guerriers au plus, étaient seuls restés fidèles aux Français.

Le changement d’attitude des sauvages donna de grandes facilités à l'invasion, préparée par quatre routes à la fois, Vingt vaisseaux de ligne et de nombreux bâtiments légers escortant un convoi de dix mille soldats réguliers, sous les ordres du général Wolfe, jeune homme plein de feu et d'énergie, partirent de Louisbourg et entrèrent dans le Saint-Laurent, qu’ils remontèrent jusqu’à Québec. Douze mille soldats et miliciens, commandés par le général en chef Amherst, se portèrent sur le lac du Saint-Sacrement, d’où ils devaient descendre par le lac Champlain vers le Saint-Laurent. Un troisième corps anglo-indien, aux ordres du général Prideaux, devait enlever Niagara, et de là mar-

cher à Montréal pour se joindre aux deux autres sur le Saint-Laurent. Un quatrième corps, plus faible, était chargé

d’expulser les Français du lac Ontario. Tout cela faisait au

moins trente mille hommes de troupes de terre et dix-huit

mille marins et soldats de marine. Le Canada ne comptait guère que cinq mille soldats et quinze mille habitants en état de porter les armes, c’est-à-dire, en armant les vieillards de soixante ans et les enfants de seize, le tiers à peu près

des forces de l'invasion !.

De faibles détachements furent expédiés sur les points principaux des frontières, et le gros de l’armée fut concentré à Québec, but capital de l'ennemi. Toute la population mâle ÿ vint, abandonnant ses champs au risque de mourir

1 Henri Marlin, Histoire de France, t, XVIII, p. 180 et suiv:

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Mme de Pompadour (d'après le tableau de Latour),

de faim: les femmes et les jeunes enfants Voituraient les vivres et les Munitions. Par un Suprême effort, on avait réuni treize à: Quatorze mille Combattants, dont environ trois mille soldats réguliers et les quelques centaines de sauvages du N uage-Orageux.

L'armée, sous les ordres dirécts de Montcalm, s'établit sur la rive gauche du Saint-Laurent, entre les cascades de la rivière de Montmorency, qui se jette dans le Saint-Laurent pa’ un saut de quaire- vingt -sept mètres, et la vallée de la rivière Saint-Charles : elle Protégeait de là l’île du fleuve à la Pointe orientale de laquelle est Situé Québec.

traître qu’eût produit le Canada, Les Français esSayèrent en vain d’incendier la flotte

Pays, barbaries inutiles QUI ne pouvaient décider le sort de la guerre. Ils tentèrent de lémonter le fleuve au - dessus de Québec, afin de tourner la Position de Montcalm ; la largeur du bras du Saint-Laurent qui est entre Ja rive droite et l’ile de Québec permit à leur flotte de Passer, malgré les batteries do la Ville; mais ils jugèrent le débarquement trop difficile sur les derrières du Camp français, et revinrent au projet non moins Périlleux d’une attaque de front, Protégés par une artillerie formidable, ils entreprirent de débarquer sur la gauche du Camp et de forcer les gués

148 BOUGAIN VILLE

de Montmorency, au-dessus et au-dessous de la grande cascade. Ils furent partout repoussés avec perte (31 juillet). Le général Wolfe désespéra du succès et tomba malade de chagrin. En rendant compte de cette action, il annonça à son gouvernement qu'il avait bien peu d’espérance de réussir avant que l’approche de l'hiver et les glaces ne le forçassent d'abandonner la rivière.

Les autres généraux anglais triomphaient sans gloire par l'énorme supériorité du nombre, mais non sans éprouver de temps en temps de rudes échecs par suite de l’opiniâtre résistance des Français. Le général Amherst parut devant Ticondéroga ou le fort Carillon le 7 juillet; les Français, réduits par leur petit nombre à concentrer leurs forces, après une courte défense et ayant fait sauter le fort, se retirérent sur le fort Saint- Frédéric. Au mois d’août ils durent évacuer encore cette position, dont ils détruisirent les fortifications, et se replièrent jusqu’à l'extrémité nord du lac Champlain. Là leur commandant Burlamaqui, ayant reçu quelques renforts du corps commandé par Bougainville, se fortifia dans l’Ile -aux- Noix, et réussit à fermer le chemin de Québec au général Amherst et à l'empêcher de seconder l’attaque du général Wolfe contre cette ville.

Le général Prideaux avait été chargé de l’attaque de Niagara ; ce fort, situé près de la fameuse cataracte, était considéré comme un des points militaires les plus importants du Canada. Il commande, en effet, le passage qui sert de communication entre le lac Érié et le lac Ontario, en sorte qu’il sert de clef à la navigation de ces mers intérieures ; il commande en même temps la seule communication, par terre, entre les régions situées au nord et au midi du fleuve et des grands lacs. Montcalm et Vaudreuil connaissaient toute la valeur de cette position admirable ; mais il ne leur avait pas été possible d'y mettre plus de six cents hommes. Bougainville, qui avait laissé une partie de ses grenadiers à Burlamaqui, reçut ordre d'aller avec le reste de ses troupes, riontant au plus à dix-sept cents hommes de

milice cansdienne et de sauvages, au secours du fort de Niagara. Le général Prideaux en avait commencé l'attaque depuis peu de jours, lorsque le 20 juillet il fut tué à la tran-

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Chée. Sir William Johnson, qui le remplaça, continua l’attaque avec la même vigueur : le 25 juillet, il livra bataille à Bougainville, qui s’avançait au secours de la place assiégée; la rencontre eut lieu dans un endroit découvert, qui ne permettait plus aux chasseurs canadiens et aux PEaux-rouges de combattreen tirailleurs et en embuscades. Chargés vigoureusement par des troupes régulières soutenues par de l'artillerie et de la Cavalerie, nos pauvres miliciens, après quelques efforts infructueux et malgré les encouragements de Bougainville, furent mis en déroute complète, Ceiui-ci ne put les rallier qu’à plus de trois lieues de là, dans un défilé étroit et boisé où l'ennemi ne se hasarda pas à les Poursuivre. Cet échec causa la perte du fort, qui capitula le même jour et dont la garnison fut faite prisonnière de guerre. Du reste, ce Corps anglais ne profita pas de cet avantage pour marcher directement sur Montréal et se joindre aux autres Corps sur le Saint-Laurent, suivant le plan arrêté d'avance, soit que le nouveau général attendit de nouvelles instructions, soit qu’il n’osât pas se hasarder dans le défilé où s'était retranché Bougainville.

Jusqu'ici l'attaque générale des Anglais, malgré quelques succès partiels, était loin d’avoir réussi comme ils l’espéraient. Wolfe, qui avait compté être rejoint devant Québec par les généraux Amherst et Johnson, l’un par le lac Champlain, l’autre par le lac Ontario, apprenant qu’ils étaient l’un et l’autre retardés dans leur marche, s'était décidé à attaquer sans eux Montcalm dans sa position ; nous avons vu le complet insuccès de son attaque du 31 juillet, et le désespoir où l'avait réduit cet échec. Il ne pouvait plus guère Compter désormais sur l'arrivée des deux divisions Amherst et Johnson; car, lors même, qu’elles Parviendraient à franchir les obstacles qui arrêtaient l’une à l'Ie-aux-Noix, et l’autre aux défilés de l'Ontario, elles auraient encore à franchir le Passage: de Montréal, où s'était installé le gouverneur général, M, de Vaudreuil, avec une petite armée de réserve,

Il résulta de cet état de choses une inaction assez longue de la part des Anglais. Un grand nombre de volontaires canadiens, croyant Québec sauvé pour celte année, quit-

tèrent l'armée pour aller récolter leurs blés. Ce départ affaiblit notre armée, et donna aux Anglais l’idée de tenter un nouvel effort,

Les lieutenants de Wolfe lui conseillèrent d'opérer un nouveau débarquement sur la rive gauche du Saint-Laurent, mais beaucoup plus haut, Il adopta ce plan, fit rembarquer son armée, et sa flotte remonta jusqu’à douze lieues audessus de Québec. Par diverses fausses attaques , répétées plusieurs jours de suite, il réussit à distraire l'attention de Montcalm ; enfin, dans la nuit du 142 au 43 septembre, ses bateaux, partis de trois lieues au-dessus du point où il voulait débarquer, se laissèrent aller à Ja dérive jusqu'au pied de ces rocs escarpés à l’extrémité desquels Québec est bâti. Débarquant dans l'obscurité et s’enfonçant dans des buissons et des ronces, les soldats anglais gagnèrent le sommet de la plate-forme, et Montcalm apprit avec étonnement que l’armée de terre des ennemis se trouvait de niveau avec la haute ville sur la hauteur d'Abraham, et prête à l’attaque de fortifications qui n’avaient plus rien de redoutable, en même temps que la flotte foudroyait la basse ville.

