RESSORT A BOUDIN
quiert le témoignage de deux vieux imbéciles qui jouaient au jacquet, et m'assigne, deux jours après, en police correctionnelle?
LONJUMEL. — Il fallait le poursuivre reconventionnellement.
LA BRIGE. — Je n'y manquai point.
LONJUMEL. — A la bonne heure.
LA BRIGE. — Malheureusement, il arriva que je me présentai à l'audience caparaçonné de probité, cependant que mon adversaire justifiait, lui, preuves en main, d'une condamnation à cinq ans de réclu-
sur la différence qu'il y a entre « filou » et « filou », et rechercher en vertu de quelles lois mystérieuses un même corps peut peser deux onces dans un des plateaux de la balance et trois kilogs cinq cents dans l'autre. Du coup, ma foi, j'en eus assez.
LONJUMEL, égayé. — Pas possible!
LA BRIGE. — Depuis longtemps, une lassitude m'était venue ; une vague tristesse, le sourd chagrin de ne plus me sentir, chez nous, chez moi..., comme si le pays qui me voit vieux, n'était plus celui
LONJDMEL. — J"allais dire : Le Songe d'Ath.vlie.
qui m3 vit naître. - — Mon cher, je nourris un soupçon, je porte en moi une pensée affreuse. {Mouvement d'attention de Lonjuniel.) Je crois qu'un anarchiste, — non le stérile idiot qui surine au petit bonheur du coup de poignard les chefs d'Etat et les Impératrices, mais un inspire, entendstu?... un Paraclet du crime, doté à son berceau du génie de la malfaisance ! - — ... J9 crois, dis-je, qu'un anarchiste, ayant soudoyé les concierges de Bicêtre, de Charenton, de Ville-Evrard et autres lieux, obtint d'eux qu'ils ouvrissent, une nuit, les portes des maisons de santé !
LONjuMEL. — Oh! sacristi ! LA ERIGE. — Et aussitôt, les fous, lâchés, s'échappèrent de leurs cabanons.
LONJUMEL. — Oh ! sacrédié !
LA BRiGE. — Avec la complicité du gouvernement, qui sut tout mais n'osa rien dire, ils se répandirent par les routes, par les villes, par les campagnes, semant le trouble, étonnant les populations de leurs actes extravagants et de leurs discours insensés.
LONJUMEL. — Oh ! sacrebleu !
LA BEIGE. — Tout d'abord, les gens d'esprit sain les regardèrent passer en riant, comme on regarde passer les masques, mais le moment ne tarda pas où ils
commencèrent à s'entre-regarder, eux, pris d'inquiétude, en proie au doute; car si le propre de la raison est de se méfier d'elle-même, combien est persuasive l'éloquence des déments à prêcher qu'ils sont la sagesse!... Bientôt les carottes furent cuites : le mal dégringola dans le pire qui sombra dans l'irréparable. Insurgés contre le bon sens, les fous montèrent à lassaut!... Ce fut un joli spectacle. Devant eux, les baguettes au point, MM. les snobs battaient la charge, et leur soif d'inédit, de sensations nouvelles, d'horizons impénétrés, s'étanchait aux promesses de la vieille chanson de route rythirée aux peaux d'âne des tambours : a Y a la goutte à boire, là-haut ; y a la goutte à boire. » En queue, boitait mais avançait tout de même, l' arrière-garde des timorés, les imbéciles qui craignent de passer pour des niais en ne miarchant pas avec leur siècle, tandis que plus haut que les têtes, les camisoles de force, déployées au soleil, flottaient comme des étendards.
LONJUMEL. — Oh ! sacrebleu ! Oh ! sacrédié ! Oh ! sacristi !
LA BRIGE. — Enfin la citadelle fut prise, conquise avec l'aide de Dieu, — lequel, agacé, à la longue, d'être mis à la porte de partout, s'était cruellement vengé en
donnant aux fous la virtoire, — et de rot instant : « Bonjour, Luc ! » ; pareillement le singe de la fable qui apercevait quelque chose mais ne distiiiguait pas très bien, on commença à ne plus comprendre nettement le pourquoi de ceci, le parce que de cela. Vue à travers le délire de la foule, la vie n'apparut plus aux rares survivants épargnés par la catastrophe, qu'avec le flou déformé d'une silhouette glissant sur un verre dépoli. Les mots perdirent leur valeur, les faits leur signification. On ne mit plus au point ni les hommes ni les choses, et tel, qui se coucha dieu un soir, s'éveilla cuvette le lendsmain. En vérité, je te demande pardon; tu dois me prendre pour le monsieur qui joue les Alceste en province.
