VIVE NAPOLÉON
A l'Empire succède la Restauration.
Où trouverons-nous Bouilly sous ce nouveau gouvernement ? Son dévouement à
l'Empire a été si accentué, ses acclamations pour Napoléon ont été si chaleureuses qu'on pourrait le croire sur la route de Ste-Hélène accompagnant dans son exil l'illustre empereur déchu ..
Mais non, n'allons pas de ce côté, car Bouilly est du nombre de ces gens
... Qui, le Dez au vent, Encensent tout soleil levant. (1)
Rendons-nous aux Tuileries , où nous avons la certitude de le surprendre en flagrant délit de courbstteset de flatteries visà-vis des Bourbons.
Nous letrouvons en etïetfamilièrement installé près de Louis XYIII qui, se piquant avec raison d'être un homme de lettres, un érud t, fait assaut avec lui de citations empruntées aux auteurs latins.
Un jour le roi, voulant faire allusion à son état de souffrance qui le^privait de] l'usage
{{) Le Vilain f de Déranger.
de ses jambes, atteintes de paralysie, venait de citer un passage de Cornélius Nepos.
Toujours prêt à la riposte et tin courtisan, Bouilly rappela ces mots qu'Ausone adressait à l'empereur Valentinien, dont les inûrmités, sur ses vieux jours, étaient absolument semblables à celles de Louis XVIII : « lSo?i pedes sed caput faciunt regem. » (Ce ne sont pas les pieds qui font le grand roi, mais c'est la tête.) »
« En prononçrint le mot caput, raconte ^ Bouilly, j'exprimai si bien par le signe « toute l'énergie que j'admirais dans la tête « de Louis XVIII qu'il tressaillit malgré lui, « et se découvrant tout à coup avec cette u grâce imposante qui lui était familière, (( il me dit d'un accent que je crois enten- « dre encore : « Monsieur, je fus exposé « dans ma vie à bien des adulations, mais (( aucune jamais ne m'a plus délicieuse- *c ment pénétré. »
Flatteur adroit de Louis XVIII, Bouilly devint bientôt un des familiers de la cour.
Un jour, la duchesse de Berry se le lit
présenter pour lui demander s'il consentirait à écrire spécialement pour les Enfants de France quelques contes, quelques historiettes, qui contribueraient à former leur cœur et leur esprit, ainsi qu'il l'avait fait pour sa ûUe.
li accepta et, à l'instant même, la vicomtesse de Gontaut fil venir devant lui la duc de Bordeaux (comte de Chambord), et Mademoiselle (Louise-Marie-Thérèse d'Artois, duchesse de Parme).
Yoici le portrait des Enfants de France tracé par Bouilly. On éprouve je ne sais quel acre sentiment, un serrement de cœur, une sorte de frisson en voyant cette plume qui a si tristement servi la Révolution et signé des actes sanglants se complaire à décrire et à admirer la physionomie et les qualités de ces fils de Rois qu'il vouait naguère à l'exécration sur la place publique de Tours :
({ Je ne saurais, dit-il, exprimer tout ce que (( j'éprouvai d'intérêt et d'émotion à la vue « de ces dignes rejetons de nos rois. Le jeu-
— us —
« ne prince, d'une taille moyenne et bien a proportionnée, offrait sur sa ligure exa pressive, couronnée des plus beaux che- « veux blonds, un air loyal et caractérisé, a Son regard était filein de Ihmme, ses « mouvements étaient très-prononcés. Il « avait une ressemblance frappante avec sa (c mère, et dans son allure, dans son maina tien je ne sais quoi d'attrayant, d'expaa- « sif qui lui g^agnait tous les cœurs.
a Quant à la jeune princesse, elle me a sembla réunir tout ce qui peut toucher et (( charmer. C'était un ange sous la forme « d'une jeune mortelle. Son coup d'oeil avait « une pénétration remarquable et chaque et fois que ses lèvres s'entr 'ouvraient on « eut dit deux feuilles de rose aspirant « l'haleine du zéphir. Toutefois, à travers (( ces dons heureux de la nature, on re- « marquait l'empreinte du sang royal...
