Nisard, Histoire de la LU léralure française
liOURDAI.OUE ET LK (.ARÈME DE 1674 107
l'Empire, aux rois d'Espagne el de Danemark, et jusqu'à Cliarles II de Suède, son vieil allié. La partie allait être trop sérieuse pour que Louis XIV l'engageât par ardeur chevaleresque et par amour de la gloire; il avait à tenir tête à une coalition formidable, et, s'il se battait, c'était pour ladéfense et l'honneur de la France et de la monarchie.
Di\ ans avant, quand Bossuet, avec la puissance de son éloquence, modelait l'humeur belliqueuse du jeune loi tout piaffant d'ardeur et de bravoure, la
k situation était autre, elle prédicateur avait raison de dire : « Un prince chrétien doit se vaincre dans son ambition et son orgueil. C'est une erreur de croire que la grandeur éclate bien plus par des ruines que
^ par des bienfaits, de là les guerres, de là les carnages, de là les entreprises hautaines de ces ravageurs de provinces que nous appelons conquérants. Ces héros, ces triomphateurs ne sont sur la terre que pour troubler la paix du monde par leur ambition démesurée. Aussi Dieu ne nous les envoie-t-il que dans sa fureur. Leurs victoires font le deuil des veuves et des orphelins; ils triomphent de la ruine des nations et de la désolation publique i. » Bossuet ne pouvait tenir un autre langage, il fallait alors arracher Louis XIV aux rêves et aux folies de l'ambition. En 1674, les choses étaient changées. Celui que Bourdaloue se plaisait à désigner comme « le plus conquérant des rois » ne cédait pas à une
\. Sermon sur VAmhUion.
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ardeur chevaleresque condamnable, il faisait la guerre moins par enthousiasme que par nécessité, et le prédicateur, loin de lui rei)rocher de conduire ses armées sur les champs de bataille, se félicitait, en vrai Français qu'il était, de voir la défense du pays dans ses vaillantes mains. Aussi son sermon s'adressait-il moins au roi qu'aux courtisans et leur reprochait-il de poursuivre, dans leur ambition insatiable, la faveur et la fortune, les dignités et les charges. Non, ce n'était pas le moment de s'élever contre l'ardeur guerrière de Louis XIV et de ses capitaines et de paralyser leur courage; il fallait tout leur liéroïsme pour mener nos armées à la victoire et sur terre et sur mer, abattre et réduire d'innombrables ennemis etoblenir, àcoups de batailles heureuses, la conclusion du traité de Nimègue, qui devait donner à la France la Franche-Comté et ses frontières du Nord.
Dans son Sermon sur V Ambition \Bovu'à-à\oy\^ dévoila avec vigueur les mille intrigues des grands si portés à s'enrichir, si habiles à se pousser, si infatigables à s'élever. Il y i>résenta et y développa ces trois belles et justes pensées : les honneurs du siècle sont autant de vocations de Dieu, et notre ambition les profane en les recherchant comme des avantages personnels ; les honneurs du siècle sont de vrais assujettissements à servir le iirochain, et notre ambition en abuse pour exercer un vain
, 1. Sermon sur VAnihilion.
empire; les honneurs du siècle sont des engagements in(lisp(!nsables à travailler et à soutîrir, et noire ambition les corrompt.
Il nous faut apprécier de quelle manière le prédicateur remplit ce grand et beau cadre. Après avoir établi que toute notre prédestination dépend du choix des états que nous embrassons et que de là résulte presque uniquement le bonheur ou le malheur de notre éternité; la prédestination n'étant, de la part de Dieu, qu'un enchaînement de grâces déterminées et proportionnées à notre vocation, Bourdaloue fait ce raisonnement. « Pour parvenir sûrement et irréprochablement aux honneurs du siècle, il faut une vocation plus expresse, plus certaine, car les honneurs du monde sont, dans les principes de la prédestination éternelle, autant de vocations de Dieu ; mais le scandale du christianisme est de les voir aujourd'hui traités comme les choses les plus profanes. Car on y entre sans vocation ; on les obtient par brigue et par artifice ; de quelque nature qu'ils soient, on les regarde comme dus à sa naissance, on les poursuit comme des récompenses de ses services; on en fait des établissements de famille et de maison ; on les mesure par le plus ou moins d'intérêt, le plus ou moins de profit qui en revient; on en fait des commerces sordides et honteux... On se pousse aux honneurs du siècle sans vocation. 11 faut une grâce de vocation pour embrasser une vie humble dans le cloître, on en convient : mais, pour s'élever aux premiers rangs, mais pour être assis
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sur les tribunaux, mais pour se charger des affaires publiques, mais pour exercer des emplois où l'on a entre les mains les intérêts de toute une ville, de toute une province, de tout un royaume, l'ambition d'un homme suffit ^ »
A ceux qui se prévalaient de leur naissance, Bourdaloue disait: » C'est assez d'avoir la qualité pour aspirer à ce qu'il y a de plus éminent. C'est assez d'être né d'un père opulent pour^ se pousser aux plus grandes charges. C'est assez qu'un tel soit le fils d'un tel... Avec cela, quelles que soient son indignité et son incapacité personnelles, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne ; il jugera, il commandera, il gouvernera, il décidera du sort et de la vie des hommes '. » En effet, c'étaient bien là les idées qui avaient cours dans cette société si vaine et si arrogante. Les grands, pour s'élever, pour dominer, jugeaient que tous les moyens étaient bons. Il n'y avait pas de prétentions, d'hypocrisies, d'injustices et de bassesses auxquelles ils n'eussent recours; il leur fallait à tout prix arriver à la faveur et à la fortune, prêts à sacrifier tout pour obtenir les charges et les honneurs.
Devant cette avidité insatiable, l'orateur, voyant le mal s'étendre sans mesure et envahir les régions sacrées, condamnait avec une vigueur toute particulière les audacieux qui, sans vocation, osaient prétendre aux bénéfices et aux charges ecclésiastiques.