GUY DE MAL' PASSANT. XL VII
met au point, et opère. Au lecteur d'apprécier et de conclure.
Ses récits s'édifient en des architectures solides, un peu froides mais de grande allure, dans des ordres clairs et selon des plans exacts. Nous sommes dans une belle hêtraie normande, aux nefs symétriques, aux piliers sveltes et puissants. Car il possède la science des agencements, l'art d'équilibrer les masses et de répartir les décorations.
Dans sa composition, s'il suit les règles traditionnelles les plus simples, il pratique inconsciemment tous les artifices compliqués des rhétoriques. Normand avisé, il tend avec adresse les pièges littéraires; il utilise avec une souple dextérité les habiletés de la mise en scène et du discours, et nul mieux que lui ne sait renouveler les moyens classiques pour en tirer les effets les plus sûrs. II est rompu à l'escrime du récit : son jeu personnel possède les subtilités qui égarent et les audaces qui déconcertent. Tour à tour, il intervertit les temps, et reprend force dans les répétitions^ il vous ébranle et vous bouscule par des raccourcis imprévus, en acier pur, jusqu'au moment où vous ayant touché d'une finale rapide et connue de lui seul, il vous abandonne énervé, avec l'obsédant souvenir d'une lutte si chaudement conduite. C'est un rude jouteur. Est-il besoin de rappeler par quels captieux stratagèmes il nous cache si long-
\l\lll GUY DF. M \l PASSANT.
temps, en nous les laissant d'ailleurs pressentir, — ce qui flatte notre sagacité — la paternité du beau Ma/e dans ^Héritage, ou la culpabilité de Renardet dans la Petite Roque?
Quant à son style, il est limpide, exact, franc d'allures et fortement trempé, d'une anatomie bien portante et possédant la souplesse des organismes vivants.
Très appliqué et très soigneux à l'origine, Mau passant bientôt, dans sa fièvre de production, se surveille moins. De bonne heure, il prend l'habitude de rédiger en sa tête : «La copie m'amuse, Kavoue-t-il, quand je la pense et non quand je a ['écris ' . » L'histoire qu il vous avait contée, on était frappé de la retrouver, dans l'œuvre réalisée, avec les mêmes phrases et les mêmes expressions, défilant dans le même ordre, strictement. Une fois ses nouvelles ou ses romans pensés, sans plus de fatigue, il les transcrivait d'une main d'expéditionnaire, quasi machinale. Dans ses manuscrits, de longues pages se suivent sans une rature.
Sa langue est naturelle, facile et au premier examen semble spontanée. Mais cette aisance, au prix de quels efforts fut-elle acquise! Et au cours de son œuvre, c'est une joie de constater la relation étroite entre la pensée et la forme qui se pénètrent et se soutiennent réciproquement.
Lettre inédite.
GUY DE MAUPASSAINT. XLIX
Précipitée ou reposée, sa phrase coule avec un «gros bruit doux», une chanson d'écluse, et cette rumeur continue; c'est par sa plénitude et sa monotonie même qu'elle nous absorbe et nous captive.
En réalité, chez l'écrivain, la vue et l'odorat se sont perfectionnés au détriment de l'oreille qui est peu musicale. Les répétitions, les assonances, ne choquent pas toujours Maupassant, parfois insensible aux quantités comme aux harmonies. II n'« orchestre » pas; il n'a pas hérité du «gueuloir» de Flaubert; il prise médiocrement la période et le couplet, soupçonnés de nuire à l'équilibre général ou d'encombrer comme un obstacle la route rêvée toute droite. Aussi interrogez ses plus fervents admirateurs : aucun ne pourra vous réciter fidèlement une seule phrase de lui.
Dans son vocabulaire point de recherche : le besoin du mot rare ne lui vient même pas. Du néologisme, il n'a souci, pas plus que de l'écriture artiste, et il faudrait l'applaudir d'avoir méprisé la terminologie pharmaceutique, en honneur voici quinze ans, si lui-même avait montré plus de curiosité dans le choix de ses épithètes. Le conteur n'endurait point ces «affres» qui ont tué son maître, et librement continuait sa course.
D'aucuns y virent quelque sans-gêne. Ceux que ravissent les grandes orgues de Flaubert, ceux qu'enchantent les fresques de Théophile Gautier
L GUY DE MAI PASSANT
m. m. tinrent pas pour satisfaits et Maupassant fut,
non sans rigueur, accusé de ne pas «écrire)) au sens parnassien du mot. Le reproche est injuste, car il n'y a pas qu'un st\ le.
Mais d'autre part, il est difficile d'admettre avec un éminent académicien que Maupassant soit un grand écrivain, un classique pour tout dire, uniquement parce qu'il «n'a pas eu de style», condition de la perfection «dans les genres littéraires «où il est bon que la personnalité de l'auteur n'ap- « paraisse pas, clans le roman, dans la nouvelle, «dans le théâtre».
A ce compte, Bérénice, Candide et Madame Bovary cesseraient d'être des chefs-d'œuvre, car voici une tragédie, un conte, un roman qui, sauf erreur, s'embellissent du génie personnel de leurs auteurs. Un classique, Maupassant l'est sans doute, comme le dit d'ailleurs le critique auquel je fais allusion, «par la simple propriété des «termes et le dédain de l'ornement frivole». Et son style, car il en possède un, il le tire de la façon qui lui est propre d'ordonner ses récits, de distribuer ses développements, de réduire ce qu'il raconte à la mesure de son esprit limpide et clair. Et il demeure un grand écrivain parce que, comme Molière, comme La Bruyère et La Fontaine, il est toujours proche de la nature, dédaigneux de toute rhétorique apprise et de toute verbalisation littéraire.
GUY DE MAI/PASSANT. LI
Souvent, quand il fléchit et que l'incorrection semble proche, une phrase vivante, une phrase sortie des êtres et des choses, jaillit avec un tel accent que les lois de l'encrier en sont rétablies. L'ensemble de ses pages dénuées d'« écriture » demeure un chef-d'œuvre.