La bataille qu’il avait jusqu'alors évitée était désormais le seul moyen de sauver Québec ; il s’y détermina à l’in- Stant ; il repassa la rivière avec quatre mille cinq cents hommes seulement, sans vouloir attendre le gouverneur de Vaudreuil et le colonel Bougainville, à qui, dans la prévision d’une attaque, il avait mandé de venir le rejoindre avec toutes leurs troupes disponibles ; il Chargea les Anglais pour ne pas leur laisser le temps de se retrancher. Cette attaque précipitée vint se briser contre une masse de neuf à dix mille soldats réguliers. Dès le commencement de l’action, Montcalm fut tué ; son second en commandement fut mortellement blessé, et mourut le lendemain. Au même moment le général Wolfe tomba mortellement frappé d’une balle en pleine poitrine ; mais, avant de mourir il eut la satisfaction d'apprendre que ja victoire était gagnée. Monkton, qui prit sa place, fut abattu d’un coup de feu presque aussitôt après, et ce fut le général Townshend qui recueillit la victoire,

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Lès Français furent rejetés vers la ville. Le &ouverneur et le colonel Bougainville, arrivés trop tard pour Changer le sort de la journée, ralliérent les troupes ; mais le conseil de guerre ne crut pas qu’on püt renouveler le combat. Le camp ‘fut évacué, et l’armée se replia dans la direction des Trois- Rivières, laissant une garnison dans Québec.

Avant la retraite de l’armée française, il y eut une suspension d’armes pour enterrer les morts. Les restes de Montcalm furent déposés dans un trou fait par une bombe : tombeau digne d’un guerrier mort au champ d’honneur. Bougainville Prononça sur sa tombe un court mais touchant éloge funèbre. L’émotion de l'orateur fut partagée par toute l'assistance, et plus d’une larme furtive s’échappa des yeux de ces vieux soldats, peu accessibles à la sensibilité, La scène de l’inhumation de Montcalm a été reproduite dans une estampe où l'artiste a fait figurer les principaux personnages de l’armée, et entre autres le chef indien le Nuage- Orageux, remarquable par son attitude empreinte d’une douleur profonde. Une très belle estampe anglaise de Woollett a aussi représenté les derniers moments du général Wolfe; elle est bien supérieure, comme objet d'art, à Ja gravure française ; aussi est-elle beaucoup plus recher- Chée. La mémoire de Montcalm a été plus dignement honorée par la lettre que Bougainville publia sur sa mort, et par l'inscription qu’il fit graver sur sa tombe et qui était

l'ouvrage de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, Compagnie dans laquelle, ainsi que nous l'avons dit, il aspirait à être reçu,

Le chevalier de Lévis, maréchal de Camp, le plus ancien officier général de l’armée, succéda à Montcalm. Trois jours après la bataille, il exécuta un retour offensif sur Québec, dans l'espoir de ravitailler cette place ou peut-être d’en faire lever le siège. L'armée était arrivée presque en vue de cette ville, lorsqu'on apprit que le commandant français venait de capituler, contrairement à ses instructions (18 septembre).

Les Franco-Canadiens se retirèrent sur la rivière de Jacques Cartier, et le chevalier de Lévis alla établir son Quartier général à Montréal, capitale du haut Canada. Il ne

leur restait plus de cette immense contrée, deux ou trois fois grande comme la France, que le pays resserré entre le nord du lac Champlain, l’est de l'Ontario et Trois- Rivières.

Ils ne songèrent point à traiter. Ils élevèrent la voix une dernière fois vers la mère patrie. On leur envoya trois ou

Quatre bâtiments qui furent pris par les Anglais.

Cependant trois armées allaient se resserrer sur eux pour les écraser. Le général de Lévis résolut de les prévenir par un Coup de main sur Québec. L'hiver avait donné aux Français quelques mois de répit. Le 20 avril, dès que le Saint-Laurent fut à peu près dégelé, le général de Lévis marcha par terre et par eau avec sept mille hommes. Le 95, sa petite armée se réunit sur la rive gauche; elle franchit par une habile manœuvre ja rivière du Cap-Rouge, et son avant-garde, commandée par le colonel de Bougainville, fit replier les avant- postes anglais. Le général Murray, commaÿdant anglais de Québec, se porta rapidement en avant avec six mille soldats et vingt-deux canons et attaqua les Français en marche et sans leur artillerie, qui était en arrière avec une réserve. M. de Lévis rangea ses troupes en bataille sous un feu meurtrier, enfonça les Anglais et prit leurs canons (28 avril). Si les Français n’eussent été harassés de fatigue, ils fussent probablement rentrés dans Québec pêle-mêle avec leurs ennemis. Il fallut entreprendre un siège, avec des pièces de Campagne, contre la formidable artillerie des remparts. Les Canadiens s’imaginaient qu’on allait leur envoyer de l'artillerie de France. Ils avaient toujours les yeux tournés vers le bas du Saint-Laurent, dans l'espoir de voir apparaître le pavillon français.-Ce furent des vaisseaux anglais qui leur apparurent, amenant un secours puissant à la place assiégée.

Il fallut lever le siège : tout était perdu. Les Canadiens prolongèrent la lutte plusieurs mois encore. Bougainville, enfermé avec deux cents hommes dans le fort de Lévis, sur le haut Saint-Laurent, arrêta douze jours ies onze mille combattants du général Amherst. Les trois corps d’armée ennemie se réunirent enfin, du 6 au 8 septembre, devant Montréal, place à peu près sans défense où s'étaient

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Mort de Montcalm.

concentrés les débris du Canada. Le 8 septembre 1760, le marquis de Vaudreuil signa à Montréal la Capitulation qui effaçait la Nouvelle-France de la carte du globe. Les canadiens conservèrent leurs biens » leur religion, et se reconnurent sujets du roi d'Angleterre. Les principaux habitants s’expatrièrent à la suite de l’armée, qu’on embarqua pour la France.

Ainsi tomba cette race d'hommes que l’habitude de vivre au sein de la nature sévère du Nord avait rendue forte et simple comme les anciens. Le sort de leurs descendants n’a pas, on peut le dire, été malheureux sous la domination de l'Angleterre, Cependant, après plus d’un siècle de domination étrangère, ils sont restés Français de cœur. Notre langue est encore celle qu'ils parlent ; la religion Catholique est celle qu’ils professent avec un zèle ; une fermeté et une foi, qu’ils ne rencontreraient peut-être plus dans leur ancienne patrie.

Retour de Bougainville en France, — Sa liaison avec un officier de la marine anglaise. — Étude qu'il fait de cette marine. — 11 est nommé aide de camp du comte de Choiseul-Stainville. — Sa conduite à l'armée d'Allemagne. — Récompense qui lui est accordée. — Après la signature de la paix, il fonde un établissement aux îles Malouines. — Îl est nommé capitaine de vaisseau. — Description des îles Malouines et de l'établissement fondé par Bougainville. — Prise de possession solennelle de ces îles. — Jalousie de l'Angleterre. — L'Espagne réclame la souveraineté de ces îles. — Elles lui sont rétrocédées moyennant une indemnité payée aux fondateurs. — Il est chargé de remettre les Malouines à l'Espagne. — 11 forme le projet d'un voyage de circumnavigation. — Le gouvernement accueille ce projet, et lui donne pour l'exécuter le commandement de la frégate la Boudeuse et de la flûte l'Étoile, — Remise des îles Malouines. — Analyse de son voyage autour du monde par le détroit de Magellan, le grand Océan, jusqu’à son arrivée aux Moluques. — Retour en Europe par Batavia, l'île de France, le cap de Bonne-Espérance, etc. — Relation qu'il publie de ce voyage. — Succès qu'elle oblient. — Détails sur un jeune insulaire de Taïti ramené en France par Bougainville.

Bougainville quitta, le cœur navré, cette terre, théâtre de ses premières armes, et cette brave et vertueuse population qui semblait appartenir à un autre âge, Pendant les premiers jours de navigation, et tout le temps qu'il eut en vue les bords du Saint-Laurent, les bords de l’Acadie et du Cap- Breton, il se livra tout entier à ses tristes pensées, repassant dans son esprit les événements dont il avait été témoin, les hommes avec lesquels il s'était trouvé en rapport, les moyens qu'il aurait fallu employer pour sauver cette belle et intéressante colonie, et ne rencontrant dans ces souvenirs que des sujets de douleur et de regrets.

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Lorsqu'on eut gagné la haute mer, un coup de vent violent qui assaillit le navire détourna Bougainville de ces pénibles réflexions, et le ramena à la réalité de sa situation actuelle. Son instinct de marin se réveilla tout à COUP, car nous avons négligé de dire que pendant les deux traversées qu'il avait faites à la fin de 1758 et au commencement de 1759, il avait continué avec ardeur ses études nautiques, commencées, comme nous l'avons vu, lors de son premier voyage au Canada. Jusque-là il n'avait navigué que sur des bâtiments français. Le vaisseau sur lequel il se trouvait aujourd’hui était anglais et Chargé, par la capitulation du 8 septembre, de transporter une partie des troupes françaises à Brest. Lors donc que la tempête se déchaina furieuse, le premier sentiment de Bougainville fut un mouvement de curiosité, pour voir comment les marins anglais allaient manœuvrer dans cette circonstance. I ne quitta pas un instant le pont du navire, malgré la violence du vent, malgré les vagues énormes qui s’abattaient à bord. 11 suivait avec intérêt tous les mouvements des marins ; il admirait le calme et la précision avec lesquels les matelots, obéissant au sifflet du contremaîilre, exécutaient les manœuvres les plus difficiles et les plus périlleuses. Aussi, quand la tempête fut calmée, il ne put s'empêcher d’adresser en anglais des compliments à l'officier qui avait commandé pendant toute la durée du gros temps.

