LE SYSTÈME « POLITIOUE ET SOCIAL » DE BOURDALOUE
enlever leur bien. Bourdaloiie détermine clairement ce que c'est que le superllu des riches. « J'appelle an moins superflu, ce qui vous est, je ne dis pas précisément inutile, mais évidemment piéjudiciable... J'appelle superflu ce que vous donnez tous les jours ù vos plaisirs... J'appelle su|»erflu ce que vous déi)ensez, ce que vous prodiguez en mille ajustements frivoles, qui entretient votre luxe, et qui sera peut-être un jour le sujet de votre réprobation... J'appelle superflu ce que vous ne craignez pas de risquer au jeu qui vous attache, qui vous passionne, qui vous dérègle, qui vous ruine et qui vous damne. Quoi donc? Vous avez de quoi fournir à vos passions et à vos passions les plus déréglées; et vous prétendez ne point avoir de superflu? Vous en avez pour tout ce qui vous plaît, et vous n'en avez point pour les pauvres ? Mais ne puis-je pas me servir de ce superflu, pour m'agrandir et pour accroître ma fortune? Ce désir de s'agrandir, de s'élever, sans jamais borner ses vues et sans jamais dire, c'est assez,... est-ce un désir injuste, criminel? »
Entendons la réponse du justicier à cette question audacieuse et inconvenante : « De tous les désirs que l'on peut former, il n'y en a pas de plus dangereux et de plus communément pernicieux. Je veux qu'il vous soit permis d'agrandir votre état, mais comment? Selon les lois de votre religion... Je veux qu'il vous soit permis d'agrandir votre état, pourvu qu'en même temps vos aumônes grossissent à proportion et que vous posiez pour principe qu'elles font
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partie essentielle de votre état. Mais ce que je veux surtout, c'est qu'il ne vous soit permis d'agrandir votre état qu'après que vous aurez pourvu aux nécessités des pauvres et qu'autant que ces nécessités pourront s'accorder avec cette nouvelle grandeur. Est-il rien de plus juste... Car sans cela, il est évident que les riches ayant droit d'épargner tout, de ménager tout, de retenir tout, il n'y aurait plus de superflu et qu'ainsi le précepte de l'aumône ne serait plus qu'une ombre de loi,... qu'un commandement chimérique et en spéculation. » Certes la décision est nette, formelle, le riche doit tout d'abord consacrer son superflu au soulagement du pauvre.
Le prédicateur marque encore l'ordre à observer par rapport aux pauvres à qui l'aumône est due, et il l'établit avec non moins de netteté, de raison et de justice. « La volonté de faire l'aumône, dit-il, doit être générale et universelle, elle doit s'étendre à tous les pauvres, sans en exclure un seul. Tl faut que celle vertu ramasse dans notre cœur tout ce qu'il y a au monde de nécessiteux et de misérables, comme ils sont tous ramassés dans le cœur de Dieu... En sorte que si l'on pouvait faire que la charité eut une aussi grande étendue que les misères du prochain, vous devriez soulager par votre charité toutes les misères du monde. » Combien cette doctrine est élevée, large, sainte, divine, elle démontre l'aveuglementet l'erreur de certaines personnes qui, jusque dans leurs aumônes, se laissent gouverner par leurs passions et leurs aifections naturelles; qui donnent à ceux-ci
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parce que ceux-ci leur plaisent, et qui ne donnent jamais à ceux-là, parce que ceux-là n'ont pas le bonheur de leur agréer; qui se font une gloire et un point d'honneur de pourvoir aux besoins des uns, et qui n'ont que de la dureté et de l'indifTérence pour les autres; c'est-à-dire qui contentent leur amourpropre, et qui suivent les mouvements d'une antipathie secrète.