Bouilly, en veine de compliments, je devrais dire de tlagorneries, félicite la gouvernante, Mme de Gontaut, de l'heureux plan qu'elle a adopté pour l'éducation des
Enfants de France, et il ajoute « que la '< France entière la remercierait un jour « d'avoir si bien élevé les deux jeunes ar- « brisseaux qui devront abriter ses desti- « nées. »
La tâche qu'il venait d'accepter ne consistait pas seulement à écrire des contes pour les deux enfants,]! fut en réalité un de leurs précepteurs. Admis familièrement aux Tuilleries, il leur lisait les histoires qu'il avait composées, les exphquait et y ajoutait des commentaires qui en augmentaient le charme.
Louis XVIU mort, Bouilly fut reçu en audience particulière par Charles X, qui lecombla de félicitations et le pria de continuer des fonctions qu'il remplissait avec tant de zèle.
Quelques-uns des nouveaux contes qu'il écrivit à cette époque exhalent un parfum de royalisme que du reste il ne cherche pas à dissimuler. « DansZa Dot au Berceau^ dit- « il, je peignis avec quelque bonheur la « joie qu'éprouvala France entière à la nais-
« sance de dieudonné et jb racontai cette « cotisation vraiment nationale pour doter « à son berceau le nouveau-né. » (1)
Bouilly veut parler de cette fameuse souscription qui eut pour but d'offrir au duc de Bordeaux 1^ choLleau de Chambord, souscription qui fournit à Paul-Louis Courier le sujet d'un de ses plus vigoureux pamphlets.
Dans un autre conte, la Première lievtie^ Bouilly «exprima combien le jeune prince était cher à Tarmée. » — « A la lecture de « ce récit tracé par un cœur français^ dit-il, « toute la famille royale fut émue et me fit « adresser par Madame les plus honora- « blés félicitations. »
Le 30 janvier ^826, la duchesse de Berry lui fit don à titre de remercîment, pour ses Contes aux Enfants de France^ d'une boîte d'or enrichie du portrait de S. A. R. C'était sans doute pour remfdacer le cadeau du même genre qui lui avait été fait autrefois
i\) Mes Récapitulations 2\\ p. 336.
par li reine Mdrie- Antoinette et que nous lui avons vu déposer, comme un sacrifice à la démagogie, sur le bureau de la Société populaire de Tours.
Absorbé par son ardeur à composer ses contes, et, dans ces derniers temps, par ses fonctions de précepteur des Enfants de France, Bouilly venait rarement en Touraine, où cependant il avait de nombreux amis, entre autres Chalmel.
Dés 1795, il avait déjà un peu rompu les liens qui l'attachaient au pays natal, en vendant sa propriété de la Coudraye. Sa mère, à la suite de cette vente, s'était retirée à Vaufouinard, petite propriété, située dans la commune de Rochecorbon.
Elle y mourut le 15 juin ^1816 et fut enterrée dans le cimetière de cette commune. Son flls consacra à sa mémoire un modeste monument portant cette épitaphe :
HabilaQls de ce beau séjour !
Je laisse parmi vous la dépouille morlella De la femne de biec qui m'a donné le jour.
Plaigoez son ûls,... Pfi^^z pour elle,
Lorsque Bouilly venait passer quelques jours dans nos contrées, sa première visite était pour la tombe de sa mère, pieuse et généreuse femme, objet des plus vifs regrets des habitants du vil âge, qui ne cessaient d'honorer sa mémoire en renouvelant, le 15 de chaque mois, les tleurs de sa tombe.
En 1827, il accomplit ce pèlerinage du cœur dans de bien douloureuses circonstances.
Sa lille Flavie, mariée à un avocat distingué nommé Rochelle de Brécy, frère du colonel de Brécy, émigré, était atteinte d'une terrible maladie, ayant le caractère de celle qui avait emporté Antoinette Grétry. Une langueur mortelle minait lentement ses forces; de jour en jour on pouvait compter les progrès de la consompiion qui entraînait la malheureuse jeune femme vers un dénouement fatal. La science, consultée dans ses plus illustres représentants, s'élait déclarée impuissante à détruire le mal dans sa racine ; elle n'avait pu qu'en retarder un peu les progrès par des soins extrêmes.
Bouilly n'ignorait pis cet arrêt des médecins et son supplice était horrible. De son côté, la jeune femme, malgré les espérances que la voix d'un père, d'un époux, d'amis, cherchait à lui faire concevoir, ne s'il- JUiionnaii pas sur sa position. Elle sentait la vie lui échapper insensiblement et elle attendait la dernière heure avec une grande force d'âme, s'efforçant de sourire, essayant de paraître plus forte qu'elle n'était réellement afin d'amoindrir, s'il était possible, la douleur qu'elle voyait peinte sur tous les visages.