« Et moi, colonel, répondit l'officier, je vous fais mon compliment du courage que vous avez eu de rester tout ce temps sur le pont, sans y être obligé comme moi; mais, by God! vous devez être marin, Ou je ne comprends rien à votre conduite.

— Oh! répondit Bougainville en souriant , je ne suis qu'un marin amateur ; mais je ne m'en crois pas moins en état de juger que vous avez admirsblement dirigé vos hommes pendant le coup de vent que nous venons d’essuyer, et que, de leur côté, vos matelots ont non moins admirablement exécuté vos ordres. »

L'officier parut très flatté du compliment, et à compter de ce moment il se forma entre eux une liaison qui, sans être intime, devint assez étroite pour permettre à Bougainville

d'obtenir une foule de renseignements sur la marine anglaise, et d'étudier pendant tout le reste de la traversée leur manière d’appareiller, de gouverner, de manœuvrer, etc. ; étude qui devait lui servir utilement plus tard, mais qui momentanémemt abrégea pour lui les ennuis d’une longue traversée,

Aussitôt après son arrivée à Brest, Bougainville se mit en route pour Paris. À peine eut-il pris quelques jours de repos qu’il fut envoyé à l’armée d'Allemagne en qualité d'aide de camp de M. de Choiseul-Stainville, 11 prit une part active aux campagnes de 1761 et 1762, et il se distingua tellement, que le roi, voulant récompenser ses services d'une manière particulière, lui fit don de deux pièces de canon de quatre, qu’il plaça dans sa terre de Normandie, où elles sont devenues un témoignage de gloire héréditaire.

Enfin la paix générale fut signée à Paris, au mois de février 1763; elle mit fin à cette malheureuse guerre dite de Sept ans, qui avait entassé en Allemagne presque autant de ruines que la guerre de Trente ans, et qui avait moissonné un million d'hommes par le fer, par le feu, par le typhus, par la misère. La situation de l'Autriche, qui avait provoqué cette guerre, et de la Prusse, son antagoniste, était absolument la même qu'avant le premier coup de canon. L’équilibre était, au contraire, tout à fait rompu entre la France et l'Angleterre. La France avait perdu la fleur de sa marine, sa vaste domination dans l’Amérique du Nord, ses possessions dans l’Inde, le Sénégal en Afrique, la Louisiane et plusieurs des Petites-Antilles. L’Angleterre, sa rivale, avait acquis un énorme accroissement territorial et une prépondérance d’opinion accablante. Malheureusement cette paix désastreuse pour nous était devenue nécessaire, et l’on ne pouvait adresser de reproches sérieux aux hommes d’État qui Pavaient signée.

La continuation de la guerre eût mis sans doute un officier aussi habile et aussi valeureux que Bougainville au nombre des premiers capitaines; mais la paix ne fit que changer sa destinée, et lui ouvrir une carrière peut-être plus illustre que celle qu’il eût parcourue les armes à la

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Les loisirs de la paix ne convenaient pas à l’activité de son esprit ; il lui fallait des occupations hasardeuses et de grandes espérances, 11 ne délibéra pas longtemps ; il résolut de mettre à profit les connaissances maritimes qu'il avait acquises pour doter la France d’un établissement colonial nouveau, faible compensation sans doute des pertes qu’elle venait d’éprouver, mais qui pouvait être le germe d’autres établissements d'une plus grande importance.

Dans ses navigations pour aller au Canada et pour en revenir, ainsi que pendant son séjour de quatre ans dans ce pays, il avait fait connaissance et s'était même lié avec plusieurs de ces armateurs et de ces marins de Saint-Malo, distingués de temps immémorial par l’audace de leurs entreprises. Il leur persuada de fonder un établissement aux îles Malouines, ainsi nommées par quelques-uns de leurs compatriotes vers la fin du xvrre siècle, nom qui avait prévalu sur celui d’iles Falkland que les Anglais leur avaient donné. Il fit valoir les avantages qu’ils pourraient retirer de cet établissement, fondé à l’autre extrémité du continent de l'Amérique.

Ils consentirent à équiper les vaisseaux, et Bougainville se chargea de former l'établissement lui-même. Le roi lui donna son consentement, le rang de capitaine de vaisseau, avec la permission de « fonder à ses frais un établissement dans ces îles ». « Je proposai au ministre, dit Bougainville dans la relation de son voyage autour du monde, de le commencer à mes frais, et, secondé par MM. de Nerville et d’Arboulin, l’un mon cousin germain et l’autre mon oncle ; je fis sur-le-champ construire et armer à Saint-Malo, par les soins de M. Duclos-Guyot, aujourd’hui mon second, l’Aigle, de vingt canons, et le Sphinæ, de douze, que je munis de tout ce qui était propre pour une pareille expédition. J’embarquai plusieurs familles acadiennes, espèce d'hommes laborieuse, intelligente, et qui doit être chère à la France par l’inviolable attachement que lui ont prouvé ces honnêtes et infortunés citoyens. »

On voit qu'il avait à cœur de rendre une patrie aux braves Canadiens revenus avec lui en Europe après la capitulation de Montréal.

Il partit le 15 septembre sur l’Aigle, accompagné de son cousin M. de Nerville; il arriva aux îles Malouines le 3 février 1764 et jeta l’ancre dans une grande baie qui lui parut commode pour y former un premier établissement.

L'ile était entièrement déserte. La nature n'y offrait, pour la subsistance des hommes, que la pêche et plusieurs sortes de gibier de terre et d’eau. « A la vérité, dit Bougainville, ce gibier était en grande quantité et facile à prendre. Ce fut un spectacle singulier de voir à notre arrivée tous les animaux, jusqu'alors seuls habitants de l’île, s’approcher de nous sans crainte et ne témoigner d’autres mouvements que ceux que la curiosité inspire à la vue d’un objet inconnu. Les oiseaux se laissaient prendre à la main ; quelques-uns venaient d'eux-mêmes se poser sur les gens qui étaiént arrêtés : tant il est vrai que l’homme ne porte point empreint un caractère de férocité qui fasse reconnaître en lui, par le seul instinct, aux animaux faibles l'être qui se nourrit de leur sang! Cette confiance ne leur a pas duré longtemps; ils eurent bientôt appris à se méfier de leur plus cruel ennemi. »

Le 17 mars, Bougainville détermina l'emplacement de la nouvelle colonie, et fit travailler sur-le-champ à la construction des cases pour y loger des colons (dont le nombre était de vingt-neuf, y compris cinq femmes et trois enfants), et d’un magasin assez grand pour renfermer les vivres, les hardes et les provisions de toute espèce qu’il leur laissait pour deux ans. On construisit en même temps un fort en terre et gazon, capable de contenir quatorze pièces de canon. Dans le milieu de cette petite citadelle on éleva un obélisque de vingt pieds de hauteur, décoré des armes de France et d’une effigie du roi en bas-relief, On enterra sous ses fondements quelques monnaies avec une médaille commémorative de l’entreprise. Sur ia face de la médaille était représentée la figure du roi, avec ces mots pour exergue : Tibi serviat ultima Thule ; sur le revers était gravée l’inscription suivante :

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ÉTABLISSEMENT DES ILES MALOUINES , SITUÉES AU 51 DEG. 30 M. DE LAT. AUST. ET 61 DEG. 50 M. DE LONG. OCCID. MÉRID. DE PARIS, PAR LA FRÉGATE L'AIGLE, CAPITAINE P. Du- CLOS-GUYOT, CAPITAINE DE BRULOT, ET LA CORVETTE LE SPHINX, cap. F. CHÉNARD DE LA GIRAUDAIS, LIEUT. DE FRÉG., ARMÉES PAR LOUIS-ANTOINE DE BOUGAINVILLE, COLONEL D'INFANTERIE, CAPITAINE DE VAISSEAU, CHEF DE L'EXPÉDITION ; G. DE NERVILLE, CAPITAINE D'INFANTERIE , ET P. D’ARBOULIN, ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES POSTES DE FRANCE: CONSTRUCTION D'UN FORT ET D'UN OBÉLISQUE DÉCORÉ D'UN MÉDAILLON DE SA MAJESTÉ Louis XV, SUR LES PLANS D'À. L’HUILIER, INGÉNIEUR.-GÉOG. DES CAMPS ET ARMÉES, SERYANT DANS L’EXPÉDITION. SOUS LE MINISTÈRE D’É. DE CHOISEUL, DUC DE STAINVILLE, EN FÉVRIER 1764.

Avec ces mots pour exergue : Conamur tenues gran-

. dia.

Le 5 avril, Bougainville prit solennellement possession des îles au nom du roi de France, et le 8 il mit à la voile pour l’Europe, annonçant son prompt retour à la colonie. En effet, le 6 octobre suivant, il repartait de Saint-Malo sur l’Aigle, et, le 5 janvier 1765, il arrivait aux Malouines. € J’y goûtai, dit-il, la satisfaction inexprimable de voir que mes colons avaient joui d’une santé parfaite, et qu’ils étaient dans le meilleur état... L’hiver n’avait point été rude (on sait que dans l'hémisphère austral cette saison a lieu pendant l’été de notre hémisphère, c’est-à-dire du 21 juin au 22 septembre); il y avait eu fort peu de neige et point de glace. La chasse et la pêche s'étaient toujours faites avec le plus grand succès... Je me hâtai de débarquer les habitants nouveaux et les provisions de toute espèce destinées à la colonie, de faire de l’eau et du lest. » Le 2 février, il mit à la voile pour aller chercher dans le détroit de Magellan des bois assortis, dont les îles Malouines manquent absolument. Le 29 mars suivant, il était de retour avec un chargement complet de bois de construction, et de plus de dix mille plants d’arbres de différents âges destinés à des essais de plantations dans les îles Malouines. Il quitta la colonie le 27 avril suivant : elle comptait alors quatre-

vingts personnes, en Y Comprenant un état-major à la solde du roi.