III GUY DF. M AU PASSANT
Mais déjà il ne s'agit plus du verbe. Sous les mots vulgaires ou précieux, décolorés ou rutilants, il y a une conception de l'humanité et du monde : Mau passant est peut-être le pessimiste le plus déterminé de la littérature française. Cette vision froide qui, au lendemain de nos désastres, est celle de tous les adolescents témoins de l'invasion, il la possède et elle dominera son œuvre. D'ailleurs, il est disciple de Y Education sentimentale et il croit comme à un dogme à l'« éternelle Mi- «sère de tout».i
Le jeune écrivain ne se berce pas comme Chateaubriand à la musique de sa propre douleur; la mélopée altière de Vigny ne l'emporte pas dans son vol superbe, et la résignation hiératique de Leconte de Lisle ne le retient pas en sa tour org iKi lieuse. Par contre il subit l'ascendant souverain de Schopenhauer. Ce n'est pas Je métaphysicien qui le persuade chez le philosophe de Francfort, c'est le moraliste, le peintre de la vie et des hommes. Qu'importent à Maupassant la volonté objectivée ou le monde phénoménal, ce sont les irrésistibles ironies et les immortels sarcasmes du i grand saccageur de rêves» qui le transportent.
GUY DE MAUPASSA.NT. Mil
Schopenhauer semble lui avoir dicté la formule : «Voir c'est comprendre et comprendre c'est mé- « priser. » On le devine : le pessimisme du conteur est médiocrement philosophique. Mais il demeure intéressant par l'âpre façon dont Maupassant en renouvelle l'expression.
Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien
a dit SuIIy-Prudhomme. Et le nouvelliste est athée comme Stendhal et Mérimée. Seulement, loin de partager leur sérénité, à tous moments il vitupère ce créateur qu'il nie, ce «Dieu des bonnes gens «inventé par la peur de la Mort».
La Nature, la grande mère aveugle, est dédaigneuse, féroce et perfide. Engendrer pour détruire, telle est sa loi.
De nos jours, comme aux âges antiques, l'inexorable fatalité opprime le troupeau des vivants. L'homme n'a pas changé depuis le temps où il habitait les demeures des Nymphes et poursuivait à coups de pierre les bêtes sauvages. La civilisation , la vie apprise et inventée , est bien intervenue , mais elle a accumulé vainement les conventions et les lois :' masque illusoire de la barbarie, elle craque à tout instant sous la poussée brutale de l'instinct. Vainement elle a tenté d'enchaîner le fauve qui, au fond de sa geôle, gronde et s'insurge : dans l'homme d'aujourd'hui, paysan ou citadin, noble ou bourgeois, Maupassant re-
UV i,l 1 Dl MAUPASSAM l .
trouve l'homme éternel qui dans la ferme, le bureau ou le salon se souvient toujours de la caverne et des bois. Du désaccord entre ses appétits demi -urés carnassiers et la morale artificielle qu'ont essayé de lui imposer les gouvernants, les policiers et les juges, sont nées de permanentes hypocrisies qui le rendent plus odieux et redoutable encore.
(__La sauvagerie a beau se dissimuler sous des apparences sociales et même mondaines, partout on la rencontre dans l'œuvre du conteur. Armés les uns contre les autres et privés de toute liberté morale, les individus brûlent, pillent et violent; ils assassinent pour les mobiles les plus vains, ils tuent, comme la nature, par besoin physique ou par plaisir/Parfois, il est vrai, la prudence déconseille le crime; mais alors, quelles subtiles préméditations pour ravir la proie sans se heurter aux codes! Toute l'intelligence acquise par les hommes se résume dans leur adresse à tourner ces lois qu'eux-mêmes édictèrent.
Pourtant ces hommes rêvent à l'amour. Erreur, répond M au passant, car ce que vous appelez l'amour n'est que le piège à nous tendu par la nature pour perpétuer l'espèce. Et dans ce piège , la femme se chargera de nous faire tomber sans cesse, la femme «prostituée éternelle, inconsciente «et sereine, qui livre son corps sans dégoût parce «qu'il est marchandise d'amour». Ses yeux im-
GUY DE MAUPASSANT. LV
purs, allumés par le désir de plaire, nous fascinent, « elle nous prend dune façon cruelle, tenace, doute loureuse».
Et l'humanité demeurera identique, toujours. Rien ne l'améliorera, ni les religions, ni les « prince cipes soi-disant immortels», ni les utopies généreuses. Le Progrès est un leurre puéril et la Science elle-même ment. N'a-t-elle pas proclamé, impérieusement, l'omnipotence de l'hérédité? Or, abandonnez au lendemain de leur naissance les rejetons des vieilles familles vertueuses et polies, lancez dans la mêlée anonyme le fruit du penseur ou du juste : la primitive sauvagerie fera litière des noblesses intermédiaires et des délicatesses transmises. De cette graine triée et supérieure, elle fera germer un fantoche, une brute, un alcoolique, une prostituée, un parricide. Emouvante constatation que traverse le frisson grec. A de longs intervalles, dans six nouvelles, le conteur y revient, pour l'opposer aux thèses des psychologues contemporains et des maîtres du roman expérimental.
yLe malheur est venu au monde avec la vie. Maupassant fait défiler devant nous la lugubre procession des humains, ceux que torturent en leur chair la misère et la maladie, ceux que domestiquent leurs passions ou leurs appétits.^Et le visage de chacun d'eux traduit les souffrances héroïques et ridicules d'une existence qu'il est
I vi Gl J DE MAI PÀSSAN i .
incapable de modifier et à laquelle, d'ailleurs,
il ne comprend rien. Tous pourtant, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont rivée au cœur l'espérance insensée. Dans son cabinet de travail , Maupassant avait toujours devant lui ce chef-d'œuvre de Rodin , cette Chimère au nez court, au front méchant, aux yeux rapprochés, fendant les nues de ses seins roides et traînant derrière elle un malheureux qui se tord au-dessus de sa croupe nerveuse. Chaque fois que j'ai rouvert les livres du maître, le visage de l'ogresse m'est apparu et j'ai vu s'étirer ses flancs de succube. C'est elle qui vous emportait dans sa course furieuse vers l'idéal menteur, au pays fabuleux de l'impossible rêve, vous, vos frères et vos sœurs, pauvres âmes absurdes et pitoyables, Tante Lison et Miss Harriet, Clochette et Julie Romain, vous Mademoiselle Perle et toi petite Chah!