C'est une tartine du Misanthrope que je t-e sers là entre deux repas.
LONJUMEL, souriant. ■ — J'allais dire :
Le Songe d'Athalie.
LA BRiGE. — Il y a encore ça. (^4 compter de cHte réplique, La Brige, ayant enfin trouvé une cigarette à son goût, tentera en vain de se procurer du feu ; ceci à l'aide d'allumettes placées à portée de sa main, et qui, frottées au bois de la table, aux rayures du porte-allumettes , au fond de culotte même de La Brige, refuseront de s' enflammer , avec une opiniâtreté touchante.) Quoi qu'il en soit, trop de petits riens m'avaient, je te le répète, rendu la maison odieuse ; depuis le mal devenu propre à chacun de vouloir gouverner les autres, jusqu'aux cigarettes infumables et aux allumettes qui ne prennent pas. Je résolus ae tirer mon chapeau à une élite dont la tournure d'esprit avait cessé de me faire rire, et, retiré aux champs, — loin du bal, si j'ose m 'exprimer ainsi, — d'y vivre, les nerfs enfin calmes, en la société des cochons. Je dis : des vrais cochons ; et par de « vrais cochons », j'entends des cochons pour de bon ; non de ces cochons à deux pieds et sanr, plumes dont Platon entretenait les philosophes d'Athènes, mais de ces délicieux compagnons aux oreilles en feuilles de choux, à la queue en mèche de vrille, aux yeux ruisselants d'intelligence, dont
le seul aspect suffisait à réjouir le grand saint Antoine qui .se montrait pourtant assez méticuleux dans le choix de ses relations. — Un de mes amis, qui était une crapule, possédait à deux pas d'ici une petite propriété dont il cherchait à se défaire : je lui offris de me la céder. 11 m'en demanda cent mille francs ; je lui en proposai six mille ; nous tombâmes d'accord à sept mille cinq cents. Huit jours après, j'étais chez moi. — Tu me suis?
LONJUMEL. — Pas à pas.
LA BRIGE. — La maLson me plaisait fort... — Oh! flûte!
LONJUMEL. — Qu'est-ce qui te prend?
LA BRIGE, la main secoué dans le vide. — ■ Est-ce bête!... un éclat d'allumette taillé en fer de lance, qui 7ient de m'entrer dans la peau comme un lardoir dans de l'escalope. C'est douloureux comme tout. — Oii en étais-je?... Ah oui : — La maison me plaisait fort; pratique, salubre, aérée, irréprochable en un mot, à cela près que son toit d'ardoises appelait quelques réparations, et qu'elle-même empiétait un peu sur le trottoir.
LONJUMEL, très simplement.
ah!
Ah!
LA BRIGE.
LONJUMEL.
LA BRIGE.
LONJUMEL.
LA BRIGE.
LONJUMEL.
Hein?
- Ah! ah!
Quoi ? ah ! ah !
- Je dis : Ah ! ah !
■ Pourquoi ?
- Pourquoi je dis
ah!
ah! » ?
LA BRIGE, impatienté. — Evidemment!
Tu dis : « Ah ! ah ! » ; eh bien, pourquoi dis-tu « Ah ! ah ! »? On ne dit pas « Ah ! ah ! » comme ça, sans motif, à propos de rien.
LONJUMEL. — Aussi ai- je, pou.r dire 0 Ah! ah! », des raisons connues de moi seul, que je t'exposerai tout au long quand le moment en sera venu. ■ — De quoi t'inquiètes-tu? Continue.
LA BRIGE. — Une semaine ou deux s'écoulèrent. Un matin que je fumais une pipe devant ma porte en regardant fonctionner les couvreurs qui, à califourchon sur l'arête de mon toit, arrachaient com-
me des dents las ardoises gâtées pour en mettre des neuves à la place, le garde champêtre vint à passer. — Zut !
T-ON,)UMEL. — Encore un éclat de bois ?