Tandis que Bougainville se félicitait du succès de son entreprise et voyait avec bonheur prospérer sa petite colonie, les Anglais se montrèrent jaloux de ce faible éta. blissement, comme s’il eût porté ombrage à leur énorme puissance coloniale et maritime. Au mois de janvier 1765, le commodore Byron abordait les îles Malouines dans un port que les Français avaient nommé port de la Croisade, et qui était situé du côté opposé à celui où ils avaient fondé leur établissement. Le commodore le nomma port d'Egmont, en prit possession ainsi que de toutes les iles pour la couronne d’Angleterre, sans toutefois y laisser aucun habitant; mais, dès le mois de janvier 1766, une petite colonie vint s'établir dans le port d'Egmont, sous la conduite du Cäpitaine Macbride, commandant la frégate le Jason. Celui-ci annonça aux autorités françaises établies dans l’île que les îles Falkland appartenaient au roi d'Angleterre, et qu’il était résolu de maintenir, même par la force , les droits de Sa Majesté Britannique.

En apprenant cette nouvelle, Bougainville éprouva un cruel désappointement : le gouvernement français ne fut pas moins contrarié; mais comment se tirer de ce mauvais pas? Si l’on se plaignait par voie diplomatique au cabinet de Londres, le ministère anglais se garderait bien de désavouer ses marins, qui probablement n'avaient agi que par ses ordres ; si l’on voulait employer la force pour résister, ce serait un sûr moyen d'amener l’anéantissement de la colonie naissante, et peut-être une guerre avec l'Angleterre, au lendemain d’une paix déjà si chèrement achetée ; d’un autre côté, si l’on cédait à la première sommation, quelle honte pour la France, et en même temps quelle perte pour les fondateurs de cette entreprise, qui y avaient mis une grande partie de leur fortune!

Sur ces entrefaites, l'Espagne intervint, prétendant que ies iles Maiouines faisaient partie intégrante de ses possessions coloniales de l'Amérique du Sud, et qu'aucune nation étrangère n'avait le droit d'y fonder des établissements sans Sa permission, ni surtout d'en prendre la souverai-

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neté. En conséquence, elle réclama l'évacuation des lieux indûment occupés par les étrangers, ou la remise entre ses mains des établissements déjà fondés, moyennant une juste indemnité accordée aux particuliers qui en avaient fait les frais.

Le gouvernement français accepta avec empressement cette proposition ; l’Angleterre n’osa pas, pour un si faible intérêt, rompre avec l'Espagne. Bougainville, son oncle et son cousin, furent largement indemnisés de leurs dépenses ; car On leur remboursa capital et intérêts sans marchander. Ainsi l’affaire fut arrangée à la satisfaction générale; ce qui nous fait supposer, malgré le silence des historiens et des mémoires du temps, que cette réclamation inattendue de l'Espagne lui fut inspirée par le cabinet français. , qui sait ? peut-être par Bougainville lui-même, pour éviter un conflit avec l’Angleterre.

L'indemnité offerte à Bougainville pouvait le dédom-

mager amplement au point de vue de ses intérêts matériels

engagés dans cette entreprise ; mais, au point de vue de la gloire qu’il s'était promise comme fondateur d’une colonie nouvelle, cette indemnité était loin de le satisfaire. C’est alors qu’il conçut le projet d'illustrer son nom à la manière des Vasco de Gama, des Magellan et de tant d’autres navigateurs devenus célèbres par des découvertes utiles à la fois aux sciences, au commerce et à la civilisation. Presque toutes les nations maritimes de l’Europe pouvaient se vanter, depuis le xvre siècle et même la fin du Xve, d’avoir donné naissance à quelques-uns de ces grands navigateurs. Plus de la moitié du xvrrre s'était écoulée, et la France ne comptait encore aucun nom célèbre par ses voyages de découvertes, et cependant plusieurs aventuriers français avaient fait le tour du globe; mais aucun d'eux n'avait été guidé par le désir de servir la société tout entière. Bougainville résolut donc de relever sa patrie de l’état d’infériorité où elle était à cet égard. Son proiet, présenté au roi, fut accueilli avec faveur. Il reçut, en conséquence, l’ordre d'aller remettre aux Espagnols l'établissement qu'il avait formé aux îles Malouines, et de se rendre ensuite aux Indes orientales, en traversant la mer du Sud entre les tropiques.

On lui donna pour cette expédition le commandement de la frégate la Boudeuse, de vingt-six canons de douze, et de la flûte l'Étoile, chargée des vivres nécessaires pour une longue navigation.

La Boudeuse était un bâtiment neuf qui venait d’être Construit et lancé à Nantes. Bougainville fit voile, le 15 novembre, de l'embouchure de la Loire pour la Plata, où l'Étoile devait le rejoindre; mais un coup de vent qu'il essuya le 17, et qui causa quelques avaries à sa frégate, le forçca de relâcher à Brest pour la réparer. Les détails des réparations et des changements qu'il fit subir à son bâtiment pendant cette relâche montrent l'étendue des Connaissances pratiques et théoriques qu’il avait acquises en peu de temps dans la science si difficile et si compliquée de la navigation, et suffisent pour réfuter l'opinion de ceux qui prétendent que l’on ne saurait devenir un bon officier de marine, si l’on n’a embrassé cette profession dès sa plus tendre jeunesse.

Le 5 décembre, il appareilla de Brest. Son état-major était composé de onze officiers, dont trois volontaires. Parmi ces derniers était le prince de Nassau-Sieghen, qui avait obtenu du roi la permission de faire cette campagne. L’équipage comprenait deux cent trois personnes, matelots, officiers, mariniers » mousses et domestiques. Il arriva au mois de janvier 1767 dans la rivière de la Plata, où il rallia deux frégates espagnoles portant les représentants du roi d’Espagne, à qui il devait faire la remise des îles Malouines. Cette remise eut lieu avec une certaine solennité, le 4° avril 1767.

La première partie de sa mission une fois exécutée, après avoir attendu plus de deux mois la flûte l'Étoile, il se dirigea sur Rio-de-Janeiro, où il lui avait donné rendez-vous. Là il rejoignit sa conserve, et commença bientôt avec elle la seconde partie de son voyage, qui était la plus longue et la plus pénible. Il relâcha à Montevideo, dans la rivière de la Plata; il s’y trouvait à l’époque où l’on expulsa les jésuites du Paraguay. Les détails qu’il donne sur cet événement et sur le gouvernement des Missions ne sont pas une des parties les moins intéressantes de son voyage.

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En sortant de la rivière de la Plata, il fit route au sud, et entra dans le détroit de Magellan pour pénétrer dans le grand Océan ou mer du Sud. Il lutta avec son intrépidité ordinaire contre les périls de toute espèce qui le menacèrent dans ce passage dangereux, et ne parvint à les surmonter que par l’habileté qu’il montrait déjà dans un métier dont il faisait en quelque sorte l'apprentissage.

À sa sortie du détroit, il cingla au nord, reconnut les côtes du Chili, et il dirigea sa marche à l’ouest. Après une recherche inutile sur la terre de Davis, il rencontra sur sa route, à près de mille lieues des côtes occidentales d’Amérique, un groupe d'îles basses qu’il nomma archipel Dangereux, et qu’on appelle aujourd’hui îles Pomotou, du nom que leur donnent les habitants. Ce groupe, situé entre 17° et 1% et demi de latitude sud, a une étendue en longitude d'environ sept degrés, ou de plus de deux cent quarante lieues. Il eut ensuite connaissance des îles de la Société, et Signala le premier celles qui portent sur les cartes les plus récentes les noms suivants : Tehaï, Lanciers, Heïou, Dawa- Hadi, Bird, Croker et Melville, et mouilla le 6 avril 4768 à Taïti. Cette île, la Sagittaria de Quiros, avait été retrouvée l’année précédente par l'Anglais Wallis, qui la nomma Otahiti.

| Malgré le court séjour que Bougainville fit sur cette terre, il donna sur ses productions et sur les mœurs de ses habitants des détails remplis de charme et de vérité.

Au moment où Bougainville allait quitter Taïti, un jeune insulaire, nommé Aotourou, témoigna le désir de l’accompagner et de venir en France avec lui. Bougainville y consentit volontiers par plusieurs motifs : d’abord il lui servirait d’interprète et en quelque sorte de répondant au milieu des iles innombrables parsemées sur ces mers inconnues, et dont presque tous les habitants avaient les mêmes mœurs et parlaient la même langue; puis, comme il annonçait beaucoup d'intelligence, il donnait l'espoir de contribuer à la civilisation de ses compatriotes, et peut-être un jour à cimenter une alliance entre la France et ces contrées lointaines, « les plus belles de l'univers. » Nous verrons plus tard ce que devint le jeune Aotourou.