Dans cette vie où nous tourbillonnons sur nous-mêmes «comme des mouches dans une ca- «rafe», seul le pire arrive; rien ne mérite qu'on s'attache ou qu'on s'excite. Nous ne devons attendre aucune joie de nos semblables, mauvais ou infirmes, et nous sommes impuissants à les épurer, comme à les secourir. Tout labeur est pénible et décevant, toute exaltation de là pensée, vaniteuse et mesquine. Le stupide orgueil des hommes fait naître en eux des ambitions lamentables et organise leurs sociétés selon de grotesques hiérarchies...
GUY DE MAU PASSANT. LVII
Ce nihilisme farouche n'est pas chez Maupassant une attitude. Toutes ses paroles, tous ses actes, il les plie strictement à ses idées. Dans son appétit de néant, il raille son propre effort et conteste son œuvre. Quant aux applaudissements et à la gloire, il n'en a cure et l'on connaît assez son superbe dédain pour les croix et les Académies.
Ecoutons ses confessions :
«Tout m'est à peu près égal dans la vie, «hommes, femmes, événements. Voilà ma vraie «profession de foi et j'ajoute, ce que vous ne « croirez pas, que je ne tiens pas plus à moi qu'aux «autres. Tout se divise en ennui, farce et misère. « Je prends tout avec indifférence. Je passe les « deux tiers de mon temps à m'ennuyer profondé- « ment. J'occupe le troisième tiers à écrire des «lignes que je vends le plus cher possible, en me «désolant de faire ce métier abominable (1l»
Et dans une lettre postérieure :
«Je n'ai pas un goût que je ne puisse à mon «gré arracher de moi, pas un désir dont je ne «me moque, pas une espérance qui ne me fasse « sourire ou rire. Je me demande pourquoi je re- «mue, pourquoi je vais ici ou là, pourquoi je me «donne la peine odieuse de gagner de l'argent, «puisque ça ne m'amuse pas d'en dépenser^. »
(I) Lettre à M"e Marie Bashkirtseff.
(î/ Lettre inédite.
I vin GV\ PI MAI PASSANT.
Plus tard encore, il ajoute :
Moi, je suis incapable d'aimer vraiment mon tait. Je le juge trop, je l'analyse trop. Je sens « trop combien est relative la valeur des idées, des i mots et de l'intelligence la plus puissante. Je ne .< puis m'empêcher de mépriser la pensée, tant elle «est faible, et la forme, tant elle est incomplète. «J'ai vraiment, d'une façon aiguë, inguérissable, la «notion de l'impuissance humaine et de l'effort «qui n'aboutit qu'à de pauvres à-peu-près (l). »
Notre seule joie spirituelle consiste à nous renforcer chaque jour dans notre négation, à nous divertir de nos blasphèmes et à ricaner de l'omniprésence de la niaiserie et du néant comique de notre destinée.
II existe cependant un asile, un réconfort sublime, pour le philosophe et l'artiste qui dominent la multitude. II réside dans l'admiration de cette Nature, qu'il faut chérir sans rien espérer de sa cruelle indifférence.
La Nature, Maupassant éprouve pour elle une ardeur frémissante. II l'appelle de ses désirs et toujours elle lui apparaît comme une femme qui s éveille ou s'endort; toujours il la poursuit, avide de la surprendre dans la clairière, au bord de l'étang, et d'entrevoir, à travers les vapeurs et les branches, son sein et jusqu'à ses charmes les plus
(1; Lettre inédite.
GUY DE MAUPASSAKT. LIX
secrets. II est Actéon et aussi le chèvre -pied du Corrège en arrêt devant les hanches de Vénus endormie. Et il est jaloux comme un amant : il souhaite être le seul qui fasse tomber ses voiles et dénoue sa ceinture. Ses senteurs le surexcitent, ses câlineries l'enjôlent et son étreinte l'anéantit. Les couleurs éclatantes le grisent et les grands arbres, formidables et paisibles, le transportent. Le jeune faune est lâché dans l'herbe et s'y ébat satisfait; il se glisse dans les eaux, ravi de se sentir pressé de partout, et le bain lui procure «la plus savou- «reuse des joies physiques honnêtes »(1). Son être tressaille quand sa maîtresse lui rafraîchit le front de la brise légère du large. Elle seule sait le bercer et l'engourdir avec le flot.
Jamais rassasié, il la lui faut sous toutes ses parures. Aussi, voyage-t-il sans cesse, espérant trouver un coin du monde où il la possédera plus étroitement. C'est d'abord la province natale, la prairie et la mer normandes, puis les rives de la Seine, qu'il longe penché sur l'aviron. C'est ensuite la Bretagne avec ses grèves, où déferlent les hautes lames sous le ciel bas et mélancolique , puis l'Auvergne et ses burons épars dans l'herbe acide, sous les basaltes noirs. II descend enfin vers les pays incendiés de soleil , visite la Corse , l'Italie , la Sicile, insoucieux des enthousiasmes artistiques,
(,) Lettre inédite.
I \ GUY DE M \U PASSANT
pour ne goûter que l'extase des grandes lignes pures. L'Afrique, la patrie de Salammbô, le désert, l'appellent enfin et il y respire ces odeurs lointaines que charrient les brises indolentes; la lumière inonde son corps de clartés, «lave les coins s sombres» de son âme. Et il gardera un souvenir troublé de ces soirées des pays chauds où l'air semble remplacé par des parfums de plantes et d'arbres.
Jamais pourtant, et quels que soient les spectacles offerts, le maître ne mêle de lyrisme littéraire à sa passion physique pour la nature; la pensée n'y vient point troubler l'ivresse sensuelle.
II éprouve simplement un «désir frénétique de « l'absorber en lui ou de disparaître en elle». L'éternelle charmeuse, il l'a dans le sang, et par elle il goûte sans réserves la sensation voluptueuse de
l'oubli.
Aussi lui obéit-il aveuglément et conseille-t-il aux sages, comme seuls désirables, les actes recommandés par elle. Mais qu'ils n'essaient pas de les compliquer ou de les moraliser et qu'ils s'en tiennent au sensualisme d'Epicure. C'est ainsi qu'il ne faut pas demander à la femme autre chose que le plaisir où nous incite l'instinct sexuel. Refusons notre cœur et notre intelligence à l'exécrable Féminin, que nous ne connaîtrons jamais et qu'une « infranchissable barrière » sépare de nous. Mais il faut nous pâmer sous tous les bai-
GUY DE M AU PASSANT. I Xi
sers et les assortir, pour en comparer les parfums et les adresses. Dédaignons Hélène et poursuivons les Bacchantes.
