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Aux premières lueurs du jour il arrivait dans cette ville. Pas un habitant n'était encore le^'é.
Il alla frapper à la porte d'un commerçant qu'il connaissait particulièrement, ayant eu dans le temps avec lui de fréquentes relations d'affaires. Ce négociant, était membre du Conseil général de la commune.
Fort étonné de cette visite matinale, il fit entrer Guérin, qui en deux mots lui expliqua le but de son voyage à Lahaye. Il se reconnaissait l'auteur du coup de fusil tiré sur Lalette et venait se constituer prisonnier, demandant à être conduit devant la personne chargée de la poursuite, et dont il ignorait la demeure.
Admirant le sentiment généreux qui poussait cet homme à se livrer lui-même à l'autorité pour décharger ses concitoyens détenus, de l'accusation portée contre eux, le fonctionnaire eut d'abord la pensée de lui faire entrevoir le sort qui l'attendait et de lui conseiller de fuir ; mais la crainte de
se compromettie étouffa ce bon et premier mouvement. Il envoya chercher la force armée et quelques instants après Guérin était écroué à la prison.
Le jour même, les rigueurs déployées contre les habitants de Cussay prirent ûo. Tous furent mis en liberté, à l'exception de l'abbé Ansault, qui fut retenu pour être jugé comme ayant pris part à Y insurrection.
René Guérin comparut le M février devant la Commission militaire, composée, comme je l'ai dit, de Bouilly, président, de Charles Barré et Jacques Boulard. La séance se tint dans une des anciennes églises de L'ihaye, siège ordinaire des réunions de là Société populaire.
L'aftluence du public fut énorme : l'église était comble, et ses abords regorgeaient d'une foule compacte. Toute la population de la ville et des communes limitrophes était là^ s'eotretenant avec animation des faits sur lesquels le tribunal avait à se prononcer. L'éloge de l'accusé était dans toutes les bouches et tout le monde comptait sur un
acquittement, se fondant sur les antécédents irréprochables de Gaérin, sur l'estime générale dont il était entouré, sur les circonstances de provocation de la part des Défenseurs de la liberté qui avaient profané le cmetière, et enfin, siir la peu de gravité de la blHssur<^ du jeure Lal^tte.
Lorsque Gaéna fut introduit dans l'église et conduit au pi-^d de l'estrade où siégnait la Commission, il parut d'abord un peu troublé ; mais peu à peu il se remit et ce fut d'une voix calme qu'il répondit aux questions du président.
L'interrogatoire ne pouvait être long, les faits étant constants et reconnus par l'inculpé. Celui-ci raconta simplement la scène du 31 janvier, en déclarant qu'il avait pris les armes parce que les profanations commises dans l'église et dans le cimetière l'avaient indigné, exaspéré. Laltjtte, ajoutaitil, s'était mis vis à visdelui dans une attitude de défi et de menace. En tirant un coup de feu sur oe jeune homme, il avait cédé à rinstinct de la légitime défense ; les gestes
de son adversaire lui donnaient lieu de croire qu'il allait faire usage du fusil dont il était armé.
Le président lui fait remarquer que les faits relevés par Taccusation constituent une véritable insurrection, un acte criminel, puisque les citoyens qui s'étaient rendus à Cussay, et sur l'un desquels on avait tiré, remplissaient le vœu de la loi prescrivant de détruire partout oii ils se trouveraient les signes du fanatisme.
— (c Je ne savais pas, dit Guérin, qu'il y eût une loi ordonnant d'outrager les morts. Dès mon enfance on m'a appris à les vénérer, à aller prier sur leur tombe, à les aimer comme on les avait aimés pendant leur vie. Obéissant aux sentiments de mon cœur, j'ai voulu les faire respecter. S'il se rencontre des hommes pour me blâmer et me punir, je les plains sincèrement et je Inur pardonne en bon chrétien. Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai à vous répondre. »
Si la sensibilité qui déborde dans tous les ouvrages de Bouilly n'est pas un vain mot,
il faut croire que son âme dut éprouver un cruel supplice en écoutant la défense si sioiple et si touchante à la fois de cet honnête homme, défense basée sur l'un des plus purs sentiments de la nature.