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En quittant l'ile de Taïti, Bougainville fit route à l’ouest et découvrit plusieurs des îles Hamoa, qu’il nomma îles des Navigateurs. Dans ce groupe, un des plus peuplés et des plus importants de l'Océanie, le type polynésien parait développé au plus haut degré de perfection physique; mais l'assassinat de de Langle et de ses compagnons acquit, vingt années plus tard, une funeste Célébrité à la férocité de ses habitants.

Bougainville traversa ensuite la partie septentrionale d’un autre archipel, que Quiros avait appelé, en 1606, Terres du Saint-Esprit. Croyant l’avoir vu le premier, parce que la navigation de Quiros était alors presque entièrement oubliée, il lui donna le nom de Grandes-Cyclades ; ce sont les mêmes iles que Cook visita en entier pendant l’année 1774, et qu’il nomma Nouvelles - Hébrides.

La Nouvelle-Hollande, appelée aujourd’hui Australie, n'était pas encore bien connue à cette époque; sa côte orientale n’a été visitée avec soin qu’en 1770. Il se flattait toutefois d’y aborder en Suivant le parallèle de 15 ou 46° de latitude sud. Il rencontra sur cette route un rocher à fleur d’eau, et hors de vue de toute terre, qui est à environ cent vingt lieues du Continent australien. Parvenu à l’éviter, il continua sa route à l’ouest » El eut connaissance, à quarantecinq lieues plus loin, d’un autre récif très étendu, au delà duquel on crut voir une terre dans un grand éloignement, Bougainville jugex que sa course pourrait être arrêtée s’il

continuait à suivre la même direction : d’ailleurs le peu de vivres qui lui restait ne lui permettait pas de s’engager dans un parage qui pouvait être très périlleux, et d’où il aurait eu peut-être beaucoup de peine à sortir. Il prit le parti sage de se diriger au nord et de contourner la partie septentrionale de la Nouvelle-Guinée, Les terres inconnues qu'il nomma la Louisiade l’arrêtèrent dans cette nouvelle route. Heureusement que l’état de détresse où se trouvaient ses bâtiments l’'empêcha une seconde fois de faire route à l’ouest ; car il aurait trouvé la chaine continue de: récifs qui barrent le dangereux détroit de Torrès, situé ontre la

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Sa route fut ensuite continuée au nord; il passa dans le détroit qui sépare les îles Salomon d’une grande île qu'il nomma Bougainville, ainsi que le détroit dont nous venons de parler : ces noms leur sont restés et figurent encore sur les cartes géographiques. Il longea ensuit: les îles les plus septentrionales de ce grand arChipel, qui n’avaient pas été vues depuis Mandana, et dont les naturels manifestèrent les dispositions les plus hostiles. Une relâche de quelques jours au “port Praslin, de la Nouvelle-Irlande, lui donna le moyen de ravitailler un peu ses navires; mais sur cette terre inculte et sauvage il ne put renouveler ses vivres : les habitants, sans doute effrayés de l'apparition des Européens, restèrent cachés. En quittant le port Praslin, Bou- Sainville se dirigea parallèlement à la côte nord de la Nouvelle- Guinée, et découvrit un grand nombre de petites iles auxquelles il donna des noms ; entre autres l’île Boudeuse, des Hermites, Commerson ,» des Anachorètes, etc. Enfin, après une navigation des plus pénibles, au moment où les vivres allaient manquer à ses équipages, parmi lesquels le SCorbut faisait des ravages effrayants, il arriva dans l’archipel des Moluques et vint relâcher au port de Cajeli, dans lile Bourou, où les Hollandais avaient une station et un comptoir. Nous ne saurions résister au désir de reproduire ici quelques passages du récit de Bougainville, de son entrée et de son séjour à Cajeli.

« Ce ne fut pas sans d’excessifs mouvements de joie que nous découvrimes, à la pointe du jour, l’entrée du golfe Cajeli. C’est où les Hollandais ont leur établissement ; C'était le terme où devaient finir nos plus grandes misères. Le scorbut avait fait parmi nous de cruels ravages depuis notre départ du port Praslin; personne ne pouvait s’en dire entièrement exempt, et la moitié de nos équipages était hors d'état de faire aucun travail. Huit jours de plus passés à la mer eussent assurément coûté la vie à un grand nombre, et la santé à presque tous. Les vivres qui nous restaient étaient si pourris et d’une odeur si cadavéreuse, que les moments les plus durs de nos tristes journées étaient ceux où la cloche avertissait de prendre ces aliments dégoûtants et malsains. Combien cette situation embellissait encore à nos yeux le charmant aspect des côtes de Bourou! Dès le milieu de la nuit, une odeur agréable, exhalée des plantes aromatiques dont les îles Moluques sont couvertes, s'était fait sentir plusieurs lieues en mer, et avait semblé l’avant-coureur qui nous annonçait la fin de nos maux. L'aspect d'un bourg assez grand, situé au fond du golfe, celui des vaisseaux à l’ancre, la vue des bestiaux errants dans les prairies qui environnent le bourg, causèrent des transports que j’ai partagés sans doute et que je ne saurais dépeindre. » |

Il fit aussitôt manœuvrer pour entrer dans ce port; mais à peine avait-il jeté l’ancre, qu’un obstacle inattendu vint causer à nos marins une cruelle déception, et leur faire éprouver pendant quelque temps le supplice de Tantale. Écoutons le récit de Bougainville.

« À peine avions-nous jeté l'ancre, que deux soldats hollandais sans armes, dont l’un parlait français, vinrent à bord me demander, de la part du résident du comptoir, quels motifs nous attiraient dans ce port, lorsque nous ne devions pas ignorer que l’entrée n’en était permise qu’aux seuls vaisseaux de la Compagnie hollandaise. Je renvoya avec eux un officier pour déclarer au résident que la nécessité de prendre des vivres nous forçait à entrer dans le premier port que nous avions rencontré, sans nous permettre d’avoir égard aux traités qui interdisaient aux na-

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ges depuis it s’en dire pages était plus passés un grand S qui nous davéreuse, s journées es aliments >mbellissait le Bourou!

xhalée des couvertes, ait semblé nos maux.

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vires étrangers la relâche dans les ports des Moluques, et que nous sortirions aussitôt qu'il nous aurait fourni les secours dont nous avions un besoin indispensable, Les deux Soldats revinrent peu de temps après pour me communiquer un ordre signé du gouverneur d’Amboine, duquel lé résident de Bourou dépend directement, par lequel il est expressément défendu à celui-ci de recevoir dans son port aucun vaisseau étranger. Le résident me priait en même temps de lui donner par écrit une déclaration des motifs de ma relâche, afin qu’elle püût justifier aux feux de son supérieur, auquel il l'enverrait, la conduite qu’il était obligé de tenir en nous recevant ainsi. Sa demande était juste, et j'y Satisfis en lui donnant une déposition signée, dans laquelle je déclarais qu’étant parti des îles Malouines, et voulant

aller dans l’Inde en passant par la mer du Sud, la mousson !

contraire et le défaut de vivres nous avaient empêchés de Sagner les îles Philippines, et forcés de venir chercher au premier port des Moluques des secours indispensables , Secours que je le sommais de me donner en vertu du titre le plus respectable, l'humanité,

« Dès ce moment, il n'y eut plus de difficultés ; le résident, en règle vis-à-vis de sa compagnie, fit contre fortune bon cœur, et il nous offrit ce qu'il avait d’un air aussi libre que s’il eût été maître chez lui, Vers les cinq heures je descendis à terre avec plusieurs officiers pour lui faire une visite. Malgré le trouble que devait lui causer notre arrivée, il nous reçut à merveille. I] nous offrit même à Souper, et certes nous l’acceptâmes. Le Spectacle du plaisir et de l’avidité avec lesquels nous le dévorions lui prouva mieux que nos paroles que ce n’était pas sans raison que nous criions la faim. Tous les Hollandais en étaient en extase; ils n’osaient manger, dans la crainte de nous faire tort. Il faut avoir été marin et réduit aux extrémités que nous éprouvions depuis

plusieurs mois, pour se faire une idée de la sensation que produit la vue de salades et d’un bon souper sur des

ües gcns

en pareil état. Ce souper fut pour moi un des plus délicieux

1 On nomme smousson un vent réglé, périodique, de. la mer des

Indes, qui souffle six mois du même côté et les six autres mois du côté opposé.

instants de mes jours, d'autant que j'avais envoyé à bord des vaisseaux de quoi y faire souper tout le monde aussi bien que nous. »

Après six jours de relâche dans ce port, pendant lesquels on embarqua des provisions fraiches de toutes sortes et d’une excellente qualité, les navires remirent à la voile et se rendirent à Batavia, où ils séjournèrent quelque temps. De là Bougainville se dirigea sur l’île de France, puis revint en Europe par le cap de Bonne-Espérance, l’île Sainte-Hélène et l’Ascension, et il arriva à Saint-Malo le 16 mars 1769, après un voyage qui avait duré vingt-huit mois, Malgré les fatigues, les privations et les maladies qu'avait éprouvées son équipage pendant une si longue navigation, il n'avait perdu que sept hommes sur deux cent quatorze qui s'étaient embarqués. Sa conserve l'Étoile, qui rentra en France un mois après la Boudeuse, sur cent vingt hommes d'équipage n’en avait perdu que deux de maladie.