Nec Veneris fructu caret, is cjui vitat amorem,
a dit Lucrèce.
Ainsi, en dehors des satisfactions physiques et des licences éternelles, courir, chasser,
manger et boire,
Tout n'est qu'ombre et fumée
Et le néant de vivre emplit la tombe noire.
La philosophie de Maupassant est aussi peu complexe que sa vision de l'humanité. Son pessimisme dépasse en simplicité et en profondeur celui de tous les autres écrivains naturalistes. Seul, parmi ses contemporains, le nouvelliste a jugé l'humanité et l'a condamnée sans appel : les personnages d'Huysmans, Monsieur Folantin et des Esseintes, l'un dans sa poursuite de cuisines intègres, l'autre dans sa recherche de pâtures spirituelles, croient, somme toute, à un mieux possible.
Pourtant on relève en lui des contradictions et non des moindres : la plus déconcertante est à coup sûr son invincible terreur de la mort. La Mort, il la voit partout et toujours elle le hante. II l'aperçoit à l'horizon des paysages et il la croise
1 \|| GUY DE MAI PASSANT
sur les routes désertes; quand elle ne plane pas au-dessus de sa tête, elle tourne autour de lui comme autour du pâle éphèbe de Gustave Mon au. !1 tressaille au contact de sa main décharnée et il frissonne longuement. Pourquoi cette horreur de l'hôtesse consolatrice chez ce farouche mépriseur de l'univers? Pourquoi craint-il le dénouement désirable, lui qui proclame I anéantissement définitif de l'être, l'inanité des Elysees et des Erèbes? Peut-il sérieusement redouter, ce matérialiste déterminé, la stupeur du sommeil éternel OU l'éparpillement de l'unité passagère?
Si le pupille de Schopenhauer témoigne peu d'allégresse pour l'euthanasie , c'est qu'en dépit des certitudes du raisonnement persistent l'inexpliqué et la peur du mystère. Et il fuit devant le trépas, comme les hommes des premiers âges, dans la déroute obscure d'un indestructible instinct. II a tracé de ses cauchemars et de ses paniques des tableaux tels qu'on n'en avait jamais montré d'aussi affolants; au prix d'eux, les pages pourtant suraiguës de la Joie de vivre apparurent coin me s< reines. Ces images conquirent néanmoins à Maupassant des sympathies nouvelles. Le lecteur terrorisé admire en secret l'écrivain assez courageux pour confesser les faiblesses communes et inavouées. Et qui de nous, dans le nocturne silence, m fût-ce qu'une minute dont il se souviendra toujours, n'a pas senti fondre sur son cœur la
GUY DE MAU PASSANT. LXIII
noire énigme, perler son front et en ondes douloureuses le frisson courir ses membres?
Avec une amère volupté Maupassant écoute la fuite des minutes qui nous blessent et entrevoit les déchéances prochaines , irrémédiables. Sans qu'il s'en doute, les regrets l'envahissent et il reprend avec une superbe maîtrise, mais en l'assombrissant encore, le vieux thème ronsardien. Lui qui a l'effroi de l'avenir «parce que l'avenir c'est la « mort», le passé l'attire et il s'exalte pour les belles d'autrefois et pour les tendresses défuntes. II est hanté par les yeux qui un jour croisèrent les siens et par les baisers qu'il n'a pas goûtés. Toujours il préfère le souvenir à la présence, et il a d'infinies délicatesses de touche pour indiquer la tristesse des cœurs qui se manquent, se rencontrent trop tard, et vieillis et sans forces, s'épuisent à vouloir refaire une vie avec les lambeaux des années révolues. Ce que Flaubert appelait l'amertume des sympathies interrompues, il en a un sens pénétrant et supérieur qui, malgré lui, s'élève jusqu'à l'attendrissement.
Autre contradiction. Celui que le contact de la foule «supplicie dans ses nerfs», et qui professe pour les hommes tant de mésestime, celui-là considère la solitude comme un des plus amers tourments de l'existence. Et il se lamente de ne pouvoir se livrer tout entier, de « carder au fond de lui «ce lieu secret du Moi, où personne ne pénètre».
I\l\ GUY Dl MAUPASSANT.
Hélas I a dit son maître : «Nous sommes tous « dans un désert. » Personne ne comprend personne et «quoi que nous tentions, quels que soient l'élan «de nos cœurs et l'appel de nos lèvres, nous se- «rons toujours seuls!»
Dans cette géhenne de la mort, dans ces nostalgies du passé, dans ces transes de l'éternel isolement, faut-il voir quelque abandon de son système? Non certes, puisque ces contradictions renforcent encore le mal de vivre et deviennent une source nouvelle de souffrances.
En tous cas, le pessimisme de Maupassant redevient logique en aboutissant comme celui de Schopenhauer, à la pitié. Ici je sais que je heurte certains des admirateurs de l'écrivain. La pitié, on n'a pas voulu la trouver dans son œuvre : il est entendu qu'il est impitoyable. Mais, examinez de plus près ses récits et vous la verrez s'y révélant à chaque page, pourvu que vous pénétriez dans les entrailles mêmes du sujet. C'est là qu'elle vit naturellement, presque contre le gré du conteur qui ne la provoque ni ne l'enseigne.
Et puis, si elle est demeurée cachée pour tant de lecteurs, c'est qu'elle n'a rien à faire, cette pitié, avec la pitié humanitaire^débitée par les rhéteurs. Elle demeure philosophique et hautaine , dégagée de tout caractère « anthropocentrique ». C'est la souffrance universelle qu'elle embrasse. Et même] pour rIirp jvavjjJrVçt l'homme, c'est le bipède hypo-
GUY DE MAU PASSANT. LXV
crite pj^oiirrmjsjTuj^ participe le moins: Maupassant est secourable à tous ceux de ses semblables que tenaillent les fatalités physiques, les cruautés sociales et les criminels hasards de la vie, mais il les plaint sans les estijmer et sa bonté observe des distances. Par contre, Ie pessimiste a pour les animaux, que dédaignèrent les Evangiles, toutes les tendresses boudhistes. QuandjI jjlahitjesbeles qui valent mieux que nous, leurs bourreaux, quand il plaint les créatures élémentaires, les plantes et les arbres , ces êtres exquis if s'ahandonne et il épand son cœur. Pins la victime estjiumble et ^Ius généreusement ilépouse sa douleur. Sa compassion est infinie pour tout ce qui vit misérablement, se débat sans comprendre, « souifre-et «meurj^anisparler». Et s'il a pleuré Miss Harriet avec ce lyrisme inusité, c'est que, comme lui, la pauvre déshéritée chérissait d'un même amour «toutes les choses, tous les êtres vivants».