Dans l'auditoire il y avait des larmes qui coulaient, on entendait des san^çlots étouffés.... Mais au siège d'un tribunal révolutionnaire il n'était pas permis de paraître ému ; l'attend rissement eût été considéré comme une faiblesse ; l'œil devait rester sec Ainsi le voulait l'impitoyable régime de la Terreur.
Les débats se terminèrent rapidement.
Les juges délibérèrent sans quitter leurs places et quelques instants après, BouiUy, se levant, lut un jngjement qui condamnait RenéGuérinà la peine de mort, comme contre-révolutionnaire.
L'accusé entendit cet arrêt sans manifester la moindre émotion. 11 lit le signe de la croix et s'étant incliné avec dignité devant les juges, comme il l'avait fait en entrant, il sortit à pas lents de l'église au milieu du dé-
taolieraeiit de troupes cliargé de veiller sur lui.
Le lendemain, à midi, sa tête tomba sous le fer de li guillotine au milieu de la place de Lîihriye , à l'endroit oii se trouve aujourd'hui la statue d^ Descartns. Il mourut avec coiirage; son dernier geste fut pour se signer pieusement, ses dernièr«^s paroles furent un mot de pardon pour ceux qui l'avaient condamné, un cri d'adieu à sa femme et à son fils qu'il n'avait pu revoir avant ce moment suprême.
Lorsque le couteau fut tombé, l'exécuteur prit la tête du supplicié parles cheveux et la montra aux quatre coins de l'échafaud...
La Commission militaire assistait à l'exécution, et la mort fut certifiée au registre de l'état-civil par Jacques Boutard, membre, et Ferrand, secrétaire.
Quant à Lalette, sur lequel le malheureux Guéria avait tiré, sa blessure avait été si légère, qu'il avait pu se trouver au nom hre des spectat-^urs I
La commission jugea ensuite l'abbé Ansault accusé d'avoir préparé l'émeute dans la commune de Cussaij .
Il y eut sur ce chef un acquittement, par ces motifs énoncés dans le jugement:
«« 1° Qu'il n'était pas prouvé que l'abbé « Ansault etit excité à la fureur les citoyens (( réunis pour la conservation des signes ex- « térieurs du culte catholique ;
« 2"* Qu'il était au contraire prouvé qu'il c( avait obéi à l'invitation à lui faite d'abord ce d'abattre la croix du cimetière, et ensuite « de faire mettre bas les armes ;
(( 3° Qu'il n'était pas présent au lieu où a l'un des citoyens armés avait tiré un coup « de fusil. »
Néanmoins, l'accusé, convaincu, aux yeux de la Commission, de s'être plu à entretenir ses concitoyens dans Verreur, fut condamné à la détention (t).
On le conduisit à la prison de Preuilly.
(l) Le jugemeQt de l'abbé Ansault et celui de René Guérin furent imprimés et affichés.
Le 1^ lévrier, dans la matinée, Bouilly couronna sa mission dans le canton de Lahaye par l'inanguration, en temple de la Raison, de l'église de Cussay: c'était la comédie après le drame. Il se rendit dans cette commune avec le détachement de troupes mis à sa disposition et présida la cérémonie» Cependant il jugea à propos de ne point lui accorder la faveur d'un de ces discours où il célébrait avec tant d'ardeur les charmes de la révolution. Il céda la parole à l'adjudant Roger, un ardent républicain, commandant le détachement, dont la harangue fat si remarquable qu'elle eut les honneurs de l'impression. J'ai lu ce discours et j'y ai rélevé, relativement à René Guérin un témoignage qui, en considérant d'où il vient, ne saurait être suspect :
« Un de vos concitoyens, le malheureux « Guérin, disait l'adjudant Roger du haut a de la chaire, est mort il y a quatre jours (( sur l'échafaud. Vous l'avez tous connu : (( C'était un honnête homme !.... Il em- (i porte les regrets de ses concitoyens. Il
(i méritait d'autant plus ces regrets que (( pendant le cours de sa vie, d'après les « rapports qu'on m'a faits et les renseigne- « ments que j'ai pris, on ne lui a vu faire (( que du bien. Mais comme il est difRcile a au gouvernement d'entrer dans des con- (( sidérations particulières (?), ni le suftt frage de ses concitoyens, ni sa conduite « exemplaire pendant plus d'an demi-siè- « cle, ne purent excuser l'acte contre- ré- « volutionnaire du coup de fusil. »
Telle fut l'oraison funèbre que les Terroristes prononcèrent sur la tombe du malheureux Guérin Larmes de crocodile !...