Bourdaloue établit les larges proportions de la mesure donnée par Dieu lui-même à l'aumône : « Si je fais l'aumône dans l'ordre de Dieu, je dois être prêt à la faire sans distinction et sans exception ; à la faire partout où je verrai le besoin, et selon la mesure du besoin que Dieu me fera connaître. Tellement, qu'à prendre la chose en général, si je vois mon ennemi même dans une nécessité plus pressante, je dois le secourir de préférence à tout autre... Sans cela, je n'ai qu'une charité apparente. Je ne mérite rien dans les aumônes que je fais, parce que je ne suis que mon inspiration. » Il précise admirablement encore ses hautes idées en cette importante matière : (( Ce n'est pas qu'il ne soit permis d'avoir là-dessus certains égards; et je conviens que les proches et les domestiques doivent communément l'emporter sur les étrangers; ceux qui se trouvent dans une impuissance absolue de s'aider, sur ceux à qui il reste dans leur travail quelque ressource ; ceux qui s'employent à procurer la gloire de Dieu et à sanctifier le prochain, sur ceux qui ne sont occupés que d'euxmêmes. » Ce qui revient à dire que les riches, dans
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leurs aumônes, ne doivent faire acception de personne et qu'ils doivent embrasser tous les pauvres dans leur charité, ce qui ne les empêche pas toutefois d'avoir certains égards pour ceux qui les touchent de près ■ et pour les plus nécessiteux. C'est Tordre à suivre. Ce sermon sur V Aumône est celui qui fut prêché devant Monsieur, frère du roi. Bourdaloue dans l'exorde complimente le prince et vante sa libéralité, sa bienfaisance, sa charité, il voyait et admirait en lui le prince « charitable et compatissant, toujours prêt à écouter les humbles supplications des affligés, J et toujours disposé à prendre en main leur cause et à les défendre ».
Dans son sermon sur VAumône pour le VilP dimanche après la Pentecôte, l'ardent défenseur des pauvres traite encore la question dans ses principes et la présente sous un nouveau jour. « Je dis que, dans l'établissement delaumône, la Providence s'est montrée également bienfaisante envers le pauvre et envers le riche. Bienfaisante enversle pauvre, d'avoir pourvu, par une loi particulière, au soulagement de sa pauvreté. Bienfaisante envers le riche, de lui avoir donne un moyen infaillible d'apaiser Dieu... Considérée selon les vues du monde, la condition du pauvre a trois désavantages et trois grandes disgrâces! La première est cette inégalité des biens qui le distingue du riche; en sorte que l'un, dans l'opulence et dans la fortune, se voit abondamment pourvu de toutes choses, tandis que l'autre, sans revenus et sans héritages, a les mains vides, ne possède rien et ne peut
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disposer de rien. La seconde est cette nécessité où le pauvre languit et les besoins qu'il souffre, tellement qu'il endure toutes les misères de l'indigence. La troisième enfin est l'état de dépendance où la disette réduit le pauvre et les mépris qu'il est souvent obligé d'essuyer dans le rang inférieur où le met sa pauvreté. Or voilà à quoi la Providence de Dieu a suppléé par la loi de charité et par le précepte de l'aumône. »
En présence de l'infortune des pauvres, de cette variété d'états où ils se trouvent si mal partagés et qui les prive des avantages accordés aux riches, le prédicateur se demande : — qu'a fait Dieu? « Il a dit aux riches: vous ferez part de vos biens à vos frères, vous devez vous intéresser pour eux, et je vous l'ordonne. .\on que je vous oblige de leur donner tout ou la meilleure partie de ce que vous avez reçu de moi. Je n'entends pas que vous alliez jusqu'à vous appauvrir vous-mêmes pour les enrichir, ni qu'ils soient par vos largesses dans l'abondance et vous dans la pénurie ; mais vous mesurerez les choses de telle manière qu'il y ait entre eux et vous une espèce d'égalité... Par cette compensation, le riche, quoique riche, ne vivra point dans une somptuosité et une mollesse aussi pernicieuses pour lui-même que dommageables au pauvre, et le pauvre, quoique ]jauvre ne périra point dans un triste abandon» Chacun aura ce qui lui convient. » Qui n'admirerait cette parfaite économie qui rend à la fois l'aumône bienfaisante pour le riche et [)Our le pauvre.