LA BRIGE, J'onçilc aux dents. — ... Une goutte de soufre bouillant qui s'est faufilée sous mon ongle..., tu n'as pas idée comme ça me gêne !
suivit le garde champêtre qui avait reçu de l'éducation. Fermez donc votre gardemanger, ça pourrait attirer les rats. »
0 Mais, objcftai-ic je fais réparer ma maison, d — o Justement, reprit-il, vous n'en avez pas le droit. »
LONJUMEL, triomphant. — Ah! ah!
LA BRiGE. — Hein?
LONJUMEL. — Ah! ah!
LA BRIGE. — En bas! En ba.s, les couvreurs! hurla-t-il. Descendez I...
LONJUMEL. — Veux-tu un peu d'huile?
LA BRIGE. — Pas la peine. — Qu'est-ce que je disais donc ? Ah oui ! — Le garde champêtre vint à passer. Il leva le nez, et, à la même minute, parut frappé de folie furieuse, a En bas! En bas, les couvreurs! hurla-t-il. Descendez!... et plus vite que ça, ou vous allez voir, tout à l'heure, si je monte pas vous botter le derrière! » Je m'étais approché, souriant, croyant à un malentendu, mais je n'eus pas le temps d'ouvrir la bouche. « Qu'estce que vous venez m'embêter, vous? pour-
LA BRIGE. — Quai ? ah ! ah !
LONJUMEL. — Je dis : Ah ! ah !
LA BRIGE. — Ça recommence?
LONJUMEL. — Oui, mais en majeur ; même chanson, autre mélodie. Entre le « Ah ! ah ! » d'à présent et le « Ah ! ah ! » de tout à l'heure, le sens-tu, le demi-ton? L'apprécies-tu, la nuance ? {Riant.) Eh! mon bon, je savais d'avance le dénouement de ton histoire qui tenait tout entière dans son commencement. Le garde champêtre, s'il avait tort dans la forme, avait raison dans le principe. Tu n'a-
vais, en effet, pas le droit de faire réparer ta niaisou.
LA BRiGE. — A cause?
LONJUMEL. — A cause qu'en termes techniques elle était frappée d'alignement; autrement dit, qu'en empiétant sur le trottoir, elle prenait le pas sur les maisons voisines et détruisait ainsi l'hannonie de la rue, puisqu'elle en tuait la perspective.
LA BRIGE. — Je ne pouvais pourtant pas la repousser à coups de pied ou en trancher la partie avançante avec un fil à couper le beurre.
LONJUMEL. — Non ; mais des règlements sont là, qui, tout en reconnaissant à un propriétaire le droit de louer ou d'occuper une maison frappée l'alignement, lui refusent celui de la faire restaurer, de ralentir en quoi que oe soit l'action destructive du temps, sous les coups duquel, fatalement, elle s'écroulera un jour ou l'a-utre, d'usure et de vétusté. Soyons justes ; on ne peiit exiger d'un état de choses anormal qu'il se prolonge à l'indéfini.
LA BRIGE. — Tu parles d'or. Il n'en est pas moins vrai que, depuis le passage des couvreurs, ma maison restait trépanée, portait au crâne une plaie ouverte par laquelle la pluie et la grêle entraient comme des nourrices dans le parc Montsouris. En même temps, la brise légère folâtrant parmi mes ardoises, les mêlait comme des dominos : d'où un vacarme Insupportable, compliqué des clameurs d'un mendiant matinal, qui, quotidiennement, dès l'aube, me venait arracher aux douceurs du sommeil en vociférant sous ma fenêtre:
Ah ! ne t'éveille pas encore !
Il y a une justice au ciel. Un jour, la briee s'étant faite ouragan, une ardoise se fit hirondelle. Oiselle partie sur l'aile, des vents, elle plana d'abord dans ce sens-ci, puis s'abattit, dans ce sens-là, sur le visage du chanteur, lequel cessa immédiatement de chanter, rapport à ce que l'huie de sa bouche, prolongé jusqu'à son oreille, no se prêtait plus à l'émission de Yut dièze
avec l'élasticité et la perfection voulue. C'était un homme rancunier. Arme do l'article 320, qui prévoit et punit le délit de blessure par imprudence, il m'assigna...
LONJUMEL, lu main aux yeur. — Cré nom d'un chien !
LA BiUGE. — Qu'est-ce qu'il y a?
LONJUMEL. — ... du phosphore enflammé qui m'a sauté dans l'œil... Tu n'as pas idée comme ça me cuit.
LA BRIGE. — Veux-tu Un peu d'eau?