Ainsi Bougainville eut l'honneur d’être le premier capitaine français qui eût fait le tour du monde; mais ce qui lui assure un tout autre titre à l’immortalité, c'est d’avoir signalé à la géographie plusieurs terres entièrement inconnues avant lui, et dont quelques-unes forment des archipels importants.

Bougainville publia, deux ans après son retour, une r'elation de son voyage sous ce titre: Voyage autour du monde ‘ sur la frégate du roi LA BOUDEUSE ct la flûte L'ÉTOILE. Cette relation, écrite d’un style animé, gracieux et plein de mouvement, compléta le succès de cette expédition. Elle fut presque immédiatement traduite en anglais et en allemand. Une des particularités de ce récit, c’est que le caractère de l'auteur s’y trouve peint au naturel; on y reconnaît le marin intrépide qui ne s’étonne d'aucun danger, et s’est presque fait un jeu de les surmonter. Partout on remarque la même bonté et le même enjouement qui lui ont fait des amis de tous ceux qui 6nt vécu avec lui. Il a toujours su maintenir ses équipages dans la joie, au milieu des plus grands périls et des plus grandes privations. Or trouvait aussi un charme dans les détails neufs, précis, curieux, que Bougainville rapportait des pays qu’il avait visités, et dans la

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tant de vérité, en traits si saillants, qu’on s’en fait sur-le- Champ une représentation vivante. Les cartes qui accom- Pagnent sa relation, et qu'il a dressées pendant son voyage, n'ont pas, il est vrai, la perfection de celles qui ont été faites depuis: elles méritent cependant de grands éloges, parce qu'elles sont ce qu'il était possible de faire de mieux avec les moyens qu'il avait à sa disposition, On ne doit pas e d'instruments de précision, arines, n'avait Pas encore été uent il n'avait aucun moyen leine mer. Le contre-amiral d'Entrecasteaux a visité plusieurs lieux dont Bougainville » CL il rend souvent hommage à l’exacti-

S fixées par lui, et à la jus-

lorsqu'il s’agit de le trait suivant :

Guinée, quelques deuse, on fit quelques présents aux hom taient ; après les avoir reçus, allaient chercher des noix de coco; on ] le même langage qu’on les recevrait ave gnèrent aussitôt; mais, dit Bougainville à vingt pas, qu’un de ces hommes perfide flèche qui heureusement n’attei

ensuite à force de rames :

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mes qui les monfirent signe qu'ils eur répondit dans C plaisir. Ils s’éloi- » à peine furent-ils S tira sur nous une gnit personne, Ils fuirent nous étions trop forts pour les

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Trente ans après son départ de l’île Bourbon, les Français de l'expédition de l'amiral d’Entrecasteaux y virent deux vieillards qui l’avaient connu, et qui ne purent s'empêcher de verser des larmes d’attendrissement lorsqu'ils entendirent prononcer son nom. C’est cette affection qu’il inspirait aux sauvages qui détermina un des insulaires de Taïti à l’accompagner en France. Voici comment Bougainville raconte l’embarquement du jeune Aotourou.

« Dès l’aube du jour, lorsqu'ils (les Taïtiens) s’aperçurent que nous mettions à la voile, Ereti (un des chefs de l'ile) avait sauté seul dans la première pirogue qu’il avait trouvée sur le rivage, et s’était rendu à bord. En y arrivant, il nous embrassa tous; il nous tenait quelques instants entre ses bras, versant des larmes et paraissant très affecté de notre départ. Peu de temps après, la grande pirogue vint à bord chargé® de rafraichissements de toute espèce; ses femmes étaien: dedans, et avec elles ce même insulaire qui le premier jour de notre atterrage était venu s’établir à bord de l'Étoile. Ereti fut le prendre par la main, et il me le présenta, en me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait nous suivre, et me priant d'y consentir. [l le présenta énsuite à tous les officiers, chacun en particulier, disant que c’était son ami qu’il confiait à ses amis, et il nous le recommanda avec les plus grandes marques d'intérêt. On fit enccre à Ereti des présents de toute espèce; après quoi il prit congé de nous et put rejoindre ses femmes, lesquelles ne cessèrent de pleurer tou. le temps que la pirogue fut le long du bord. Il y avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l’insulaire qui venait avec nous fut embrasser. [l lui donna trois perles qu’il avait à ses oreilles, et malgré les larmes de cette jeune fille, son épouse ou sa fiancée, il s’arracha de ses bras et remonta dans le vaisseau. Nous quittâmes ainsi ce bon peuple, et je ne fus pas moins surpris du chagrin que leur causait notre départ que je l'avais été de leur confiance affectueuse à notre arrivée. »

Bougainville amena le jeune insulaire à Paris, où il resta onze mois. [Il devint pendant ce temps un objet de curiosité bienveillante de la part des uns, indiscrète ou futile

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de la part des autres. Parmi le grand nombre de personnes qui ont désiré le voir, il remarquait facilement ceux qui lui voulaient du bien, et son cœur reconnaissant ne les oubliait pas; car la reconnsissance et l'affection étaient un besoin de son cœur. Il aimait Bougainville avec une ten. dresse toute filiale, et, pour lui prouver son attachement, il voulut changer son nom pour le sien, et il se fit appeler Poutavery, seule manière dont ii pouvait prononcer le nom de Bougainville.

Au mois de mars 1770, Aotourou ou Poutavery partit pour l’île de France, dont le gouverneur et l’intendant devaient, d’après les ordres du ministre, le renvoyer à Taïti sur un navire armé, partie aux frais de l'État, partie aux frais de Bougainville. Il arriva en très bonne santé à l’île de France, au mois d’octobre suivant. Après un séjour de quelques mois dans cette ile, M. loivre, l'intendant, le fit embarquer sur un navire chargé de présents pour sa famille et pour les chefs taïtiens, et en outre d'outils, d'instruments de fer de toute espèce, de graines de blé, de riz, de légumes, etc., de bestiaux, de chevreaux et d’une foule d’autres objets qu’on jugea devoir être utiles à ces peuples.

En quittant l'ile de France, le bâtiment se rendit à Madagascar, où il devait compléter son chargement, Pendant cette courte traversée, Aotourou, qui jusque-là avait joui d’une santé parfaite, tomba malade; on reconnut bientôt tous les symptômes de la petite vérole, et au brut de quelques jours il succomba à cette terrible maladie. Le bâtiment, dont l'expédition devenait sans objet, retourna à l’île de France, où il fut désarmé.

Mariage de Bougaiuville. — Sa vie dans la retraite. — Révolte des colonies anglo-américaines contre la Grande-Bretagne. — Déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique. — Ils demandent et obtiennent l'alliance de la France. — Déclaration de guerre de l’Angleterre contre la France, — Bougainville reprend du service dans l’armée navale. — A la suite de la première campagne, Bougainville est nommé chef d'escadre (contre-amiral). — Ses campagnes sous le comte de Grasse. — Combai de Bougainville contre l'amiral Hood, — Bougainville contribue à la prises de Tabago. — Sa conduite brillante au combat naval du 5 septembre. -— La flotte de l'amiral de Grasse contribue à la capitulation de lord Cornwallis et à la reddition d'Yorktown et de Glocester. — Indépendaace des États-Unis assurée. — Rétour de de Grasse aux Anliiles, — }‘rise de l'ile de Saint-Christophe. — Ruse de l'amiral Hood, malairesse de l'amiral de Grasse. — L'amiral Rodney rejoint l'amiral Hood. De Grasse tente de se réunir à la flotte espagnole. — Batailie navale du 12 avril 1782 perdue par de Grasse. — Conduite de Bougainville pendant la bataille. — 11 rallie, avec Vaudreuil, les débris de notre flotte et la conduit à Saint-Domingue, — Paix entre la France et l'Angleterre. — Retour de Bougainville en France, — Il est nommé maréchal de camp. — Il projette une expédition au pôle nord. — Le ministre Brienne s’y oppose. — Bougainville est nommé commandant de l’armée navale de Brest révoltée (1790); il ne peut réussir à la faire rentrer dans l'ordre. — Il donne sa démission. — Son dévouement à la personne de Louis XVI. — 11 est arrêté comme suspect. — Rendu à la liberté, il est nommé membre de l’Institut. — Napoléon le le nomme sénateur. — Mort de Bougainville, le 31 août 1811

Au retour de son voyage de circumnavigation, Bougain- “ prit enfin un peu de repos, qu'il avait bien gagné par quatorze ou quimsæ ans de fatigues continuelles dans la guerre et dans ses voyages maritimes. Pendant dix ans il vit dans la retraite, et son nom, qui vient d'acquérir une immense renommée comme navigateur, ne figure plus parmi

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les officiers supérieurs pourvus d'emplois actifs dans l’armée de terre ou de mer. Du reste, quand on connait Bougainville, on se figure aisément que ce repos chez lui n’était pas de l’oisiveté. Ce fut pendant les premières années après son retour qu'il écrivit la relation de son voyage, dont la première édition parut en 1771, in-8; la seconde, publiée en deux volumes in-4°, parut l’année suivante. Une correspondance active, des recherches et des travaux scientifiques ne cessèrent d'occuper ses loisirs.

