Sermon sur VAinbiL'wn
ruinées, que le dépit et la haine s'emparent des cœurs et qu'un fantôme mette partout le désordre et la confusion'. » 11 eût été diflicile de mieux dire et de confondre plus éloquemment tous ces orgueilleux et ces indignes qui, parvenus si injustement au faîte des honneurs, écrasaient de leur autorité sans frein les infortunés qui dépendaient d'eux et en faisaient sans pitié les victimes de leurs préjugés et de leurs passions.
Enfin le prédicateur démontrait à la cour que les honneurs du siècle ne sont que des engagements à soutfrir. « Pour vous faire entendre ma pensée, je ne vous parlerai j)oint de ces accidents imprévus, de ces événements tragiques dont nous sommes si souvent spectateurs. Je ne vous dirai rien de ces revers, de ces tristes révolutions que nous appelons décadences et malheurs du siècle, et où ces mêmes hommes, qui furent pour nous d'abord le sujet d'une douce joie, tout à coup évanouis et perdus, nous tiennent lieu, par les regrets qu'ils nous laissent, de tourments et de supplices. En effet, plus vous êtes élevés, plus vous êtes environnés et assiégés d'hommes qui ont leurs défauts, leurs humeurs, leurs caprices, leurs intérêts, leurs passions et leurs vices ; plus vous êtes exposés aux traits de l'envie, à la censure, à la médisance... Car fussiezvous encore plus grands, fussiez-vous au faîte de l'honneur, on vous enviera, et par conséquent on
i. Sermon sur l'Ambition.
VOUS contrôlera, on vous traversera, on vous offensera. Si vous vous emportez, vous souffrirez de votre emportement même. Si vous vous surmontez, vous souffrirez de l'emportement des autres. Quoi qu'il en soit, vous n'éviterez jamais que ce qui vous élève ne soit en même temps ce qui vous pèse, et que les croix ne vous viennent de là même d'où vous tirez votre grandeur'.» Ce langage était celui de la sagesse et de l'expérience. La vie des grands dans les honneurs et les dignités, les hauts emplois et les charges de cour ne saurait être une vie heureuse, elle est d'autant |)lus tourmentée qu'elle a été passionnément désirée ; elle entraîne inévitablement à sa suite les jalousies et les compétitions, les rivalités et les inimitiés, les haines et les vengeances, tout un long cortège de difficultés et de misères. Oui, l'éclal de la grandeur est faux, et, à mesure qu'on cède à son mirage, on en ressent la vanité et le néant de la l'açoii la phis cruelle el la plus amère.
Terminons ])ar cette pensée, qui est d'une élévation sublime : « Avoir toujours son àme entre ses mains et toujours être en disposition de s'immoleisoi-même ou pour la justice ou pouila vérité, encoie un autre engagement des honneurs du siècle. 11 n'y a point sur la terre de supériorité, point de dignité qui ne nous engage indispensablementà nous faire, dans certaines conjonctures, le martyr du bon droit et de l'équité, le martyr de l'innocence, le martyr
l. 6erinuu sur l'Ambition.
BOURDAI.OUE ET LE CARftME DE 1074 H"
(le la religion, lo martyr do la gloire de Dieu... N'est-ce pas ainsi que Dieu, dans su sagesse, a ordonne les choses, attachant la peine et joignant riionneur aux charges et aux emplois pour en bannir la présomption et la corruption. Ah! ne pouvezvous pas dire avec vérité : je suis la chimère de ce monde, chimera sœcuU? Car je suis tout, et je ne suis rien ; ou plutôt je veux parvenir à tout, et je ne m'acquitte de rien; je suis dans la magistrature, et je n'ai du magistrat que l'autorité et la robe : c'est l'être et ne Têtre pas. Je suis dans les affaires, et je n'aide l'homme d'alFaires que l'opulence et le faste : c'est l'être et ne l'être pas. Je suis dans l'Eglise, et je n'ai de l'ecclésiastique que le caractère et l'habit : c'est l'être et ne l'être pas, chimera sœculH... Que sont-ils? On ne peut bien le dire, puisqu'ils ne sont, à proprement parler, ni du monde, ni de l'Église, ni de la robe, ni de l'épée : chimera sœcuW^ !... » Il y a dans tous les détails de ce sermon la troublante énumérationdes illusions, des excès, des abus et des crimes que l'ambition produit chez les grands. Bourdaloue y dévoile, avec une légitime âpreté, les aveuglements, les opiniâtretés, les audaces, les emportements, les folies de cette passion. Tout le discours est d'une trame serrée, d'une facture supérieure, d'une tonalité hardie. Le prédicateur s'y livre à des considérations qui sont de nature à porter une honte et une terreur salutaires dans l'âme égoïste des puis-
1. Sermon sur V Ambition. 11 ne faut pas confondre ce sermon avec celui du XVI» dimanche après la Pentecôte, sur le même sujet.
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sants. Il fait de sa parole un glaive qui opère des déchirements de conscience, et il s'élève à la plus haute éloquence quand il étale au plein jour les abaissements et les responsabilités, les servitudes et les injustices dont se rendent coupables les esclaves de l'ambition.
On comprend que Louis XIV ne se lassât pas de Bourdaloue et qu'il exigeât de lui l'engagement d'occuper la chaire royale tous les deux ans. C'était alors que M""" de La Yallière, disposée à quitter la cour pour le cloître, écrivait au maréchal de Bellefonds : (( Nous avons le P. Bourdaloue, qui nous fait des sermons admirables. Je voudrais que vous les entendissiez, je suis sûre que vous en seriez ravi. Comme vous êtes confirmé dans le bien, vous en profiteriez beaucoup plus que moi, qui n'ai que le désir de le faire, avec mille défauts qui m'en empêchent ^ » Bel éloge de la part de l'àme repentante et héroïque, qui, ayant accompli le sacrifice de son cœur, poussait, quelques jours après, ce cri de délivrance : « Enfin je quitte le monde, et c'est sans regret'!» Quand on rapproche les louanges de Louise de La Vallière des critiques de M"'" de Montespan à l'égard de Bourdaloue, la délicatesse des premières fait oublier l'effronterie et l'amerlume des dernières. Le second Carême prêché par Bourdaloue à la cour fut un nouveau succès. M'"" de Maintenon l'atteste encore : « Le W Bourdaloue, disait-