Dans son sinistre voyage à Lahaye , Bouilly n'oublia pas que cette ville était le lieu de naissance de Descartes. Il y écrivit, avec la plume qui venait de signer l'arrêt de mort de René Guérin, les premières pages d'une pièce, Bené Descartes, fait historique en deux actes et en prose, qui fut représentée en 1795 sur le théâtre de la République à Paris, u J'ai commencé la
« première scène, dit-il, dans la chamhre « où Descaries reçut le jour, sur la table où « son père lui apprit à écrire. » (2)
La mémoire du gentilhomme et du philosophe fut- elle bien Ilaltée de l'homma^^e qui lui était rendu par ce zélé serviteur du Jacobinisme?... Il est permis d'en douter.
Avant de quitter Lahaye , Bouilly, continuant son rôle de missionnaire républicain, voulut épurer la Société populaire de cette ville. A cet eOet, il faisait monter à la tribune chacun des membres et leur posait des questions telles que celles-ci : « Que faisais-tu avant 1789? — Quelles ont été tes opinions à la fuite du tyran, au 10 août, au 30 mai jour, où la Convention s'e^t purgée des traîtres qui étaient dans son sein ? — As-tu été agent de Capet, de sa maison ou de celle de sa femme, etc?..»Toutmembre qui ne répondait pas d'une façon satisfaisante, c'est-àdire dans un sens de nature à affirmer son
(2) Préface de René Descartes, Paris, an V, in-8«.
civisme révolutionnaire, était rayé des registres de la Société.
A celte épuration succédèrent les adieux de Bouiliy. Ils furent attendrissants.
« Nous serions désireux, mes collègues et a moi, dit-il, de partir de cette commune (( avec la satisfaction de savoir si nous avons (( mérité l'estime, la confiance et la fraterc( nlté des patriotes qui m'écoutent. Il nous « serait particulièrement agréable d'en em- (( porter le témoignage. »
Cet appel aux félicitations de la Société fut entendu. Bouiliy et ses collègues reçurent du président une vériiable averse de louanges au sujet des importants services (textuel) qu'ils avaient rendus à la contrée en faisant succéder la paix au désordre.
Bouiliy répliqua, non moins gracieusement, témoignant « la satisfaction d'avoir (( respiré dans cette commune l'air du plus « pur républicanisme et exprimant le vif tt regret d'être dans la nécessité de se sé- « parer de la Société populaire pour aller
« reprendre les fonctions qui l'appelaient (c au chef-lieu. »
On se donna de chaleureuses accolades, les larmes de la plus douce fraternité coulèrent, et le lendemain, aux premiers rayons du jour, Bouilly et son escorte, la guillotine en tête, prirent la route de Tours, jetant la terreur dans les campagnes par cette hideuse promenade de l'instrument du supplice.
Les deux jugements de Lahaye-Descartes ne furent pas les seuls rendus par la Commission militaire sous la présidence de Bouilly. Je n'ai pas la liste exacte de ceux qu'elle prononça à Tours , les registres et dossiers ayant disparu après la chute de Robespierre , sans qu'il soit possible de savoir ce qu'ils sont devenus ; mais j'ai pu recueillir, à d'autres sources officielles, quelques indications utiles à mon sujet. Je trouve, en comptant celui de Lahaye, sept jugements prononcés par Bouilly :
Le 15 mars -1791, condamnation à mari de Pierre Michel Goirand, marchand, âgé
de 30 ans, originaire des Ponts-de-Cé, condamné comme brigand de la Vendée ; — exécuté à Tours, le lendemain.
Le 16 mars, acquittement de Marie- Jeanne Richard, femme du citoyen Texier- Olivier, membre du conseil général du département d'Indre-et-Loire. Elle était prévenue d'avoir pris parti pour les rebelles. Appartenant à une famille riche de U Vendée, elle s'était réfcgiée enTouraine, où elle épousa Texier-Olivier, un révolutionnaire de la plus belle eau, qui plus tard devint préfet de la Haule-Yienne et baron.
