SES PANÉGYRIQUES ET SES OR MSONS FUNÈBRES
« m'est nouveau, de me supi)ortei', et ù moi d'y trou- (< ver de quoi vous instruire et de quoi édifier vos « âmes... Insjjirc/.-moi, ù mon Dieu, les grâces dont « j'ai besoin pour traiter ce sujet clirétiennement. » L'orateur fut bt'ui de Dieu, car il sut tenir le langage qui convenait, et, s'inspirant des circonstances, on était à la veille de la révocation de Tiédit de Nantes, il représenta Henri lï à la hauteur de son rôle de prince chrétien, comprenant ses obligations et mettant sa conduite en accord avec les principes qui sont la base même de l'État. Le prince doit être le soutien et le défenseur de la foi, « le protecteur de la religion », mais s'il doit être « le bras qui dompte l'hérésie », il faut qu'il y ait à côté de lui « la tête qui la réfute ». Le prince, en effet, doit considérer les hérétiques comme des frères égarés et leur faciliter par la discussion le retour à la vérité.
Mais, pour montrer le caractère oratoire du discours, nous avons à faire quelques citations. Après avoir dépeint le triste état de la France où les temples étaient profanés, les lois méprisées, l'autorité anéantie, le culte de Dieu abandonné, le grand prédicateur représentait ainsi son héros : « Ce prince, né dans l'hérésie, était celui par qui la vraie religion devait renaître. Il était suscité pour la rétablir dans sa maison et par là dans toute la nation... Henri IV, monarque encore plus grand par ses vertus et ses qualités royales que par son nom, élevé sur le trône ne pensa qu'à l'affermir en affaiblissant peu à peu l'hérésie... Il surmonta
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toutes les difficultés en ôtant aux hérétiques le seul appui qui leur restait et eu retirant d'entre leurs mains le jeune prince de Condé, auquel il voulut tenir lieu de père et de l'éducation duquel il se chargea... Posséder le jeune prince fut pour la religion une assurance et un gage de toutes les prospérités dont le ciel Ta depuis comblée; et l'avoir perdu fut pour le parti protestant le coup mortel qui Tatterra. Le prince de Condé était un esprit éclairé et du dis(;ernement le plus juste et le plus exquis qui fut jamais. 11 avait l'âme droite et également incapable de libertinage et de superstition... Il étudia sa religion, chose rare dans les grands du monde, et jamais prince ne fut catholique, ni avec tant de connaissance de cause, ni avec tant de conviction. Il voulut s'instruire en sage et en chrétien de la religion à laquelle Dieu l'avait appelé; mais il ne voulut s'en instruire que pour s'y soumettre et ne voulut s'y soumettre que pour la pratiquer. >» Ce portrait de M. le Prince est dessiné d'une main sCire et puissante. Bourdaloue fait revivre, sous des couleurs sobres mais vigoureuses, son héros. La physionomie de cet « esprit éclairé », de cette « âme droite », de ce grand du monde « voulant s'instruire en sage et en chrétien de la religion pour s'y soumettre et pour la pratiquer », se détache de chacun des traits tracés par le prédicateur et apparaît à la fois noble et belle.
Mais si Bourdaloue dépeint fidèlement Henri de Bourbon, il dépeint non moins bien le grand Condé.
