Mémoi»'es,'passim
En nous exprimant ainsi, nous n'entendons déguiser aucunement le faible attribué et reconnu à Bourdaloue en pareille matière et dont, du reste, il ne se défendait pas lui-même, il suffit, pour preuve, de citer la réponse qu'il fit à Boileau et qui avait, de sa part, toute l'apparence d'une menace. Un jour, à Basville, chez les Lamoignon, le poète fut prié de composer les paroles d'une chanson. 11 rapporta le lendemain les couplets demandés. Ils plurent fort à la société qui se composait de M""' de Lamoignon et de La Ville, du président, des PP. Ra])in et Bourdaloue et de quelques autres ])ersonnages. Mais, au dire de Brossette, les derniers versfirentun peu refrognerle prédicateur et celui-ci dit avec vivacité: Si M. Desprèaux me chante, je le 'prêcherai'^. Cette répartie est un aveu et se passe de commentaire. Bourdaloue, avec sa nature ardente, était prompt à la riposte et son esprit savait rendre dix coups pour un. Il n'y avait rien d'étonnant si ses auditeurs s'en apercevaient quelquefois, quand il était en chaire. Ce n'était pas seulement dans les sermons qu'il prêchait à la cour etdansceux surtout sur la Sévérité évanyélique et sur l'Impureté, ([u'il [)laçait ses études de mœurs et ses portraits, il étendait ses ajjplications et ses peintures à ses prédications dans les églises de Paris, et le moment est venu d'en soumettre quelques exemples à nos lecteurs.
Dans le Sermon sur la Médisance^ il représente
1. (HCiirrea de liniletni. — Lettre à Brossette, l. l\, p. 140.
BOLUDALOL'E MOHALlSTi:, SES l'OKTHAlTS 34i
Pascal comme un esprit dangereux et il s'exprime en ces termes au sujet de ses //^^^^•éf.çprovmc?'a/<?.ç.
« Permettez-moi (rentrer avec vous, mes chers auditeurs, dans ledétail de vos mœurs. Voilàl'un des abus de notre siècle. On a trouvé le moyen de consacrer la médisance, de la changer en vertu, et même dans unedes plus saintes vertus, qui est le zèle delà gloire de Dieu... Il faut humilier ces gens-là, dit-on, et il est du bien de TÉglise de flétrir leur réputation et de diminuer leur crédit. Cela s'établit comme un principe : là-dessus on se fait une conscience, et il n'y a rien qu'on ne se croie permis, pour un si bon motif. On invente, on exagère, on empoisonne les choses, on ne les rapporte qu'à demi, on fait valoir ses pr(ijugés comme des vérités incontestables, on débite cent faussetés... Quoi de plus odieux qu'un tribunal érigé d'une autorité particulière, où l'on décide souverainement du mérite des hommes ?... C'est pour cela que l'Ecriture, dans le |>ortrait du médisant, nous le représente comme un homme terrible et redoutable *. En effet, il est redoutable dans une ville, dans une communauté, dans les maisons particulières, redoutable chez les grands et chez les petits. Dans une ville, parce qu'il y suscite des passions et des partis ; dans une communauté, parce qu'il en trouble la paix et l'union ; dans une maison particulière, en y entretenant des inimitiés et des froideurs; chez les grands, parce qu'il abuse de leur confiance et détruit
.1. Terribilis iiicivilule ]iumo luKjinjsun. {Eccles., IX.)
la réputation de qui il lui plaît ; parmi les petits, parce qu'il les anime les uns contre les autres... Que ne fait point la médisance, lorsque, jjour se répandre, pour se perpétuer et s'éterniser, elle se produit dans des libelles, dans des ouvrages satiriques, dans des pièces scandaleuses! Les siècles entiers suffiront-ils pour fermer ces plaies ? La cicatrice n'en resterat-elle pas toujours?... » Tous ces traits, qui caractérisent si Justement la médisance, s'appliquaient bien à Pascal. Bourdaloue avait le droit de dire de lui: il invente, il empoisonne, il rapporte à demi, il altère les textes ; aussi, devant les imputations calomnieuses lancées contre la Compagnie dont il était le membre, il ne se gênait pas pour crier hardiment au faussaire et à l'imposteur, réfutant en tout « les impostures provinciales du sieur de Montai te ^ ».
Dans ce sermon sensationnel, Bourdaloue ne visait pas seulement Pascal, il s'attaquait à Arnauld, sachant bien que le solitaire de Port-Royal était l'âme de l'opposition faite aux Jésuites et l'inspirateur des Provinciales. Condamné par une constitution apostolique d'Innocent X, Arnauld avait publié sa Seconde Lettre à un duc et pair et deux propositions hérétiques en avaient été extraites et incriminées en Sorbonne. Avec l'entêtement qui lui était propre, celui-ci s'attacha à la défense de ses idées et il gagna Pascal, esprit jeune et curieux, à sa cause. Il nous faut entendre Bourdaloue prendre