Le 23 mars, condamnation à mort de François Besneux, dit Desnoyers, salpêtrier et tailleur de pisrres, originaire de Richelieu, contre-révolutionnaire, — exécuté à Tours.
Le 30 mars, acquittement de Henri Fontenay, cultivateur à Larçay, prévenu de 'propos contre-révolutionnaires, il fut acquitté parce que les témoins établirent qu'il avait ce employé tous ses soins à faire disparaître (c les signes de la tyrannie. »
Le -1" avril, condamnation à mort de
René Frapin, ouvrier sellier, originaire de Lahaye-Descartes , brigand de la Vendée^ exécuté à Tours, le lendemain. (L'exécution de ce condamné offrit un incident horrible. Le couperet de la guillotine ayant mal fonctionné, l'exf^cuteur fut obligé, pour achever de trancher la tête du condamné, de se servir de son couteau de poche.)
Le 25 d^wWy condamnât ion àïnortôe Louis Babin, meunier, originaire d'Allonnes(iVIaineet-Loire, contre-révolutionnaire, — exécuté à Tours le lendemain.
Les condamnations à mort que je viens d'indiquer, toutes prononcées pour cause politique, sont aittjstées, de la main même de Bouilly, dans des lettres qu'il a adressées aux ofliciers municipaux de Tours pour leur annoncer les exécutions. A titre de preuves, voici un échantillon de ces lettres, que l'on trouve dans les archives de ITIÔtel de-Yilh de Tours :
Tours, le 12 germinal an 2 de la République française, une et indivisible.
lilbertë, égalité, fraternité oïl la mort.
(c La commission miWaire révolutionnaire (X établie par le représ entant du peuple Guim- « berteau^ dans les départements dlndre-eta Loire et Loir- et Cher ^ séant provisoire- « ment à Tours ^
(( Aux citoyens officiers municipaux de la « commune de Tours,
« Citoyens, a La commission vous prévient qu'elle a « condamné ce jourd'huy René Frapinàla « peine de mort et qu'il sera exécuté défi main, à midi, et requière (sic) de prendre « les précautions nécessaires pour maintenir « le bon ordre lors de son exécution.
Salut et fraternité,
BouiLLY, président.
« Par la commission militaire, PicHERAY, secrétaire.
(( La commission vous prévient que PYa- '( pin est vôtu d'un hahit d'uniforme qui lui « a été fourny parURf^publique et elle pense « que cet habit doit être conservé pour être H remis au magasin et n'appartit^nt pas à a l'exécuteur des jugements criminels.»
On voit par cepost-scrîplvm quel sang-froid étonnant Bouilly apportait dans l'exercice de ses redoutables fonctions, et en même temps combien il étaitsoigneux des intérêts du lise républicain. Il condamne un homme à mort, et tout aussitôt sa préoccupation est de savoir à qui appartiendra l'habit, la dépouille de ce malheureux I II y a bien des gens à qui, en pareil cas, l'émotion n'aurait pas permis de songer à de tels détails !
Avant d'aborder une autre partie de la biographie de Bouilly, je dois faire remarquer que, dans ses ouvrages, il n'a pas dit un mot, un seul mot des événements si dramatiques qui viennent de passer sous les yeux du lecteur. On en chercherait vaine-
ment le souvenir, le moindre reflet dans ce tableau de ses impressions, qu'il traçait avec une bonhomie que chacun appréciera à sa manière, dans la préface de ses Récapitulations ^ publiées en -1836 :
« ... J'aimai toujours à pouvoir me réfu- « gier dans mes souvenirs. Si c'est là qu'on a trouve en effet son châtiment ou sa rô- « compense, il m'est bien doux de pouvoir « attester, à la face du ciel, et la main posée « sur le cœur, que dans tout le cours de ma « carrière, déji très-prolongée, rien ne re- (c trace un repentir amer, un seul reproche « que puisse me faire l'honneur ou la délitt catesse.
'( Plus je récapitule ma vie et plusj'éa prouve ce calme de l'âme, cette juste a fierté que produit le for intérieur, en un « mot, cet aplomb de soi même ^ trésor pré- « cieux que ne sauraient altérer les efforts a de l'envie. Je ne rencontre pas, en achète vant de descendre la montagne de la vie, a un mécontent, un offensé, qui me trouble
« dans ma marche paisible : j'aperçois a même quelques hrureiix quQ fdLi faits...» Inutile de pousser plus loin la citation : le lecteur doit être suffisamment ôdilié.
