Causeries du lundi
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M. de Trévilleontété surfaites. Les jugements portés par les contemporains sur le prédicateur furent souvent erronés. M"'® de Sévigné parle du Sermon sur la Sévérité évangèlique d'après ce qu'elle a ouï dire et, à part ce qui semble être directement adressé au personnage dans le second point, tout le reste du sermon ne nous paraît pas s'appliquer plus personnellement à M. de Tréville qu'à beaucoup d'autres auditeurs de son rang. Cette opinion ne nous est pas particulière et certains critiques de valeur, comme l'abbé Hurel et Feugère, la partagent. Prêchant, avant tout, en apôtre, Boui'daloue ne relevait pas ses sermons d'allusions et de personnalités comme on Fa prétendu. Nous ne contestons pas que, dans certaines circonstances, à l'égard de certains grands hommes de son temps et de certaines de leurs œuvres, il n'ait cru devoir, du haut de la chaire, faire entendre la voix de la vérité et venger la morale évangèlique outragée, nous l'avons établi; mais ses peintures et ses admonestations inspirées toujours par le bien étaient moins fréquentes qu'on n'a cru. A s'en rapporter au jugement de ses contemporains, il aurait rempli ses sermons de portraits. « Je me souviens que, dans ma jeunesse, dit l'abbé d'Olivet, c'était la fureur des prédicateurs de faire des portraits, mauvaises copies du P. Bourdaloue, » Et une grande dame de la cour observait finement que « pour ses portraits, il était inimitable, mais les prédicateurs, qui ont voulu le copier sur cela, ajoutaitelle, n'ont fait que des marmousets ».
S'il fallait juslilier nounlaloue sur ses portraits, nous dirions : si cliarilablo qu'on conçoive le rôle d'un prédicateur, il est avant tout celui d'un justicier. La prédication ne peut se renfermer toujours dans des thèses ou dans des théories générales, elle doit parfois s'adresser directement aux individus, prendre les hommes corps-à-corps quand les fautes sout contagieuses et impunies, et crier, s'ily va du salut public, leur indignité à la face de la terre et du ciel. Bourdaloue, en agissant ainsi pour Pascal, Arnauld, Molière, La Fontaine, remplissait son devoir. Si Tapôtre devait la vérité au roi, aux grands et au peuple, il ne la devait pas moins aux génies dont les œuvres étaient un sujet de scandale pour les hommes de son temps. Aussi faisait-il œuvre bonne en s'élevant avec force contre ceux dont les écrits dépravaient si grand nombre d'âmes. L'apôtre avait l'horreui' de la littératui'e qui fausse les esprits et qui souille les cœurs et il lançait l'anathème à tous ceux dont le talent, loin de vivifier et féconder, stérilisait et ravageait. Au xyii*" siècle, le grand mal consistait surtout à favoriser les instincts désordonnés, à discréditer la vertu, à corrompre, et à étendre le chancre hideux qui corrode les âmes, et, pris d'une indignation sainte, Bourdaloue s'attaquait alors à ceux, quelque haut placés qu'ils fussent, qui se faisaient les llétrisseurs et les meurtriers de la société chrétienne. Ses idées étaient trop justes et trop nobles pour ne pas être celles de l'élite des esprits. Du fond de l'Allemagne, Gœthe lui-même
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s'en fera le partisan et le défenseur; le poète les formulera dans cette belle pensée : « Une chose pernicieuse entre toutes est celle qui libéralise les esprits sans s'assurer l'autorité morale qui maîtrise les caractères. » Mieux que l'auteur de Werther, Bourdaloue combattait le mal, et comme il savait que la science, la tolérance et la prudence humaines avec leur prétendue morale étaient impuissantes à en triompher, il ne s'en rapportait qu'à la religion et à Dieu pour moraliser ses contemporains. Ce rapprochement d'idées entre Gœthe et le prédicateur, cette communauté de vues sur l'indispensable nécessité de la vraie morale font regretter que le tragique allemand n'ait pas été de tout temps fidèle à ces principes dans ses romans et dans ses drames et qu'il n'ait pas toujours, comme dans Torquato Tasso et Iphigènie en Tauride, ses chefs-d'œuvre animés de l'esprit chrétien, pris et purifié ses inspirations dans la morale évangélique dont il se déclarait, à rencontre de Molière, le généreux partisan.
Si la prédication de Bourdaloue s'appliquait donc moins au dogme qu'à la morale, c'est que, dans re\j)()sition et la défense de la foi, la morale au xvii" siècle devait occuper la première place, à cause des attaques dont elle était l'objet de toutes parts. La cour par des exem])les dissolvants la battait en brèche, le théâtre par des comédies et des re|>résentations indignes la ridiculisait, aussi l'on comprend que Bourdaloue repoussât toutes ces honteuses agressions des libertins et desjouisseurs par la pureté de
SCS principes et par la juste austérité et la sainte indépendance de ses sermons. Moraliste consommé, il connaissait le fond de la nature humaine et il plaçait dans l'égoïsme de res|)rit et des sens la cause de tous les désordres dont il était le témoin. Avec uue puissance de pénétration remarquable, acquise au contact des âmes et dans leur commerce journalier, il avait une pleine vue des faiblesses et des infirmités des hommes. D'après son propre aveu, il était entré « dans le secret et la connaissance du monde ^), ce qui faisait dire à Nisard que « le confessionnal avait été pour lui de bonne heure le pourvoyeur du moraliste chrétien-». De là cette expérience qui éclate à chaque trait, au moindre détail, et qui fait qu'on se demande comment le religieux si austère pouvait ])arler du monde et de ses dangers, comme ceux-mêmes qui se trouvaient mêlés à ses misères et à ses passions. C'est que Bourdaloue avait appris à connaître les hommes à la meilleure des écoles, à celle où devant Dieu les âmes se révèlent sans dissimulation, sans restriction, sans calcul, telles qu'elles sont et qu'elles se voient elles-mêmes. Aussi, quand on compare sa morale à celle des grands hommes de son siècle, à celle de Molière, de La Bruyère, de La Rochefoucauld, on trouve que ses sermons si vrais, si vécus, surabondent de vérité, de linesse, d'à-propos, et on les juge comme des peintures de mœurs incompara-