Histoire de la Littérature française
sensibilité du cœur, et ce don, le don par excellence, fait à Bossuet dans la plus large mesure, avait été plus faiblement départi à Bourdaloue.
Dès les premières années de sa carrière oratoire, nous ne saurions le taire, Bourdaloue avait fait école. x\u xvii*" siècle, trois méthodes de prédication étaient en présence. L'une prétentieuse, emphatique et déjà surannée; l'autre trop familière, sous prétexte d'être naturelle, trop audacieuse, et que Saint- Simon appelait « à la capucine » ; enfin celle qui était la bonne et la vraie, celle qui traite la parole sainte d'après les règles de l'art et du bon goût. La première, qui avait été en honneur sous la régence d'Anne d'Autriche, n'était pas sans avoir encore quelques représentants; la seconde, qui prétendait pouvoir se recommander de La Bruyère et de Fénelon, être en faveur auprès de M""' de Main tenon et de Louis XIV, comptait le P. Séraphin, gardien de la maison de Meudon, pour modèle et pour maître; la troisième enfin, suivie par Bossuet, Mascaron, Fléchier, les PP. Gaillard, de La Rue et Bourdaloue, était acceptée des meilleurs esprits. Grâce à elle, le sermon ne pèche ni |)ar le fond ni par la forme, et la composition oratoire d'une belle et juste ordonnance s'impose à l'auditeur par toutes ses parties. Bourdaloue, continuateur de l'œuvre réformatrice de Bossuet, avait contribué puissamment, par des procédés simples, accessibles et pratiques, à établir les règles du genre et à fixer les conditions de plaire, de persuader, de convaincre en exposant une doctrine
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aussi sûre ])ai' ses principes que précise dans ses applications. Seule, cette manière répondait pleinement aux besoins des consciences et aux règles de la diction, parce qu'elle expliquait à la fois nettement le dogme et la morale et vengeait noblement la vérité des continuelles attaques de Timpiété. et de Terreur.
Nombreux furent les prédicateurs contemporains de Bourdaloue qui adoptèrent son genre et qui imitèrent sa prédication. Nous ne signalerons ici. parmi ceux qui mirent de Témulation à se modeler sur lui, que deux de ses confrères, le P. Gaillard et le P. de La Rue. Né à Aix, en Provence, le P. Gaillard était entré chez les Jésuites et, malgré les insinuations malveillantes de Saint-Simon, sa vocation ne s'y démentit jamais. Admirateur de Bourdaloue, vivant dans son intimité, admis aux réunions de ce dernier avec Boileau et le P. de LaChaize, formé d'après ses leçons et ses exemples, il se fit une réputation méritée. Aucun prédicateur ne prêcha aussi souvent que lui à la cour, il occupa la chaire royale pendant treize stations (huit Carêmes et cinq Avents), de 1681 à 1716. On ne peut juger son éloquence qu'à ses oraisons funèbres ^ ; ses sermons n'ont pas été publiés. La famille royale goûtait sa parole, Dangeau en a rendu témoignage dans son Journal, 20 avril 1685 : ^ Le roi. Monseigneur et Madame la
l. (lelle (le Louis de La Tour-d'Auvergne, prince de Turenne : celle de Harlay de Champvallon, archevr-que de Paris ; celle de Henri-Jules de Bourbon, fils du grand Condé ; celle du Dauphin et de la Uauphine Adélaïde de Savoie.
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dauphine entendirent le sermon du P. Gaillard, qu'on trouva parfaitement beau et digne d'être comparé à ceux du P. Bourdaloue et de x\l. d'Agen. » M""" de Sévigné vantait le sermon sur la Samaritaine, prononcé par lui, en 1689, à Saint-Germainl'Auxerrois. Le P. Gaillard avait adopté le genre de Bourdaloue, il se faisait gloire d'être de son école ; un tel disciple était l'honneur du maître.
Le P. de La Rue, parisien d'origine, avait été admis dans la Compagnie dèsPâge de seize ans. Auteur de nombreuses poésies latines, il se consacra à la chaire et remplit le ministère de la prédication pondant longtemps. Sa ])ai'ole était animée, correcte, éloquente ; mais il avait une mauvaise mémoire et craignait parfois de demeurer court dans ses sermons. Pris à partie dans le Journal de Ty^êvoux où les prédicateurs du temps étaient fort maltraités et où on lui reprochait une affectation de langage qui sentait trop les inspirations du Parnasse, il publia le livre de ses quarante années de ])rédication aliu de se dégager des censures dont il était l'objet. Stationnaire écouté de la cour, il fut choisi pour prononcer les éloges du grand Dauphin, 3 juillet 1711 ; de la Dauphine, 24 mai 171:?; du duc de Luxembourg et du maréchal de Bouftlers; l'oraison funèbre de Bossuet, 23 juillet 1704; et, à chacun de ces discours, son renom d'orateur s'affirma. Digne émule de son maître, tous les journaux célébraient son éloquence, le Mercure galant lui consacra des vers où l'on disait, ce qui était pour lui le plus bel éloge :