Tel m'est apparu, tour à tour conteur, écrivain , philosophe, le Maupassant nouvelliste. J'ajouterai un trait : il est dénué de tout esprit critique. Quand il essaie d'échafauder une théorie, on demeure stupéfait de trouver chez ce grand lucide une pareille imprécision de pensée et une argumentation si débile. Sur Flaubert, sur «le vieuxpatron mort qui lui avait «pris le cœur d'une façon inexprimable», il a écrit l'étude la moins
IAV1 GUV DE MAUPASSAM.
éloquente, la plus diffuse. Et plus tard, même faiblesse à exposer comme à prouver, dans son essai sur l'Evolution du roman, dans l'introduction de Pierre et Jean, dans ses Salons enfin qu'il ne faut pas relue. Veut-il édicter un principe, il en cherche le fondement dans son oeuvre propre, spécule, systématise et conclut d'après elle. Ainsi il élabore sans méthode, au hasard, des doctrines qu'il s'évertue ensuite à réduire en axiomes...
En revanche, il possède entre tous un pouvoir de créer, obscur et intime, qui s'exerce sans qu'il en ait expressément conscience. Vivant, spontané et pourtant impassible, il est le glorieux agent d'une fonction mystérieuse. Par elle il domine la littérature et il la dominera jusqu'au jour où il désirera être littéraire.
II est grand comme un arbre. L'auteur des Contemporains a écrit que Maupassant produisait ses nouvelles comme un pommier des pommes. Jamais jugement ne fut moins contestable. Maupassant lui-même, dans des lettres qu'ignora le critique, y souscrit.
A maintes reprises, il s'applaudit de la fertilité que développent en lui « les terres puissantes où «une furie vous monte au cerveau par l'odorat et «par les yeux'1'». II subit même l'influence des saisons et il écrit de Provence : «Je suis en sève,
(,) Lettre inédite.
GUY DE MAU PASSANT. I W II
«c'est vrai. Le printemps que je trouve ici à son a premier éveil remue toute ma nature de plante «et me fait produire ces fruits littéraires qui éclo- «sent en moi, je ne sais comment^. »
Le «météore» rayonne à l'apogée de sa course. Tous l'admirent et le glorifient. C'est l'époque où Alexandre Dumas fils par trois fois lui écrit : « Vous êtes le seul auteur dont j'attende une œuvre « avec impatience. »
II a du génie.
;l) Lettre inédite.
I \\ III Gl 1 Ml NUL PASSAIS l .
Un jour vint pourtant où cette impassibilité maîtresse perdit sa raideur, où le marbre s'amollit au contact de la vie et de la souffrance. Et l'œuvre d< romancier, inaugurée par le nouvelliste, va s'attiédir d'une tendresse qui point pour la première fois dans Mont Oriol. Aux dernières pages de ce [ivre, Maupassant se désintéresse brusquement de son sujet qui est la création , le « lancement » d'une ville d'eaux, pour se consacrer tout entier au malheur d'un personnage épisodique, au malheur de Mmc Andermat abandonnée par Paul Biétigny. La comédie pittoresque où évoluaient baigneurs et charlatans, paysans et spéculateurs, s'achève en drame d'amour. Le maître prête à sa jeune mondaine délaissée une attention insolite et il éprouve pour son infortune, cruelle sans doute mais banale, une pitié singulière et profonde. L'amant de Marocca, de La Patronne, se penche sur cette âme fragile, y découvre des noblesses qu'il ignorait, des résignations qui le touchent. Gauche encore, mais avec des délicatesses charmantes, il s'évertue à panser la blessure, à endormir le chagrin de son héroïne.
— Bah! — lui dit un camarade au lendemain
GUV DE MAUPASSANT. I KJX
de la publication du volume, en empruntant le ton sceptique de l'auteur lui-même — bah! MmeAndermat fera comme les autres : elle reprendra Paul Brétigny marié.
Or voici que Maupassant s'indigne et sérieusement se fâche :
— Non, elle n'est pas comme les autres celle-là, je vous en réponds!... Allons, je vois que vous ne l'avez pas regardée!
Mais cet élan sentimental qui a étonné ses admirateurs s'est vite amorti, car l'année suivante paraît ce sobre Pierre et Jean, cet admirable chefd'œuvre de vérité typique, construit avec de la «pâte d'humanité», sans nul mélange d'assaisonnements littéraires ou de combinaisons romanesques. Le lecteur a retrouvé dans sa splendide intégrité le maître d'autrefois.
Il est touché cependant. Dans les livres qui vont suivre, comme un édifice longuement miné, l'impassibilité s'écroule. Avec une émotion toujours grandissante, il racontera, en les transposant à peine, toutes ses détresses physiques, toutes les affres de son esprit et de son cœur.
Quel est le secret de cette évolution? La lecture de ses œuvres nous le dévoile suffisamment.
Le jongleur a été accueilli dans les châteaux; il a été admis «aux chambres des dames». II a renoncé à composer ces fabliaux rapides qui firent sa gloire, pour s'ingénier aux beaux romans d'amour
I \\ (,L Y DE MAI PASSAM I.
et de mort. Tristan a succède à la Vieille Truande. Le conteur a laissé les manants et les vilains, les compagnons des Repues franebes pour les seigneurs et les riches; celui qui naguère fréquentait chez
M Tellier exalte à présent Michèle de Burne :
} seult a remplacé Macette. Dans l'a Ostel de courtoisie», Maupassant cultive les abstractions coutumières de la moderne Table Ronde : Distinction et Mesure, Ferveur et Délicatesse. Le voici qui rédige les requêtes d'amour et devient le servant de la passion chevaleresque. L'apologiste des satisfactions immédiates s'est voué « au culte de la Dame ».