Ce fut aussi vers ce temps qu’il songea à se marier. Il avait perdu son frère en 1763; son oncle était mort pendant son voyage autour du monde, il ne lui restait plus de proche parent sur qui il pût reporter son affection; il résolut de se créer une nouvelle famille, et dans ce but il épousa Mie de Montendre, d’une naissance distinguée, et qui passait pour une des plus belles et des plus aimables personnes de son temps.

Pendant les dernières et tristes années du règne de Louis XV, Bougainville véc:4 de plus en plus dans la retraite, cherchant dans l’étude et dans la vie de famille une distraction à l’indignation et à la douleur que lui causait l’état de honte et d’affaissement dans lequel était tombé le gouvernement de la France. Aussi avec quel transport de joie il salua, au 10 mai 1774, l’aurore d’un nouveau règne et l'avènement d’un prince qui ramenait avec lui la vertu sur le trône! Cependant il laissa la foule des ambitieux et des courtisans solliciter les faveurs du jeune roi; il continua de se tenir à l'écart, résolu de r’offrir ses services que quand le moment serait venu de le faire d’une manière utile pour son pays.

Dans sa retraite, Bougainville suivait avec le plus vif intérêt l'agitation qui régnait en ce moment dans les colonies anglaises de l'Amérique du Nord, et qui tendait à oparer leur séparation coiiplète de Ja métropole Lé dis sentimeñt entre ces Coivüies &t là fière päirie avait CON mericé mnldiéioment après la paix de 1703, qui avait définitivement cédé le Canada à l'Angleterre, Dans cette guerre, dont nous avons raconté los principaux événements, les Anglo-Amérieains avaient énergiquement combattu et ÿ*

fait de grands sacrifices en hommes et en argent. Ils avaient acquis des connaissances dans l’art militaire et pris confiance dans leurs propres forces. Des idées d'indépendance commencèrent à germer dans le sein de ces colonies, et elles n’obéirent plus qu'avec répugnance aux restrictions qu’il plaisait au parlement anglais d'imposer à leur commerce. Dès 1764, une Déclaration des droits de l’homme fut formulée dans la Nouvelle-Angleterre, et plusieurs provinces résistèrent aux nouveaux impôts que l’Angleterre voulait établir. Des troubles eurent lieu en 1767, en 1770, en 1774. En 1775, les hostilités éclatèrent ouvertement; vingt mille Américains assiégèrent le général Gage dans Boston; tous les comtés ou provinces se soulevèrent, et Washington fut nommé généralissime des troupes américaines. Enfin les Américains ayant appris que la Grande-Bretagne envoyait des troupes étrangères pour les soumettre, et qu’elle interceptait leur commerce et s’emparait de leurs navires, repoussèrent tout esprit de conciliation, et le 4 juillet 1776, date mémorable, le congrès rassemblé à Philadelphie proclama la Déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique, rédigée par Franklin, Jefferson, John Adams, etc.

11 fallut alors vaincre ou périr. La guerre se fit avec une violence sans égale, comme cela arrive toujours dans les guerres civiles. Les succès furent longtemps balancés, et il est douteux que les Américains, réduits à leurs propres forces, eussent triomphé de leurs puissants ennemis; mais ils implorèrent l’assistance de l’ancienne rivale de l’Angleterre, de la France; et celle-ci, en apportant son épée dans là balance, la fit pencher en faveur de ses nouveaux alliés.

Le 6 février 1778, le gouvernement français reconnut l’indépendance des États-Unis d'Amérique, et signa un traité de commerce et d'alliance avec eux.

En apprenant la conclusion d’un pareil traité, l’Angleterre, comme on s’y attendait, déclara la guerre à la France.

Les hostilités commencèrent aussitôt sur mer. La marine . franzaise se releva dans cette guerre des échecs qu’elle avait subis dans la malheureuse guerre de Sept ans. Les d’Orvilliers, les d'Estaing, les Lamothe-Piquet, les Bougainville, soutinrent dignement l'honneur du pavillon français, Il ne

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saurait entrer dans notre cadre de raconter ici les expéditions de notre marine dans les diverses mers du globe pendant la guerre de l'indépendance américaine; nous nous bornerons à parler des principales actions auxquelles prit part le héros de cette histoire.

Dès que la guerre fut déclarée, Bougainville reprit du service dans l’armée navale. Il reçut le commandement d'un vaisseau de ligne dans Ja flotte de M. d'Orvilliers, et se trouva à l'affaire du 97 janvier 1778, où les habiles manœuvres de l'amiral français forcèrent l'amiral anglais à se réfugier honteusement à Plymouth, Il prit part, l’année suivante, à la démonstration que la même flotte fit sur les côtes d'Angleterre, et qui jeta un instant la terreur sur le littoral britannique, où l’on craignait une descente des Français.

À la suite dé cette campagne, Bougainville fut nommé chef d’escadre (contre-amiral), et c’est en cette qualité qu’il fit partie de la flotte envoyée de Brest à la Martinique, escortant un grand convoi, et si bien outillée qu'elle put faire le voyage en trente-six jours. Cette flotte était composée de vingt et un vaisseaux de ligne, commandés par le comte de Grasse, lieutenant général, vice-amiral. L'avantgarde était sous les ordres de Bougainville, qui avait arboré son pavillon sur le vaisseau l’Auguste. L’amiral anglais Hood essaya en vain, avec dix-huit vaisseaux, de fermer la baie de Fort-Royal à la flotte française. Bougainville, qui marchait en tête, attaqua vivement le vaisseau de l'amiral Hood; celui-ci, après s’être défendu vaillamment, échappa, grâce à l’habileté de ses manœuvres, et se retira vers l’île d’Antigoa. Pendant ce temps-là. “e Grasse introduisit son convoi dans la baie, et renforça son escadre de quatre vaisseaux qui étaient bloqués dans cette rade (28-29 avril 1781).

La flotte française, laissant aller Hood, vint faire une fausse attaque sur Sainte-Lucie; pendant ce temps Bougainville, avec son escadrille, avait jeté un corps de troupes françaises sur Tabago, la plus méridionale des îles sous le Vent. Quelques jours après, toute la flotte se porta du même côté avec de nouvelles troupes de débarquement, La gar-

nison anglaise de Tabago capitula le 2 juin, sans que la flotte anglaise eût pu lui porter secours.

Au commencement de juillet, l'amiral de Grasse fit voile de la Martinique pour le Cap-Français de Saint-Domingue, y prit trois mille soldats de débarquement, franchit avec bonheur le double canal de Bahama, où s’engageaient rarement les flottes, et alla mouiller le 30 août à l'entrée de la Chesapeak, cette baie immense qui s'enfonce de quatrevingts lieues au cœur des États-Unis. La flotte ferma cette baie, bloqua la rivière James et débarqua trois mille Français qui se réunirent à l’armée de la Fayette.

Le 5 septembre, on signala une flotte anglaise : c'était l'escadre de New-York, sous l'amiral Graves, renforcée d’une partie de la flotte des Antilles aux ordres de Hood. De Grasse, sans attendre un bon nombre de ses matelots occupés à débarquer les soldats, alla au-devant des Anglais avec vingt-quatre vaisseaux de ligne contre vingt. L’amiral Graves, reconnaissant la force des Français, profita de l'avantage du vent pour éviter une action générale; mais son avant-garde, commandée par Hood, ne put éviter l’avant-garde française, « que commandait l’illustre navigateur Bougainville, et en fut fort maltraitée. » Un des vaisseaux anglais, près de couler, dut être abandonné de son équipage, quatre autres furent à peu près désemparés. La nuit permit à Graves de se rallier et de se réparer. 11 n’essaya pas de renouveler le combat, et reprit la haute mer, tandis que de Grasse retournait à son blocus, enlevant sur son Chemin deux frégates anglaises qui tentaient de pénétrer dans la rivière d’York. De Grasse trouva, à la hauteur du cap Henry, à l'entrée de la baie de Chesapeak, l'escadre française de Rhode-Island que le comte de Barras venait mettre sous ses ordres. De Grasse eut alors trente-huit vaisseaux de ligne sous son pavillon, force qui interdisait à l'ennemi toute espérance d'un secours maritime !,

Pendant son séjour dans la baie de Chesapeak, la flotte débarqua de l’artilierie de siège et des munitions, et facilita le transport des troupes des armées de Rochambeau et de

* Henri Martin, Histoire de France, t. XIX, p. 591,

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Washington, qui assiégaient Yorktown et Glocester sur les deux hords de la large rivière d’York, où s’était retiré lord Cornwallis, général en chef de l’armée anglaise. La tranchée fut ouverte devant Yorktown, dans la nuit du 6 au 7 octobre; la nuit du 24, deux colonnes, l’une d'infanterie légère américaine, conduite par la Fayette, l’autre de grenadiers et de chasseurs français, aux ordres du maréchal de camp Vio-

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Assaut des redoutes de Yorktown.

mesnil, enlevèrent à la baïonnette deux redoutes qui couvraient la gauche des lignes ennemies. La prise de ces redoutes rendait on ne peut plus critique la position de lord Cornwallis, qui ne pouvait plus espérer de secours par mer, puisque le seul point par où il eût pu en recevoir était occupé par la flotte de l’amiral de Grasse. Le 19, il capitula pour Yorktown, Glocester et la flottille, et se rendit prisonnier de guerre avec sept mille soldats et mille matelots ; deux cent quatorze canons et une trentaine de bâtiments tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Un vaisseau de cin-

quante et plusieurs autres navires avaient été brûlés. La

flotte anglaise, renforcée jusqu’au nombre de vingt-sept vaisseaux, ne reparut, le 27 octobre, devant le cap Henry, que pour recevoir la nouvelle de ce désastre, et fut trop heureuse elle-même d'échapper à de Grasse.