Comme on l'a vu, Bouilly s'était fait l'instrumentdocile delà Révolut'on.ll fut cependant accusé de modôrantisme et peu s'en fallut que le glaive avec lequel il avait frappé ne l'atteignît à son tour.
Son ami Guimberteau, accusé également d'être ua modéré, venait d'être rappelé à Paris. Il fut remplacé par deux autres représentants du peuple, que leur exaltation démagogique, bien connue, avait mis en grande faveur près du Comité de sûreté générale.
Les nouveaux proconsuls, après avoir déclaré l'état de siège, résolurent de faire enlever pendant la nuit dix administrateurs du département, parmi lesquels était Bouilly,
pour les envoyer aa tribunal de Fouqaier- Tinville, c'est-à-dire à l'échafaud.
Ce complot fut heureusement déjoué, au moment même où il allait aboutir ; mais à peine l'orage était - il passé qu'un autre plus formidable se montra à l'horizon.
Le général Ronsin arriva à Tours avec quelques bataillons de bandits, pour s'y reposer sans doute, non pas de ses victoires sur les Vendéens contre lesquels il venait de combattre, mais des nombreuses et honteuses défaites que son impéritie lui avait values.
On sait ce qu'était cet homme et avec quelle rapidité il avait fait sa fortune militaire.
Quand la Révolution éclata, il cherchait à se créer une position dans le monde httéraire , s'occupant de poésie et de pièces de théâtre. Mais son talent ayant été méconnu, il se tourna vers le domaine de la politique oii, fougueux sans-culotte, il fut dignement accueilli et apprécié.
Sa main n'avait jamais tenu une arme et
cependant, le 20 juin 17!)2, on le nonaoïa d'emblée capitaine. Le 2 juillet de la môme année, il est chef d'escadron; le 3, chef de brigade; le 4, général d»^. brigade; le 2 octobre, général divisionnaire. On marchait vite en ce teraps-làl....
Son courage était d'ailleurs à la hauteur de ses capacités militaires. A la bataille de Coron, en Vendée, se voyant sur le point d'être enveloppé par l'ennemi, il cacha son costume de général sous une blouse de paysan et abandonna son poste, en disant à un de ses ofiiciers généraux : « Ces Vendéens sont des enragés, il n'y a pas moyen de les vaincre!.... » — Son armée fut taillée en pièces (1).
Arrivé à Tours, ce personnage entreprit
(1)11 avait pour collaborateurs des géoéraux aussi expérimentés que lui: Momoro, ancien imprimeur-, ^our^y, dit Grammont, ancien comédien ; Santerre, ancien brasseur de bière, et Kossignol, ouvrier orfèvre.
d'y commander en maître, bien qu'il n'eût reçu aucun mandat de la Convention nationale. Il proclama la loi martiale, et, d'accord avec les deux représentants du peuple qui avaient remplacé Guimberteau, il jeta dans les prisons un grand nombre d'habitants.
En même temps une longue liste de suspects es{ dressée et Bouilly flgure parmi ces nouvelles victimes qui sont destinées à être dirigées sur Paris, pour être traduites devant le tribunal révolutionnaire.
Le Conseil général d'Indre-et-Loire, se voyantlui-même menacé^ s'arme decour-sge. Il s'oppose énergiquement aux arrestations ordonnées par Ronsin et force ce misérable à quitter la ville.
Le général court à Paris. Il dénonce l'administration départem^'ntdle d'Indre-et-Loire et provoque l'envoi à Tours d'un autre proconsul, qui semble vouloir se donner les allures sanguinaires des Marat et des Carrier.
Ce délégué parle de faire abattre trois cents têtes et de mettre la ville au pillagel...
a L'épouvante s'était emparée de tous les « habitants, raconte Bouilly ; un crêpe lu- « giibre se répandait par degrés sur le beau (( Jardin de la France et nous nous attena dions chaque jour à nous voir arrachés de « nos demeures, de nos familles, pour ^ros- « sir le nombre des victimes qui tombe- « raient sous le fer des bourreaux !...