LONJUMEL. — Inutile. — Tu disais?
LA BRIGE. — Je ne sais plus... Ah oui! — Armé de l'article 320, il m'assigna devant les juges du canton auxquels j'exposai mon cas : l'interdiction à moi faite de consolider ma baraque, dès lors, pour moi, l'impossibilité de rem])êcher de tomber par morceaux sur la figure des passants. Je croyais l'argument sans réplique.
LONJUMEL. — Tu te trompais.
LA BRIGE. — Du tout au tout ! Comme il me fut très clairement expliqué : étranger à mes différends avec l'administration et payé pour juger en fait, le tribunal n'avait qu'à constater le délit et qu'à apprécier le dommage. Or, une ardoise à moi, enfuie d'un toit à moi, avait-elle ou n'avait-elle pas détérioré le faciès — non à moi — du plaignant? Toute la question
Le CHANTEfR CESSA DE CHANTF^
était là. Ainsi parla le Président dont rallocution aboutit à une condamnation en six jours de prison avec application de la loi Bérenger, et en 1.500 francs de déminages et intérêts.
LONJUMEL. — Ce n'était pas cher.
LA BRIGE. — Un cadeau!... — C'est bien. L'incident clos, je regagne mes pénates, et qu'est-ce que je trouve sous ma porte?... un avis de la Préfecture m 'enjoignant de faire ravaler mon immeuble dans le plus bref délai possible, conformément à la circulaire sur le ravalement décennal. Je m'incline. Les maçons, mandés, arrivent le lendemain vêtus de blanc, coifrés d'auges, hérissés d'échelles qu'ils appliquent puis escaladent, tandis qu'accouru sur leurs traces, le garde champêtre, hors de lui, leur crie à tue tête d'en descendre! En vain je tente de placer un mot, j'invoque l'ordre auquel j'obéis; cet homme bien élevé m'envoie paître, me dit de boucher mon sucrier crainte que les mouches n'entrent dedans, et passant outre au préfet, qu'il ignore, dresse contre moi procès-verbal au nom du maire, qu'il représente. Le pis est que les maçons ayant battu en retraite, j'étais, trois jours après, poursuivi de nouveau, à la requête de la 'Voirie, pour infraction aux ordonnances sur le ravalement des maisons. Les nerfs commencent à me faire mal. Lettres, réponses, répliques, ripostes. Démarche auprès du maire qui ne connaît qu'une chose : l'intérêt de la localité; puis auprès du préfet qui n'en connaît que deux : la salubrité et l'hygiène. Je m'emballe. Le préfet tire un cordon de sonnette et dit à son garçon de bureau : a Mettez monsieur à la porte. » Energiquement déterminé à n'en avoir pas le démenti, je rapplique d'une traite à la mairie oii je tombe sur le garde champêtre qui m'accueille par ces mots: a Bandit!... Quand aurez-vous fini d'assassiner le peuple ? » J'apprends alors qu'en mon absence, une ardoise, une deuxième ardoise, échappée au toit paternel, s'était venue planter comme une bêche dans le cuir d'un marchand de quatre-saisons qui ahiirissait le quartier en hurlant : a Les pommes de terre ! » sous
prétexte de les crier! — Et voilà, mon cher, oii j'en suis. Retraîné en correctionnelle pour rel)lossurc par impr\idencc (plus cette complication que la loi Bérenger va naturellement m'égorger de sa clémence à deux tranchants) ; deux fois en faute pour m'être deux fois incliné devant les institutions qui régissent le doux pays de France ; acculé à l'obligation de faire ravaler ma maison, sous peine de contravention, et de ne la pas faire ravaler, sous peine de procès- verbal ; conspué, hai, ridicule ; j'expie cruellement ma folle ambition, le sot rêve oii je m'étais comphi, de vivre en paix avec tout le monde eu ne faisant de mal à personne, uniquement soucieux des poules de ma basse-cour, des cochons de ma porcherie et des iris de mon jardin.
LONJUMEL après avoir réfléchi. — Sans vouloir donner à tes... crimes plus d'importance qu'ils n'en ont, je te dois pourtant la vérité. Tu t'es mis dans un mauvais cas.
LA BRIGE, l'œil au ciel. — Je me suis mis!!!.,. — Alors, c'est grave?... sérieusement ?