Maupassant désormais vit dans les salons et lesraconte, exclusivement. Depuis longtemps, il avait résolu d'élargir son cycle; un écrivain, affirmait-il, doit « tenir tous les articles et décrire les marches «des trônes comme celles, moins glissantes, des cuisines'1)».
Soutenu par les conseils, encouragé par les succès d'un camarade de lettres, il voulut à son tour scruter d'un œil, qu'il croyait encore implacable, la société mondaine de son époque. L'observateur qui était en lui se flattait d'y récolter une moisson copieuse, l'homme espérait peutêtre y échapper dans l'agitation bourdonnante à ses pressentiments , à ses cauchemars.
Partout, il fut recherché, choyé, fêté. Mais le
1 Lettre inédite.
GUY DE MAUPASSANT. LXXI
monde ne put se flatter d'avoir circonvenu l'écrivain. Jamais Maupassant ne s'abusa sur le clinquant de son prestige et la puérilité de son ensorcellement. II méprisa aussi foncièrement les fantoches qui s'agitaient autour de lui que jadis ses plumitifs et ses petits bourgeois : «Ah! j'en «vois, s'écrie-t-il, des têtes, des types, des cœurs «et des âmes! Quelle clinique pour un faiseur de «livres! Le dégoût que m'inspire cette humanité « me fait regretter plus encore de n'avoir pu de- « venir ce que j'aurais voulu être avant tout : un « satirique destructeur, un ironique féroce et co- «mique, un Aristophane ou un Rabelais (1). » Et il ajoute peu après : « Le monde fait 'des ratés de «tous les savants, de tous les artistes, de toutes «les intelligences qu'il accapare. II fait avorter « tout sentiment sincère par sa façon d'éparpiller «le goût, la curiosité, le désir, le peu de flamme «qui brûle en nous1-).»
Mais les salons, s'ils n'entamèrent point la personnalité du romancier, pas plus qu'ils n'oblitérèrent sa clairvoyance, laissèrent-ils intacte son imperturbable sérénité? Je ne le crois pas. Maupassant, en vertu de sa plasticité, a subi l'« envahissement» des mondains comme naguère celui des ruraux. Certes, il n'a pas été asservi, mais il a été enrôlé.
(l) Lettre inédite.
W Ibid.
LXXI1 GV\ 1)1 MAUPASSAIS l .
En dépit de leur banalité, les louanges persistantes finirent par émouvoir sa rude fierté. Ce ne fut pas l'applaudissement de l'unanimité qu'il rechercha, mais le suffrage discret d'une élite.
Maupassant dut se plier aux conditions de sa vie nouvelle. Comme il était bien élevé, il lui fallut respecter, au moins en apparence, les lois de l'artificiel et du convenu, s'incliner devant les idoles de la caverne où il avait pénétré. II connut la terminologie des clubs, le charme des conversations douces et grises, l'attrait énervant des flirts. II argumenta sur l'amour, avec la casuistique enchevêtrée que le sujet comporte. C'était trop peu d'avoir acquis des mélancolies de bon ton et des sentiments bien portés, il lui fallut subir encore la tyrannie des élégances matérielles.
Le monde — pour lequel il n'était pas fait — le retint dans ses lacs puérils, aux mailles fines et solides, où se prennent parfois les plus rétifs. Et puis, car tout arrive, n'a-t-il pas rencontré dans ce caravansérail frivole des cœurs sincères et des mains fraternelles?
En résumé, si Maupassant ne fut jamais l'esclave des dogmes mondains, l'être d'instinct qui persistait en lui contracta dans les salons des goûts de raffiné, des disciplines d'extrême civilisé.
Le romancier habite depuis quelque temps cette cité enchantée et factice quand soudain la maladie
GUY DE MAUPASSA.NT. LXX1II
qui veillait s'exacerbe. Les névralgies le torturent, des douleurs fulgurantes encore inconnues, mystérieuses, le secouent et c'est dans une demi-cécité qu'il évolue, à tâtons. Les maux endurés sont si féroces qu'il éprouve le besoin de les crier. Mais, le phénomène clinique a été souvent décrit, du même coup son cœur misérable se convulsé et s'attendrit. II est en proie à une émotivité singulière, ses facultés anciennes s'exaltent et s'affinent et dans la surexcitation de la souffrance son esprit s'élargit, s'ouvre à des compréhensions nouvelles.
Cette personnalité ennoblie, Maupassant la doit à ces douleurs chères aux grandes âmes dont a parlé Daudet. Lisez cet aveu inattendu :
«Si jamais je pouvais parler, je laisserais sortir « tout ce que je sens au fond de moi de pensées «inexplorées, refoulées, désolées. Je les sens qui « me gonflent et m'empoisonnent comme la bile «chez les bilieux. Mais si je pouvais un jour les «expectorer, alors elles s'évaporeraient peut-être « et je ne trouverais plus en moi qu'un cœur léger, «joyeux qui sait? Penser devient un tourment «abominable quand la cervelle n'est qu'une plaie. « J'ai tant de meurtrissures dans la tête que mes «idées ne peuvent remuer sans me donner envie «de crier. Pourquoi? Pourquoi? Dumas dirait «que j'ai un mauvais estomac. Je crois plutôt que «j'ai un pauvre cœur orgueilleux et honteux, un «cœur humain, ce vieux cœur humain dont on
! WIN c.L V DE MAL PASSANT.
«rit, mais qui s'émeut et fait mal et dans la tête -aussi, j'ai l'âme des latins qui est très usée. Et «puis il v a des jours où je ne pense pas comme a ça, mais où je souffre tout de même, car je suis «de la famille des écorchés. Mais cela, je ne le «dis pas, je ne le montre pas, je le dissimule ((même très bien, je crois. On me pense sans «aucun doute un des hommes les plus indiffe- « rents du monde. Je suis sceptique, ce qui n'est «pas la même chose, sceptique parce que j'ai les -< veux clans. Et mes yeux disent à mon cœur : «Cache-toi, vieux, tu es grotesque, et il se «cache (1). »
Page admirable où s'affirme, en dépit des réticences, le combat entre deux âmes opposées, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Mais c'est en vain que Maupassant crispé essaie de cacher cette sensibilité imprévue : désormais elle se manifestera à tous les clairvoyants.