Mais fort heureusement la chute de Robespierre arriva. Avec la vie de ce monstre finissait le règne de la Terreur.
Perdant son appui, le proconsul qui avait juré défaire delà ville de Tours un vaste tombeau prit la faite avant d'avoir pu mettre à exécution ses atroces desseins.
Pendant le calme relatif qui suivit ces événements, Boailly fut nommé sous-chef du bureau de Morale et de l'Esprit public près du Comité central d'instruction, composé de Garât, Clément de Ris et Guinguené. Il remplit cette fonction pendant deux ou trois ans ; puis, ne voulant pas subir une leçon de grammaire et de style que leministre prétendit un jour lui donner, il se retira.
Rendu dès lors complètement à lui-même à sa chère indépendance, comme il le répète à satiété dans ses Mémoires, il se remit à ses travaux littéraires et composa VAbbé de lÉpéCy comédie historique qui fut représentée à Paris le 23 frimaire, an VII.
Vers cette époque, dans les salons de Gohier, sou ami et compatriote, il fit la connaissance de M™^ veuve de Beauharnais, depuis impératrice, femme de Napoléon.
M""^ de Beauharnais découvrit dans ses différentes entrevues avec Bouilly que celui-ci était, par sa mère, allié à la famille Tascher de la Pagerie. Je n'ai pas besoin de dire s'il fut flatté de cette découverte. Sous l'influence d'une parenté si inattendue, il oublia ses opinions républicaines et se montra un des chauds approbateurs du coup dEtat du 18 brumaire « Jamais, ditce il entreprise ne fut mieux dirigée et a plus salutaire. Les divisions intestines se (( dissipèrent, à l'aspect du héros qui semblait « être envoyé du Ciel pour donner à la « France un gouvernement sage et ferme
« tout à la fuis, qui la délivrât des in- « trigants, des exagérés, des bavards de tri- (( bune, des traîneurs de sabre et des faux (( braves... ea un mot de cette lèpre révolu- <r tionnaire dontil restait encore des traces.»
Lèpre révolutionnaire ! singulière expression dans la bouche de l'ex-président de la Commission militaire de Tours I
Voilà donc Bouilly devenu franchement bonapartiste.
Il est admis à déjeûner aux Tuileries avec la premier consul, en compagnie de Talleyrand et des plas illustres guerriers et savants de l'époque : Bonaparte lui fait l'accueil le plus cordial.
Plus tard, il adhère à l'Empire. On le voit assidu aux récepiions de Napoléon, aux Tuileries, où il se présente en costume de cour.
Une grande faveur lui arriva bientôt. Il venait de publier deux ouvrages : Les Contes à ma fil/e ti Les Conseils à ma fille, destinés aux jeunes personnes.
L'empereur décida que ces livres figure-
raient parmi ceux qui seraient mis entre les mains des élèvts des maisons impériales. Bouilly avait dédièses Conseils à ma fille à la pi incpsse Amf lie de Bavière, femme du prince Eugène.
A ces compositions succédèrent celles des Jeunes femmes et les Mères de famille. La rapidité avec laquelle les diverses éditions de ces deux ouvrages et des deux précédents furent enlevées témoignèrent de l'intérêt réel qu'ils offraient. Le produit de la vente forma la dot entière de la fille de l'auteur, c'est-à-dire 80,000 francs, comme il nous l'apprend lui-même.
J'ai dit ei établi que Bouilly avait formellement adhéré à l'Empire. Yoici une nouvelle preuve de mon assertion :
En 1810, à l'occasion du mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche, il composa, en collaboration avec Joseph Pain, une petite piècequi fut représentée devant l'Empereur et l'Impératrice le 3 avril.
Dans cette pièce, que l'on imprima sous le
litre de Scène jouée à la suiie de M, de CraCj on remarque le couplet suivant adressé à l'Impératrice :
Que le ciel te rende féconda !
Fille des rois, eUends nos vœux !
Pour fixer les destins du monde Donoe un monarque à nos neveux.
Ce prince, en ouvrant la paupière.
Digne ol'j^^t d'un culle nouveau.
Verra bien' ut la France entière Veiller autour de son berceau.
Voici mainteDant le chœur final :
Ciel, éternise Cette noble union 1
Que chacun dise, Répèle à l'unisson
VIVE L 0 1: 1 s E !