LONJUMEL. — D'autant plus grave, cher ami, que je cherche vainement aans toute cette histoire d'une limpidité de cristal, le je-ne-sais-quoi, ce petit rien du tout d'eau bourbeuse oii l'astuce d'un bon avocat trouve toujours à pêcher un argument de défense.
]\Iouvement de La Brige.
LONJUMEL, avec éclat. — On n'innocente pas un homme qui n'a rien fait!... ou alors c'est très difficile.
LA BRIGE. — Bref?
LONJUMEL- — Laisse-moi réfléchir. Je
cherche.
Un temps. Puis :
LONJUMEL. — Tu es asuré ?
LA BRIGE. — Certainement.
LONJUMEL. — Pour beaucoup ?
LA BRIGE. — Pour Une forte somme.
LONJUMEL. ^ Ah ! — Di=;-moi, tu parlais du bon Dieu, tout à l'heure. Est-ce que tu le connais?
LA BRIGE, étonné. — Oui et non. Je le connais pour avoir entendu pnrlcr de lui en termes plutôt élogieux ; mais notre intimité ne va jusqu'à jouer au billard ensemble.
LONJUMEL. — C'est regrettable.
LA BEIGE. — Tiens !
LONJUMEL. — ■ Oui.
LA BEIGE. — Pourquoi?
LONJUBIEL. — Parce qu'il y a tout à
gnenicnt des autres, et dont le toit, en bon état, ne menace i>lus les purotiiis ni les marchande de pomuics de terre.
Long .sileiu-o. Les dfii.v lionunes se regardent fi.xpment.
LONJUMEL. — Pourquoi me regardesru?
LA BEIGE. — Pour rieu.
ri6-tu ?
Pourquoi
UXE ARDOISE s'était VtXUE PLANTER DANS LE CUIR d'uX MARCHAND DES QUATRE SAISONS.
attendre de la fréquentation des personnes haut placées... Le bon Dieu, en somme, c'est la foudre...
LA BEIGE. — Eh bien?
LONJUMEL. — L'incendie, c'est lindie...
LA BEIGE. Et puis?
LONJUMEL. — L'incendie, c'est l'indemnité ;et l'indemniité, c'est...
LA BEIGE. — C'est?
LONJUMEL... — Dame!... C'est l'achat d'une seconde maison, cette fois à l'ali-
LONJUMEL. — Je ne ris pas.
Nouveau silence. Enfin :
LA BEIGE, liocliant la tête. — Sais-tu que tu en as de bonnes et que tu me donnes là un beau conseil?
LONJUMEL. — Penses-tu que je te l'aurais donné, si je te crevais homme à le suivre ?
LA BEIGE. — Tu es un bon garçon; je t'aime de tout mon cœur. Tout de même, il est drôle de penser que des honnêtes
gens conirrip nous puissent en venir,^ même par plaisanterie, à accepter l'idée de shabiller en brigands pour obtenir leur juste dû, et à solliciter du crime ce que le bien-fondé de leur cause a inutilement imploré de l'imbécillité des choses et de la mauvaise grâce des hommes.
Lonjimcl lui tciul In main.
Mais Lu Biige, qui n'a pas renoncé à l'espoir
de fumer — enfin ! — une cicçaiettc-, vient de dépister une allumette dernière, oubliée sur un coin de meuble. Il s'en empare en hâte. Avec mille précautions, il la frotte au drap de sa culotte, à la semelle de sa bottine, aux lames du parquet, aux montants de la porte. Vains espoirs I... ell'orts superflus.
Alors, souriant et résigné :
T.A BRiGE. — Et puis, va.s donc mettre le feu, avec des allumettes pareilles !
SAYNETE
J^eprésentée pour la première fois à Paris, sur la scène du CartUon, le 2 décembre 1897.
PERSONNAGES
GABRIELLE ,„..,. o = . = ... = ,. o ., o o ...,«. o « » = = -^ Louise Delmary.
CAROLlxNE , . . =o Flor' Albine.
tm
GABRIELLE
An' MA chère! ma chère!
Au lever du rideau, Caroline fait de la f api ■•'■"r rie à la clarté d'une lampe ^Jo.'ëe sur un guéridon.
Un silence. — Brusquement, violent .coup de sonnette. Caroline dépose son ouvrage, quitte la scène et va ouvrir. A la cantonade on entend : « Gabrielle! » et aussitôt les sanglots bruyants de Gabrielle.