Le temps est passé pour le maître des beaux élans de la jeunesse à la conquête de la vérité, de cette vérité que tout le monde ignore «ou «feint d'ignorer sur la terre». II sent flotter autour de lui les tristesses qu'il porte. «Elles s'élar- «gissent comme la nuit et m'oppressent du haut « du ciel (2). »
Lettre inédite.
Ibid.
GUY DE M AU PASSANT. LXXV
Les regrets le visitent et les' présages le poursuivent. A cette heure il subit l'irrésistible nécessité de s'hypnotiser devant l'inconnu et de fouiller l'inexplicable. II a la conscience précise qu'en lui quelque chose se détruit; à maintes reprises, il est hanté par l'idée du dédoublement de son individu : deux êtres qui vivent côte à côte et s'observent. La folie, il la devine qui le suit de loin, le guette et le toise, prête à bondir. Dans un vertige déambulatoire, il essaie de fuir, mais à la montagne comme à la mer, la nature, hier son refuge, l'épouvante; il croit entendre sa voix «triste et superbe» lui confirmer des arrêts impitoyables.
Alors son cœur s'épanche; tous les sentiments, naguère diffamés, il veut les éprouver. II célèbre maintenant dans ses livres l'amour-passion, I'amoursacrifice, I'amour-tourment; il vante l'abnégation, le dévouement, l'irrésistible joie de se donner toujours plus. L'heure est tardive, la nuit prochaine : quitte à souffrir davantage encore, il implore en hâte de la tendresse et des souvenirs.
Par instants, le Maupassant de naguère proteste contre les servitudes que lui impose l'homme nouveau. II se plaint de n'avoir plus complète comme autrefois la sensation d'être sans contact avec rien au monde, sensation si douce et si forte et qui rend fort. «Comme j'avais raison, écrit-il, «de me murer dans l'indifférence! Si on pouvait
[ \\\ 1 t.L 1 1)1 MAUPASSAIN l .
«ne pas scntn et seulement comprendre sans Iais- «ser des lambeaux de soi-même à d'autres êtres! —
«II est singulier de souffrir du vide, du néant de «cette vie, étant résigné comme je le suis à ce (néant. Mais voilà, je ne peux vivre sans souavenirs et les souvenirs me grignotent. Je ne «peux avoir aucune espérance, je le sais, mais je «sens obscurément et sans cesse le mal de cette «constatation et le regret de cet avortement. Et «les attaches que j'ai dans la vie travaillent ma «sensibilité qui est trop humaine, pas assez Iitté- «rairc(1). »
Interrogez ceux qui connurent alors Maupassant, ils vous diront que sa vie était rehaussée de ces fiertés, de ces délicatesses, de ces pudeurs de sentiment qui sont le lot des cœurs exceptionnels.
Sa pitié enfin, tout en gardant l'horreur des sensibleries, a pris une pathétique envergure. II ne songe plus à mépriser, avant de leur tendre la main, ces malheureux, comme lui harcelés, sur le chemin sans espoir. Toutes les larmes qu'il voit couler le ravagent et il saigne de toutes les plaies qu'il découvre. Sa tendresse ne s'enquiert ni de l'origine des misères ni de leur qualité. Et il plaint toutes les douleurs, douleurs physiques et douleurs morales, la blessure des trahisons, les
(l) Lettre médite.
GUY DE MAUPASSANT. LXXVII
crépuscules amers des existences manquées. Il peut répéter avec SuIIy-Prudhomme :
Je suis le captif des mille êtres que j'aime.
Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux,
Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.
Son intelligence, elle aussi, s'est enfiévrée. Maupassant est possédé de toutes les curiosités d'esprit, il veut goûter à l'arbre de science. Un jour, il compulse les mystiques arabes, se repaît des légendes orientales, et il étudie le lendemain la faune marine, le mystère des continents madréponques. II lit et il compare; il pense et il prend plaisir à penser : jamais il n'a été aussi clairvoyant. Son cerveau se maintient dans une ébulhtion continue; après le travail, après l'observation, le romancier savoure ces longues et lointaines rêveries que dédaignait naguère «le «faune lascif», s'abandonnant aux forces naturelles du monde. «C'est singulier, confesse-t-il, «comme je deviens mentalement un homme dif- « férent de ce que j'étais autrefois. Je le reconnais «en me regardant penser, découvrir, développer « des fables, sonder et analyser les êtres imaginaires «qui surgissent dans mes visions. Je goûte à cer- « tains songes, à certaines exaltations, le même « plaisir que je goûtais autrefois à ramer comme «un fou sous le soleil (,). »
(1) Lettre inédite.
1 \\\ lll Gl i m MAUPASSANT.
Pour la première fois sa sécurité d'écrivain est ébranlée. Ainsi que l'attestent ses derniers volumes, il est préoccupé de se transformer, de se renouveler. L'appétit lui vient d'approfondir les cœurs obscurs et précieux, de visiter les races inconnues. 11 a perdu sa magnifique sérénité.
Mais à quoi bon pousser ce portrait du romancier? Celui qui fut naguère l'impersonnel Maupassant ne se raconte-t-il pas dans Fort comme la Mort, dans Notre Cœur avec une complaisance persistante, qui d'ailleurs nous le rend plus cher?
A l'inverse de ce qu'il a toujours fait, c'est lui maintenant qui régente et domine ses héros. C'est lui qui par leurs bouches flirte, épilogue, s'exalte, implore ou maudit. Sa sensibilité malade, sa mentalité troublée, ses transports récents, habitent maints de ses personnages : tous, ou presque tous, professent son pessimisme, épousent ses mélancolies et se cabrent devant la mort.
Au lieu d'expliquer ces élégants et ces raffinés, ces artistes et ces écrivains, de leur infuser une âme et de les différencier, de transposer en un mot comme Balzac, le romancier s'incarne en chacun d'eux. Sous les noms d'Olivier Bertin, d'André Mariolle, de Gaston de Lamarche, c'est toujours Guy de Maupassant que l'on retrouve.
