Gazelle, mars
que le prédicateur, en prenant la parole pour le premier exercice de la station, ne pouvait décemment prononcer le sermon sur V Impureté. Etait-ce le moment opportun de traiter semblable sujet? La dauphine, mariée de la veille, pouvait-elle convenablement entendre parler sur cette matière scabreuse dès le premier oflice religieux auquel elle assistait? X'eût-ce pas été un manque de délicatesse, un défaut de réserve et de discrétion envers le roi et la nouvelle princesse?Non, dans ces circonstances, Bourdaloue ne pouvait traiter ainsi ex abrupto pareille question, il était trop rhomme des bienséances pour en avoir ridée. Enfin d'autres raisons s'ajoutent à celles-là pour démontrer que le sermon si sensationnel n'est pas de 1680. Feugère les donne, et nous les lui empruntons. « Plusieurs allusions, dit-il, faites par le prédicateur, semblent s'appliquer à des faits dont la marche du procès de La Voisin n'avait pas encore amené la révélation en mars 1680, et qui ne furent connus, au moins du public, que par suite de dépositions postérieures ^ » En effet, on ne connaissait pas encore assez, à cette époque, la scandaleuse affaire des poisons, ])our que Bourdaloue pût en parler comme il le fit. Les débats du procès n'étaient pas terminés, puisque les complices de La Voisin ne furent exécutés en place de Grève que vers la fin de Tannée 1681. En prêchant le Carême en 1680, l'orateur sacré n'aurait ])U se prononcer avec tant de
1. liounlaluue. na prédicdlion et non temps. Introduction, p. 50.
précision, ni |)arler aussi clairement, pour cela il devait forcément attendre le dénouement de la criminelle affaire. Aussi, quand le P. Lauras dit que les allusions au procès des poisons, contenues dans le sermon, déterminent la date du 25 mars de l'année 1680, nous persistons à croire qu'il se trompe, d'abord parce que les dates données plus haut sont contraires à son assertion, puis parce (jue les raisons de la plus haute convenance auraient défendu à Bourdaloue de traiter alors une si délicate et redoutable question, et eniin parce que, comme l'a dit Feugère, le prédicateur ne pouvait parler comme si le procès lui eût été parfaitement connu vu que toutes les dépositions n'avaient i)as encore été faites et que les débats n'étaient pas terminés. 11 nous est permis, par conséquent, de conclure que h sermoîi sur Vlmpuretè^ comme les sermons sur la Conversion de Madeleine^ la Cormnunion pascale et le Retardement de la pénitence, liés au premier par les déclarations formelles de Bourdaloue, appartiennent bien au Carême de 1682.
Selon l'usage, Bourdaloue ouvrit le Carême de 1682 le jour de la Purification. Son sermon présenta le Sauveur comme la lumière du monde. Ce discours a été placé par le P. Bretonneau le second pour cette fête dans le recueil des Mystères. On ne saurait avoir des doutes sur son authenticité et sur le temps où il fut prononcé. Le prédicateur fait comprendre à son auditoire ce que c'est que l'homme et ce que c'est que Dieu : «^ Ce que c'est
que Dieu et ce qui lui est dû ; ce que c'est que riiomme et ce qu'il se doit à lui-même. » Louis XIV était à cette époque l'objet des admirations de l'Europe, il bénéticiait des grands avantages que lui avait assurés le traité de Nimègue. Si les peuples étrangers l'enviaient, ils n'osaient trop ouveilement l'attaquer et se liguer contre lui. La l^rance, encore toute-puissante, applaudissait à ses conquêtes et à sa politique. Le Parlement de Paris venait de lui décerner le nom de Grand, et l'Égliseet l'Etat procédaient au règlement des affaires de la Régale. C'était sous l'empire de ce prestige incontesté que Bourdaloue adressa au roi ces paroles flatteuses dans le sermon de la Purification : « Cette connaissance, cette vue de Dieu, lui disait-il, consacre et relève les grandes actions de Votre Majesté... De ce nom qui a retenti dans toutes les parties du monde, et qui vivra dans la plus longue postérité ; de ces batailles gagnées, de ces victoires remportées, de tant de faits mémorables, rien ne restera devant Dieu que ce qui se trouvera marqué de son sceau : cela seul subsistera, cela seul sera pour vous le fond d'une gloire solide et d'un mérite éternel... Votre Majesté a écouté les ministres de Jésus-Christ, elle s'est rendue à leurs remontrances;... elle a consenti à la diminution de ses droits pour contribuer au rétablissement de la discipline... La postérité lira cette déclaration que Votre Majesté vient de donner et, en la lisant, confessera que Louis-le-Graiid n'a pas été moins grand par son attachement à la religion que par
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toutes ses vertus politiques et militaires. » Ce langage prouve bien que ce sermon est sûrement de Tannée 1682, où les démêlés occasionnés par les affaires de la Régale eurent leur solution. Nous ne saurions nous défendre de remarquer que Bourdaloue n'hésitait pas à s'exprimer ainsi au lendemain de l'ouverture de l'assemblée du clergé et à l'heure même de la fameuse déclaration de Bossuet; nous verrons, au cours de cette étude, si l'on est en droit de trouver de sa part un aveu de Gallicanisme dans ses paroles.