Avant de mourir, et comme si elle eût voulu se familiariser avec la mort, elle désira visiter une dernière fois la tombe de sa grand'mère qui l'avait tant aimée. Elle supplia son père de la conduire à Rochecorbon,et Bouilly, bien qu'il tremb'ât qu'une catastrophe ne survînt pendant le voyage, ne put résister à ce pieux et suprême désir.
Au mois de septembre 1827, ils arrivèrent ensemble à Rochecorbon et allèrent
s'ageRouiller sur la tombe de Mme Bourj^uin.
Quelques villageois, que des liens d'affeclion dltachaient à la fainilh, les accompagnaient et priaient avec eux.
Bouilly et sa tille restèrent là longtemps, confondant leurs regreis, leurs larmes et leurs prières, et enûn vint l'heure de se retirer.
La jeune femme déposa sur la tombe une couronne qu'elle avait tressée elle-même et voulut se lever, soutenue par la main de son père ; mais une secrète attraction, une force invisible, un sombre pressentiment, la retenait près des restes vénérés de sa grand'mère.
— Père, restons encore un peu, dit-elle, restons, je t'en prie ; je ne reverrai peutêtre jamais cette tombe !...
Puis, s'apercevant du coup terrible qu'elle porte au cœur de son père, dont la douleur éclate en sanglots, elle veut panser la blessure. •— Ohl ne t'afllige pas ainsi, reprendelle en l'embrassant, je te le promets, nous
— lOo —
revienc^'ons encore ici, nous y reviendrons ensemble! .. Taie vois, je me sens plus forte à présent; ce voyage m'a fait du bien, nous en ferons bientôt un second, etd'autres encore... N'est-ce pas, bon père?... — Et elle le couvrait de baisers, en souriant à travers ses larmes...
Tous deux s'agenouillèrent de nouveau près de la tombe .. et ils sortirent ensuite du cimetière, Bouilly l'âme brisée, soutenant ou plutôt portant dans ses bras sa fille, pâle comme un suaire, défaillante, presque inerte...
Trois mois après, dans le courant de janvier, la jeune femme, ramenée à Paris, rendait le dernier soupir.
En rapportant la touchante visite de Bouilly au cimetière de Rochecorbon, en mentionnant cet incident tout intime qui. fut un des plus douloureux de sa vie, j'ai obéi à un sentiment de justice^envers sa mémoire.
L'histoire nous a dit ce qu'il fut pendant la Révolution. On l'avait vu se ^faisant l'exécuteur de lois abominables, condam-
lier un homme à mort pour avoir voulu proléger contre d'infâmes profanations le lieu où reposaient les cendres de ses parents, de ses amis. 11 foulait aux* pieds la religion de ses pères ; il approuvait les outrages faits aux choses saintes et donnait son adhésion aux décrets qui frappaient les prêtres de proscription ou de mort ; sa main sacrilège élevait dans le temple de Dieu les autels de la déesse de la Raison.
A ces souvenirs navrants j'ai été heureux de pouvoir opposer le tableau consoUnt d'actes offrant le caractère d'une véritable rétractation, d'une amende honorable. C'est ainsi que j'ai montré l'ancien agent de la Révolution, l'ex-président de la commission militaire, le signataire de l'arrêt de mort de RenéGuérin s'inclmant, dans le cimetière de Rocherorbon, devant cette loi de la nature et de la religion qui nous commande la vénération pour les morts, pour leur asile, pour les signes pieux que des mains amies élèvent sur les tombas. Je l'ai dépeint prosterné dans le lieu sacré et s'associant, dans cette
attitude du chrétien, aux prières de sa maiheureuse fille, suppliant Dieu de lai conserver cette enfant adorée
Non, cette scène nous le prouve, Bouilly n'était pas au fond de l'âme ce qu'il avait paru être dans des temps de faiblesse et de folie! Non, il n'avait pas banni de sa mémoire les leçons de sa pieuse mère et les enseignements que son vieil oncla, l'abbé Barnabe , curé de Yeigné , avait déposés dans son cœur!