GUV DE MAUPASSANT. LXXIX
II peut multiplier les pseudonymes, son incognito ne saurait nous leurrer. Quant aux personnages auxquels il lui est impossible de se substituer — cette mondaine ou cette « intellectuelle » dont il rêve de fixer à jamais le type — Maupassant prétend les définir purement et simplement par leurs actes, tout comme jadis il montrait ses primaires et ses instinctifs en mettant «en scène l'homme secret, par sa vie». Mais décrire ne suffit plus là où il faudrait peser et critiquer. Et pourtant l'écrivain s'obstine avec plus d'orgueil que de logique à repousser le secours de la psychologie; il s'épuise à assouplir ses méthodes anciennes, espérant encore et quand même en leur toute-puissance. Victorieuses quand elles s'exerçaient sur des simples comme Monsieur Parent ou le père Roland, triomphantes avec les êtres rudimentaires en proie au délire du gain ou aux impatiences sexuelles , elles demeurent insuffisantes pour mettre à nu les rouages des âmes complexes et repliées.
Avec les héros de Fort comme la Mort, avec « cet «impulsif amour greffe sur une femme et repous- «sant sur une autre » (1), Maupassant s'en tire encore aisément. A Mrae de Guilleroy, il prête son obsession de vieillir, sa terreur devant la fuite des jours. «En ce moment, écrit-il, j'ai ses
(I) Lettre inédite.
1 \\\ GUI DE MAU PASSANT
I angoisses, je regarde avec désolation mes cheveux ii blancs, mes rides, la peau défraîchie des joues, «toute l'usure de l'être apparue partout. Puis, «quand j'arrive à souffrir affreusement de mon «chagrin de vieillir, quand je trouve tout à coup «une émotion bien vraie, un détail bien caractéq ristique, je tressaille de joie (l). »
Mais si, à la rigueur, dans ce roman, les difficultés étaient évitables, si le lecteur, emporté dans le mouvement magistral du drame, pouvait ne pas exiger trop impérieusement les explorations de conscience qu'il était en droit d'attendre, il n'en fut pas de même dans Notre Cœur. Maupassant dut s'apercevoir qu'appliqué à une Michèle de Burne, son procédé habituel restait court. Cette âme fuyante et loyale comportait d'autres commentai ivs que Coralie Cachelin ou les sœurs Rondoli. En vain le romancier s'ingénia et se tortura. II fut bien obligé, en dernier ressort, pour étayer son héroïne, d'emprunter la méthode des analystes : l'instrument nouveau pour lui et rebelle à sa main le servit mal.
De Fort comme la Mort et de Notre Cœur se détache un seul caractère dessiné et fouillé avec un art supérieur : celui de Guy de Maupassant.
Au surplus, dans ces deux livres, on ne le sent pas à l'aise. II donne l'impression d'un terrien de
(1) Lettre inédite.
GUY DE MAUPASSA.NT. LXWI
France, peinant sous des cieux inconnus, loin du guéret natal. Ses fréquentations récentes, ses nouvelles directions d'esprit semblent atténuer la sûreté de l'ancienne ordonnance qui dessinait ses œuvres comme de vieux jardins. En abandonnant ses petites gens qui lui avaient donné la gloire, Maupassant, peu à peu et sans qu'il s'en doute, s'éloigne de la tradition française. Dans les salons il a rencontré l'âme étrangère ; il a écouté les muses septentrionales, et leurs chants voilés, en mineur, par leur mystérieux symbolisme, ont séduit sa curiosité, en troublant sa vision. D'autre part, il a commis la faute de perdre le contact avec ses confrères. Or le monde peut promulguer ses arrêts et dispenser ses lauriers; seul un homme de lettres ou un artiste est capable de conseiller utilement un artiste ou un homme de lettres.
Dans Fort comme la Mort et Notre Cœur, en dépit de qualités maîtresses, on sent par moments la composition faiblir et se rompre l'équilibre. Les haltes abondent, comme si l'auteur avait besoin de reprendre haleine. C'est en vain : les exercices mondains les plus obligés, le vernissage et la promenade aux Acacias, l'excèdent. Les intérieurs eux-mêmes n'intéressent plus son œil. De ses séances dans les salons, un autre eût rapporté des tableautins attentifs et soyeux, à la Stevens. On était alors dans l'âge de la peluche, des encombrements hétéroclites. Dans le clair-obscur
I \\\ll GL^ DI M VUPASSAJN I.
que recherchaient les beautés à la mode, Maupassant n'a pas (ait se jouer les reflets des lourdes tentures; il ne nous a pas montré les cheminées drapées, les divans capitonnés, les coussins brodés et multicolores, les figurines de Saxe minaudant sur les étagères dorées, les petites tables chargées de bibelots puérils et charmants, tout ce luxe composite, fini, disparu et qui s'attriste maintenant dans nos souvenirs de jeunesse.
S'il n'a pas vu les intérieurs, il n'a guère écouté les conversations que pour en être accablé. Aussi les mondains de Mau passant ne font-ils pas oublier en leurs discours les chasseurs, les gratte-papiers de naguère. Et qui ne troquerait les longs bavardages du début de Notre Cœur pour les propos brefs et définitifs qu'échangent dans la diligence deTôtes les compagnons de Boule de Suif?
Est-ce à dire, cependant, que les deux romans ne renferment pas nombre de pages supérieurement exécutées et prodigieusement séduisantes? Non, elles abondent et souvent elles sont d'une si incontestable grandeur qu'elles nous voilent les défaillances de l'œuvre. Dans Fort comme la Mort et Notre Cœur, la pensée du romancier s'élève et plane. II ne nous raconte plus, semble-t-il, tel accident fortuit, tel drame isolé, telle misère individuelle : c'est l'impossible amour, la torture du désir stérile, la vanité des consolations que dit sa parole grave. Et jamais Maupassant ne fut aussi
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éloquent qu'à cette époque; jamais il ne sut nous ébranler ainsi de ses périodes haletantes, et nous tarauder l'âme sous la vrille de ses mots clairs et abstraits. Un fluide pathétique attaque nos nerfs qui vibrent longuement et douloureusement.
A de certaines heures troubles, c'est vers Fort comme la Mort et vers Notre Cœur que s'en vont, malgré nous, nos préférences secrètes, encore que l'écrivain n'ait pas suivi l'homme dans son épuration. En perdant son impassibilité, il a perdu son génie : il ne lui reste plus qu'une virtuosité entraînante et de grande allure.
Pourquoi faut-il que cette époque de son talent, qui correspond à la période la plus intelligente, la plus délicate, la plus noble de sa vie intime, demeure, au point de vue littéraire, la moins attachante ?