Réapparition des deux jeunes femmes.
CAROLINE. — Ah ça! mais tu pleures!
GABRIELLE, éclatant en sanglots. — Ah ! ma chère ! ma chère !
CAROLINE. — Mon Dieu, que se passe-t-il ?
GABRIELLE. — Une chaise ! . . . donnemoi une chaise !
CAROLINE, la faisant asseoir. — Tiens!
GABRIELLE. — Merci! Un verre d'eau, veux-tu ?
CAROLINE. — Tout de suite ! Mon pauvre chat! Mon pauvre chat!... Pour Dieu, qu'est-ce qui t'est arrivé?.. Tiens, bois !
GABRIELLE, prena?it le verre. — Merci!
— Aide-moi à dégrafer mon boa. Tâte mes mains !
CAROLINE. — Tu as Une fièvre!...
GABRIELLE. — Je suis comme une folle !
CAROLINE. — Calme-toi; je t'en supplie ! Tu me tournes les sangs !
GABRIELLE. — Je suis comme une folle, je te dis.
CAROLINE. — Bois encore un peu.
Là !.. . Voilà ! . . . Te sens-tu un peux mieux ?
GABRIELLE. — Oui... non... oui... Je ne sais pas!... Ah! mon Dieu, mon Dieu!
Soyez donc une honnête femme !
CAROLINE. — Enfin que se passe-t-il?
GABRIELLE, avec éclat. — Ce qui se passe?... Il se passe que mon mari me trompe !
CAROLINE, incrédule. — Non?
GABRIELLE. Si !
CAROLINE, les bras croisés. — Qu'estoc que tu me dis là !
GAEiUELLE. — La vérité.
GABRIELLE. — Allons donc !
CAKOLTXE. — Fernand'?
GABRIELLE. — Femaud 1
CAROLINE. — Qu'est ce qui aurait pu croire ça de lui ?
GABRIELLE. — Crois-tu, liein ? Après neuf ans de mariage!... En pleine lune de miel !
CAROLINE, atterrée. — Eli bien, nous sommes propres, tout-es les deux!
GABRIELLE, avec espoir. — Ah bah!...
Est-ce que toi aussi?...
CAROLINE. — Non; moi, ce n'est pas cela. Seulement, imagine-toi que j'ai tous les ennuis: ma belle-mère est à l'agonie et je suis sans bonne.
GABRIELLE. Allous donC !
CAROLINE. — C'est comme je te le dis.
GABRIELLE. — Tu as ronvoyé Euphrasie?
CAROLINE. — Ce matin !
GABRIELLE. — En voilà Une histoire !
CAROLINE. — Ne m'en parle pas; j'en
suis malade. D'autant plus que c'était une perle, cette fille !
GABRIELLE. — C'est viai ?
CAROLINE. — Une i>erle! Un diamant!
Elle avait toutes les perfections! — Mais voleuse !...
GABRIELLE. — Qu'est-ce que tu veux!
Quand ce n'est pas ça, c'est autre chose. Ainsi moi;... tu te rappelles Adèle, ma femme de chambre ?
CAROLINE. — Une grande bringue qui avait une tête de brochet i
GABRIELLE. — Précisément!
CAROLINE. — Eh bien?
GABRIELLE. — Est-ce qu'un jour je ne l'ai pas pincée en train de se débarbouiller avec mon éponge de... toilette?
CAROLINE, suffoquée. — Pas possible?
GABRIELLE. — Ma parole d'honneur!
CAROLINE. — Ah ! la sale bête ! Je l'aurais tuée !
GABRIELLE. — Tu cs boune ! On n'a pas le droit. • — Qu'est-ce que je disais donc? [Eclatant.) Ah oui! Alors voilà, ma chère; il me trompe !
CAROLINE, la co7isolunt. — Eh là! Eh là!
GABRIELLE, hurlant. — Hi ! Hi! Hi !
CAROLINE. — Es-tu bien sûre, au moins !
GABRIELLE, les mains au ciel. — Ah!
Dieu !
CAROLINE. — Mon pauvre chou ! Mon pauvre chat !
GABRIELLE, toujours sanglotante. — Ah ! oui, va, tu peux me plaindre ! Je suis assez malheureuse.
CAROLINE. — Mais je te plains de tout mon cœur ! Ah ! bien sûr non, tu n'avais pas mérité ça !
GABRIELLE. — Enfin, est-ce vrai?