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Par Faumône, Dieu a voulu remédier à cette autre disgrâce du pauvre qui lui vient des rebuts et des mépris de sa condition. « C'est l'injustice du monde, dit Bourdaloue, de n'estimer les hommes que par un certain extérieur qui brille, que par le faste et la splendeur, que par l'équipage et le train, que par la richesse des ornements, que par les trésors et les dépenses. Tout cela répand sur les opulents et les gi'ands je ne sais quel éclat dont le vulgaire est ébloui et dont ils ne se laissent que trop éblouir eux-mêmes. De là qu'arrive-t-il? Accoutumés à ces honneurs, à cette pompe, quand ils voient les pauvres dans l'abaissement et l'humiliation, de quel œil les regardent-ils? 11 semble que ce ne soient pas des hommes comme eux ; et si quelquefois ils les gratifient d'une légère et courte aumône, il faut que ce secours leur soit porté par des mains étrangères, parce qu'il n'est pas permis au pauvre de les approcher, parce que la personne du pauvre leur inspirerait du dégoût, parce qu'ils se feraient ou une peine ou une confusion de traiter avec le pauvre et de converser avec lui. »
Devant ces fiertés, le ])rédicateur relève les pauvres en montrant le crédit et la faveur dont ils disposent auprès de Dieu : « Ce qui doit apprendre aux riches à respecter les pauvres, c'est que Dieu les a estimés jusqu'à faire dépendre d'eux et de leur soulagement le salutdes riches, jusqu'à récompenser d'un royaume éternel la moindre assistance qu'ils auront reçue... Le mondain orgueilleux rougirait de leur appartenir, mais le Fils même de Dieu ne rougit point, en nous
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les recommandant, de les appeler ses frères. 11 ne rougit point d'être spécialement à eux par l'étroite liaison qui les unit à lui comme à leur chef... Après cela, je ne suis plus surpris qu'il faille écouler la voix des pauvres comme la voix de Jésus-Christ même, les honorer comme Jésus-Christ, les recevoir comme Jésus-Christ et je n'ai pas de peine à comprendre que les mains des pauvres sont aussi respectables, et en quelque sorte plus respectables pour nous que nos autels, parce que si sur les autels on sacrifie Jésus- Christ, dans les mains des pauvres on soulage Jésus- Christ... C'est donc ainsi, pauvres, que votre condition est relevée; et, s'il a plu à votre Dieu de vous faire naître dans les derniers rangs, il vous a dédommagés de cette bassesse apparente par l'affinité qu'il y a entre vous et lui'. » x\insi le prédicateur célèbre et anoblit la condition des pauvres, hélas! si rabaissée et si déshonorée ici-bas. Les pauvres sont les frères du Fils de Dieu lui-même, et, aux regards de la foi, ils sont plus grands que les riches parce qu'ils sont plus qu'eux de la race et de la consanguinité de Jésus-Christ.
L'aumône et ses obligations faisaient souvent le sujet des prédications de Bourdaloue. Après les deux sermons, traitant cette matière ex professo et dont nous venons de donner quelques extraits, le pieux et zélé prédicateur ne se lassait pas de parler sur un sujet qu'il considérait comme l'un des plus im-
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portants du cliristianisme et que le ministère évangélique lui présentait eomme un des plus nécessaires au salut de ses auditeurs. Ayant à prêcher aux dames du grand monde et de la cour dans des cironstances particulières, à l'occasion d'une retraite annuelle ou d'une œuvre de bienfaisance et de charité, il aimait à les entretenir tout expressément des devoirs de l'aumône. Ainsi toutes ses Exhortatio7is ^ rouleni sur cette grave question, etil montre à cesâmes, la plupart trop mondaines, les obligations rigoureuses que leur impose envers les pauvres le précepte de la charité. Ses instructions s'étendent alors à tous les devoirs des riches envers les pauvres, les souffrants et les malheureux. Pour connaître le cœur de Bourdaloue et son amour ardent pour les pauvres, nous nous faisons une joie de donner quelques fragments de ses Exfiortations si touchantes, si persuasives, si simples et si vraies; on y trouve, comme dans les passages des sermons cités plus haut, matière à édification, à réflexion, et l'on comprend à cette lecture que la vérité religieuse est seule capable de remédier aux maux de l'humanité et de rapprocher et réconcilier les classes sociales entre elles.
Dans son Ex/iortatio7i sur la Charité envers les pauvres^ Bourdaloue |)arle ainsi aux dames qui l'écoutent. « Ce bien, Mesdames, n'est pas à vous, ou il n'est à vous que sous certaines conditions ; ce bien vous ne l'avez dans les mains que pour le dis-
1. Hourdaloue n'a pas prononcé moins de six Exhortations sur la Charité envers les pauvres.