Le Carême de 1682, dont nous venons de marquer l'ouverture, nous fournira une ample matière. D'après nous, les sermons sur V Impureté^ loiConver- .sionde Madeleine, la Communion 'pascale^ \q Retardement de la 'pénitence appartiennent sûrement à cette station. Us furent prêches dans Tordre où nous les inscrivons: les deux premiers aux dates du l*"" et du 19 mars, les deux autres le jour des Rameaux et le lundi de la semaine sainte. 11 est reconnu, et la chose est incontestable, que le sermon sur Vlnipuretè fut donné par Bourdaloue aussitôt après le procès de La Voisin, les faits auxquels il y est fait allusion en déterminent et fixent la date. Ce sermon lit une énorme sensation, il était trop fondé en vérité et trop plein d'actualité pour ne point choquer et blesser de nombreuses oreilles. Beaucoup de courtisans, les libertins surtout, trouvèrent à redire; ils en voulaient au prédicateur d'avoir osé démasquer et condamner leurs désordres. Aveuglés par
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la passion, ils étaient incapables d'èlre justes, ils n'observaient pas que les expressions naturelles, les formes simples allaient à l'esprit du prédieateur, qu'elles l'attiraient, et que, j)réeisément, c'était parée qu'elles étaient simples qu'il s'en servait sans méfiance et sans crainte. Dans l'exposition de la vérité et dans la défense de la vertu, la simplicité du langage, la sincérité de la parole paraissent être h Bourdaloue les vraies formes du respect. En présence de toutes les représentations audacieuses de la corruption, rendues intiniment dangereuses aux yeux de ses contemporains par tous les prestiges de la richesse, de l'autorité et de la majesté même, il éprouvait l'irrésistible besoin, et c'était son devoir, de faire entendre et éclater une parole condamnatrice implacable. Et l'apôtre, dans son indignation, arrachait alors le masque des visages et lançait l'anathème. Pouvait-il s'empêcher de dénoncer et de llétrir cette dépravation dorée qui se dressait si orgueilleusement dans l'impudeur et l'impunité de ses honneurs et de ses richesses? Ne devait-il pas renverser et briser la honteuse idole : Impudica divitiay^um majestas ?
Aussi, quelle ne fut pas la stupeur de la cour à ses paroles : « L'impureté est un signe et un principe de réprobation ! » et il développait ainsi sa terrible et écrasante thèse : signe de réprobation, parce que rien ne nous représente mieux, dès cette vie, l'état des réprouvés ; principe de réprobation, parce que rien n'expose à un danger plus certain de tomber
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dans l'état des réprouvés après la mort. Bourdaloue prouve que l'impureté conduit à l'aveuglement, au désordre, au crime, à l'esclavage. « Il n'y a pas de péché qui jette l'homme dans un aveuglement plus profond;... parce que ce péché est un attachement déréglé et un assujettissement honteux de l'esprit à la chair, et par là il rond l'esprit tout charnel... Or, de prétendre qu'un homme charnel puisse avoir dos connaissances raisonnables, c'est vouloir que la chair soit esprit ; et voilà pourquoi l'apôtre conclut qu'un homme possédé de cette passion, quelque intelligent qu'il paraisse d'ailleurs, ne connaît plus les choses d'en-haut, les choses de Dieu, parce qu'elles ne sont plus de son ressort... Alors il n'y a point d'intérêt qu'on ne méprise, point d'honneur qu'on ne foule aux pieds, point de dignité qu'on ne prostitue, point de fortune qu'on ne risque, point d'amitié qu'on ne viole, point de réputation qu'on n'expose, point de ministère qu'on ne profane, point de devoir qu'on ne trahisse ^» La volupté est, en effet, la passion la plus tyrannique, elle fait passer sur tout, elle ne règne que sur des ruines. Et, pour exercer un tel empire, elle aveugle. « On a les yeux bandés et, tandis que la passion domine, on ne sait ni ce qu'on est, ni ce qu'on n'est pas, parce que le démon d'im])Ureté nous aveugle et nous ôte la vue de nous-mêmes... Après quelques chutes, les péchés les plus monsti'uoux ne paraîtront plus si griefs; dos actes on pas-
i. Sernuin ftnv Vliiipweté,
sera à riiabilude, de rhal)iUi(le à rendurcissement, de rendurcissernenl au scandale et du scandale à lu dernière impud<'nce. On n'envisagera plus sa passion que comme une faiblesse pardonnable àrimmanité; on n'en aura plus aucun remords, on ne la traitera plus que de galanterie, on s'en glorifiera, on s'en applaudira, on en triompliera... Et de l'oubli de soimême et de l'ignorance de son péché, l'homme sensuel tombe dans l'oubli et l'ignorance de Dieu, voilà le fond de Tabîme où le plonge rimpureié... Tous les impudiques sont communément des esprits gâtés et libertins en matière de créance et qui se piquent de raisonner sur les vérités du christianisme. F*ourquoi? parce qu'ils voudraient bien se persuader, en raisonnant, qu'il n'y a point de Dieu'.» Telles sont les conséquences de l'aveuglement produit par la passion honteuse, elle entraîne dans l'illusion, l'endurcissement, la dégradation, ainsi que dans l'oubli et le renoncement de Dieu.
L'impureté est le grand désordre du monde, qui attire après lui tous les autres. « Notre siècle, ce siècle si malheureux, a bien de quoi nous en convaincre, et Dieu n'a permis qu'il engendrât des monstres que pour nous forcer à en convenir. Nous les avons vus avec etfroi, et tant d'événements tragiques nous ont appris, plus que nous ne voulions, ce qu'un commerce criminel peut produire, non plus dans les États, mais dans les familles et les familles