CAROLINE. — Voyons, conte-moi ça en détail. Dis-moi tes peines, ma chérie; cela te soulagera toujours un peu.
GABRIELLE. — Eh bien voilà. (Elle se mouche, se tamponne les yeux, etc.) Tu sais que Fernand va à la Bourse tous les jours? Moi, je reste seule, et je m'ennuie. Alors, qu'est-ce que je fais?
CAROLINE. — Tu retournes ses poches, je connais ça.
Gros CJmgrins
GABRiELLE. — Parfaitement. Et jo fouille dans son secrétaire.
CAROLINE. — Tu as la clé?
GABRIELLE. — J'en ai fait faire une.
CAROLINE. — Ce que tu as bien faiù;
GABRIELLE. — N'est-ce pas ?
CAROLINE. — Tiens!...
GABRIELLE. — Oh! ce n'est pas par curiosité !
CAROLINE. — Bien sûr, non !
GABRIELLE. — C'est par prévoyance!
CAROLINE. — Sans cloute!
GABRIELLE. — - Mieux vaut avoir deux clés qu'une seule. Au moins, si on perd la première...
CAROLINE. - — On a la seconde.
GABRIELLE. — Voilà tout. — Et à propos; que je te fasse rirtî ! Est-ce que je t'ai conté l'autre jour, j'avais perdu la clé de chez nous?
CAROLINE, très intéressée. — Ta clé?
Xon ! Quand ?
GABRIELLE. — La Semaine derrière!
Comment, je ne t'ai pas dit cela?
CAROLINE. — En voilà la première nouvelle !
GABRIELLE, sc tordant de rire. — Ah!
ma chère!... Ça a été toute une histoire! J'avais passé la soirée chez maman, figuretoi. Tu sais, que maman, le jeudi soir, donne du thé et des petits fours ? Bon ! Minuit sonnant, je saute en fiacre; j'arrive chez nous, je grimpe mes trois étages quatre à quatre. Une fois à ma porte, pas cie clé !
CAROLINE. — Pas de clé?
GABRIELLE. — Pas l'ombre !
CAROLINE. — Ça, c'est drôle ! Et ton mari ?
GABRIELLE. — Au cercle !
CAROLINE. — Un vrai guignon !
GABRIELLE. — Crois-tu ! Avec ça, pas de lumière! Je n'ai jamais tant ri. Je suis restée sur le palier jusqu'à deux heures du matin à attendre le retour de Fernand! (Fondant brusquement en larmes.) Fernand!... Ah! le gredin ! Ah! le monstre!... Il me trompe!... ■ — Où donc en étais- je?
CAROLINE. — Aux poches retournées.
GABRIELLE. C'efit jUStC. Eh
I)icii, j'y ai trouve une lettre, dans an, poche.
CAROLINE. — Une lettre oubliée?
GABRIELLE. — Parfaitement I
GABRIELLE
Ah ! LE GREDIN !
CAROLINE — Mon Dieu, que les hommes sont bêtes ! Ce n'est pas à nous que ces oublis-là arriveraient!
GABRIELLE. — Oh ! non !
CAROLINE. — De qui. la lettre?
GABRIELLE. — Devine!
CAROLINE. — Ma foi.,.
GABRIELLE. — Ne cherche pas, va !
C'est tellement monstrueux, tellement abject, tellement ignoble ! — Rose Mousseron ?
CAROLINE. — De Parisiana?
GABRIELLE. — Oui, ma chère; de Parisiana! Cette fille qui chante :
J'ai z'une petite maison
A Barbe
A Barbe
J'ai z'une petite maison
A Barbizon !
Gros Chr.iznns
CAHOMNE. — Ce n'est pas l'air.
GABUIELLE. — Si.
CAROLINE. Non.
GABRIELLE. Si.
CAROLINE. — Tu te trompes.
GABRIELLE. Tu CS SÛrC ?
CAROLINE. — Je te jure ! Tiens, c'est
comme ça.
Elle chante.
J'ai z'une petite maison
A Barbe
A Barbe
J'ai z'une petite maison
A Barbizon !
GABRIELLE, QUI a hattu hi mesure. —
en ... #^0p*^"
LES DKUX FEMMES, à lUC-tHc :
J'ai z'uiio {jctite nuiisoii
A Barbe
A Barbe
J'ai z'une petite maison
A Barbizon !