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Il parle ainsi de lui dans Téloge de son illustre père : <c Vous savez ce qu'il vaut et ce qu'il a fait, et vous confessez tous les jours que ce qu'il a fait est encore moins que ce qu'il vaut. Sa présence et sa modestie m'empêchent de le dire : mais vous empêchentelles de le penser et empêcheront-elles la postérité de l'admirer ?Laissons-là ses exploits de guerre dont l'univers a retenti, et donl il n'y a que lui-même qui ne soit pas étonné; ces prodiges de valeur qui ont fait taire devant lui toute la terre, ces journées glorieuses dans lesquelles il a tant de fois sauvé le Royaume et TEtat. Il est ici aux pieds des autels pour faire hommage de tout cela à sa religion, et il n'assiste à cette funèbre cérémonie, que ])our apprendre où doit aboutir enfin tout l'éclat de sa réputation. Un mérite encore plus solide dont il est plein ; cette élévation de génie si extraordinaire qui le distingue partout; cette capacité d'esprit dont le caractère est de n'ignorer rien, et de juger en maître de toutes choses ; ces vertus du cœur que les grands connaissent si peu, et par lesquelles il est si connu ; cette facilité à se communiquer si avantageuse pour lui, et qui bien loin de l'avilir, le rend toujours plus vénérable ; ce secret qu'il a trouvé d'être aussi grand dans sa retraite, qu'il l'était à la tête de ses armées ; cent choses que j'ajouterais, plus surprenantes et plus admirables dans lui que ses conquêtes. Voilà ce que j'appelle les fruits de cette éducation de prince qu'il a reçue. » Et, comme s'il lui eût été donné de sonder la grande àme dans ses
plus mystérieux replis, Bourdaloue, |)renant des accents de prophète, ajoutait en s'adressant à Dieu : «C'est pour ce fils et pour ce héros que nous faisons continuellement des vœux; et ces vceux, ô mon Dieu, sont trop justes, trop saints, trop ardents, pour n'être pas enfin exaucés de vous. C'est pour lui que nous vous offy^ons des sacrifices : il a rem- ])li la terre de son nom et nous vous demandons que son nom si comblé de gloiie sur la terre soit encore écrit dans le ciel. Vous nous l'accorderez, Seigneur; et ce ne peut être en vain que vous nous inspirez pour lui tant de désirs et tant de zèle. Répandez donc sur sa personne la plénitude de vos lumières et de vos grâces. » Bourdaloue ne se trompa pas. Il fut un voyant, son œil de saint pénétra dans les dispositions du cœur du pi'ince et. moins de deux ans après avoir entendu ces paroles, le grand Condé revenait à la pratique de la religion. L'àme de l'apôtre avait pressenti l'àme du héros.
On peut à ces quelques extraits apprécier l'élévation de la parole de l'orateur. Les lettrés furent unanimes à reconnaître le discours comme un beau morceau d'éloquence. M'"^ de Sévigné le jugea digue de toute admiratiou. Elle écrivait à Bussy : « Auriezvous jamais cru que le P. Bourdaloue, pour exécuter la dernière volonté du président Perrault, eût fait depuis six jours aux Jésuites la plus belle oraison funèbre qu'il est possible d'imaginer? Jamais une action n'a été admirée avec plus de raison que celle-
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là. Il a pris le prince dans ses points de vue les plus avantageux; et comme son retour à la religion a produit un grand effet pour les catholiques, cet endroit manié par leP. Bourdaloueacomposé leplus beau et le plus chrétien panégyrique qui ait jamais été prêché*.» La Gazette de France trouva que cette oraison funèbre avait été prononcée « avec beaucoup d'éloquence-». L'effet produit ne s'effaça pas de longtemps car, au lendemain de la mort du prédicateur, le Mercure galant, en demandant aux amis de Bourdaloue de donner enhn une édition de ses œuvres oratoires, disait : « On y verra surtout de très beaux pan('gyriques et de très belles oraisons funèbres : c'est dans les discours de ce genre qu'il faut proprement chercher les chefs-d'œuvre de ce Père 3. » Le xix'' siècle ne partagea pas l'enthousiasme des contemporains de Bourdaloue. FoUioley prétend que l'éloquent sermon naire « n'était pas fait pour l'oraison funèbre, qui demande la richesse et la fécondité de l'imagination^». Sauf Villemain, qui reconnaît dans VOraison funèbre de Henri de Bourbon « des beautés nombreuses et d'un ordre supérieur' », la critique ne maintint pas le jugement du xvii'' siècle, et Sainte-Beuve, si tranchant dans ses décisions, se borne à cette trop habile distinction : (( Bourdaloue a été un grand orateur et nest qu'un