Cet événement assurait désormais l'indépendance des États-Unis. Un long cri de joie retentit dans toute l’Amérique. Après Dieu, ce fut la France que tout un peuple Salua comme l’auteur de sa délivrance.

Washington et la Fayette eussent voulu compléter la victoire en retenant près d’eux l’amiral de Grasse pour les aider à chasser les Anglais de la Caroline du Sud et de la Géorgie. De Grasse ne crut pas pouvoir prolonger sa coopération et retourna aux Antilles. Il commença ses opérations par une tentative sur la Barbade, que les vents contraires firent échouer; puis il envoya Bougainville débarquer Bouillé avec six mille hommes sur l'ile de Saint-Christophe (11 février 1782). La faible garnison anglaise abandonna la ville de la Basse-Terre, chef-lieu de l'ile, et les batteries de la côte, et se réfugia sous le morne fortifié de Brimston-Hil], où les Français l’assiégèrent. La flotte anglaise de l'amiral Hood accourut de la Barbade au secours de Saint-Christophe. Elle n’avait que vingt-deux vaisseaux contre trente. De Grasse veut profiter de sa supériorité pour accabler l’ennemi. [ quitte la rade où il était embossé, et va aux Anglais. Hood recule, attire l’amiral français au large ; puis, par une manœuvre d’une grande habileté, il tourne la flotte française et va se porter dans cette même rade que de Grasse vient d'abandonner. De Grasse, furieux, tâche de réparer sa maladresse à force de témérité : il attaque deux fois Hood dans l’excellent poste que celui-ci lui a dérobé ; il est repoussé par deux fois, et la flotte anglaise débarque un corps de troupes qui s’efforce de secourir Brimston-Hill. Par bonheur, le général des troupes de terre sait réparer la faute de l'amiral: un petit détachement du corps de Bouillé bat

Hood (15 février).

Hood, pris entre la flotte française et les batteries que

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Bouillé faisait dresser sur les hauteurs qui dominent la rade, élait perdu sans une nouvelle faute de l'amiral fran çais. De Grasse eut l’imprudence de quitter son mouillage pour aller chercher des vivres, au lieu d'y envoyer ses frégates. Hood, la nuit, coupa ses câbles et s’échappa. Quand de Grasse revint le lendemain à son mouillage, il était hors de vue,

L’amiral Hood, si habilement échappé à de Grasse, fut rejoint par une escadre amenée d'Europe par Rodney, et celui-ci, en prenant le commandement en chef, avait trentehuit vaisseaux de ligne sous son pavillon, Les Français, réunis aux Espagnols, devaient être encore très supérieurs, et leur plan était d'aller attaquer la Jamaïque avec cinquante vaisseaux et de nombreuses troupes de débarquement rassemblées à la Martinique, à Saint-Domingue et à Cuba,

Il fallait avant tout opérer sur les côtes de Saint-Domingue la jonction entre la flotte française et la flotte espagnole. Jusque-là l’intérêt capital des Français était d'éviter la bataille, comme l'intérêt des Anglais était de la livrer. De Grasse mit à la voile du Fort-Royal de la Martinique le 8 avril, avec trente et un vaisseaux de ligne, deux de cinquante canons et un convoi de cinquante voiles. Bougainville commandait toujours l’avant-garde ou la première escadre; Vaudreuil, le fils de l’ancien gouverneur du Canada, avait sous ses ordres la troisième escadre ou l’arrière-garde ; le corps de bataille était directement commandé par l’amiral de Grasse, qui avait arboré son pavillon sur la Ville de Paris, vaisseau de cent dix canons. Bougainville montait l’'Auguste, et Vaudreuil le Triomphant, chacun de quatreyingts canons.

De Grasse se dirigea vers le canal qui sépare la Dominique de la Guadeloupe, pour débouquer au vent des îles. Rodney, qui l'observait de Sainte-Lucie, se met à sa poursuite. Les Francais s’éloignent, favorisés par une brise dont l'avant-garde anglaise seule peut profiter contre eux. De Grasse ne résiste pas à la tentation d'atteindre cette avantgarde, et de prendre sa revanche sur Hood, qui la commandait. La division de Hood est, en effet, assez maltraitée,

mais non point accablée, et, lorsque le centre anglais parvint à lui porter secours, de Grasse se décide à éviter un engagement général. Il y réussit (9 avril). Rodney emploie la nuit à se rallier et à se préparer. De Grasse fait filer son convoi sous l’escorte de deux vaisseaux de cinquante, et poursuit sa route, laissant à la Guadeloupe deux vaisseaux de soixante-quatre, séparés ou obligés de relâcher par acci-

dents de mer. Le 11 avril, On est presque hors de la vue

des ennemis; rien ne paraissait alors pouvoir contrarier sa jonction avec les Espagnols, lorsque dans la nuit du 10 au 11 un de ses vaisseaux, Le Zélé, de soixante - quatorze, se trouve endommagé par un maladroit abordage, s’attarde et ne peut plus suivre l’armée. Au lieu de le faire relâcher à une des îles françaises, dont on était fort près, ou même de le brûler après avoir fait recueillir l'équipage par ses frégates, l'amiral eut l’inconcevable imprudence de virer de bord et de se porter à son secours avec toute sa flotte. Rodney sut mettre à profit cette faute inconcevable, et avec ses trentehuit vaisseaux il attaqua vigoureusement la flotte française, qui n’en avait plus que vingt-huit.

Le 12 avril (journée fatale pour notre marine), à sept heures du matin, le feu fut engagé sur toute la ligne. Les Français montrèrent un inébranlable courage, et, jusque vers midi, soutinrent la lutte sans désavantage marqué. Rodney parvint enfin, par la supériorité de ses manœuvres, à couper leur ligne et à gagner le vent. Dès lors le désordre fut sans remède : chaque vaisseau français n’eut plus qu’à se défendre en désespéré au poste où l'avaient jeté les hasards du combat et de la mer. Encore plusieurs vaisseaux de l’escadre de Bougainville, tombés sous le vent, se trouvèrent-ils à peu près dans l'impossibilité de prendre part aux efforts désespérés de leurs Compagnons d’armes. Il en lut de même de l’escadre de Vaudreuil. Le nombre devait l'emporter. Trois vaisseaux de soixante-quatorze et un de soixante - quatre sont pris, après avoir perdu presque tous ieurs officiers et une grande partie de leurs équipages. Bougainville sauve un cinquième navire près de succomber; inais personne, malgré de généreux efforts, ne peut secourir efficacement de Grasse, qui, monté sur son magni-

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fique vaisseau la Ville de Paris, lutte jusqu’au soir avec furie contre quatre vaisseaux anglais qui l’écrasent de leurs feux combinés. Enfin, à six heures du soir, un cinquième

adversaire vient achever l’amiral francais : c'était l’amiral Hood. L’imprudent et infortuné de Grasse amene enfin son pavillon. Il combattait depuis près de douze heures, et

n'avait plus sur le pont de son vaisseau que trois hommes sans blessures; il avait le malheur d’être un des trois. Il s'était montré, dans cette fatale campagne, le plus brave des soldats et le plus incapable des chefs !.

La nuit mit fin à la bataille. Le gros de la flotte, rallié par Bougainville et Vaudreuil, gagna la haute mer, puis Saint- Domingue, sans être inquiété par la flotte anglaise, qui avait elle-même beaucoup souffert et avait besoin de se remettre en ordre et de se réparer.

Les deux vaisseaux de soixante-quatre qui avaient relàché à la Guadeloupe, ayant repris la mer sans avoir des nouvelles du combat, tombèrent dans l’escadre de Hood et portèrent à sept le nombre de nos vaisseaux perdus dans cette fatale journée. D'ailleurs les trophées de leur triomphe ne profitèrent guère aux Anglais. Un des vaisseaux capturés, le César, sauta dans la nuit qui suivit la bataille, avec son équipage et les Anglais qui l’occupaient. Le vaisseau amiral la Ville de Paris avait été si maltraité pendant le combat, qu’il coula, ainsi qu’un autre navire capturé dans le trajet des Antilles en Angleterre. Un quatrième, moins endommagé, et que les Anglais avaient armé et dénationalisé, fut coulé par deux frégates françaises ; un cinquième périt par un coup de mer. Il ne resta guère aux vainqueurs de trophée que l'amiral captif, qu’ils expédièrent à Londres, où les Anglais, rendant hommage à sa bravoure, l’accueillirent avec la plus grande distinction.

Cette victoire, quelque décisive qu’elle fùt, n’eut d’autre effet que de consoler un peu l’amour-propre anglais, si rudement froissé dans les campagnes précédentes; mais elle n’exerça aucune influence sur le résultat des événements. Les États-Unis étaient décidément perdus pour

1 Henri Martin, Histoire de France, t. XIX, pp. 344 et 345,

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