‹ Bourdaloue: Histoire critique de sa prédication d'après les notes de ses auditeurs et les témoignages contemporains (volume 2)Chapitre 104 sur 367 · LES PRÉCÉDENTS DE L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

LES PRÉCÉDENTS DE L'ÉDITEUR

Manuscrit PHELIPEAUX.

On s'informe si une lettre est venue. De là on va à ses affaires.

Un procureur, un avocat, sitôt qu'il est sorti du lit, on lui met sa robe sur le dos !, et il donne audience à ses gens. On va, on revient, et on retourne au palais.

Et on donne toute sa journée aux affaires du monde. Hé!

pauvre affaire du salut, que deviendras-tu ?

Ah ! un pauvre artisan, toute Papplication de sa vie est de tuer son pauvre corps fout le jour, et après, le jour étant passé, le soir étant arrivé, il est si las et si fatigué qu'il ne pense qu’à son repos. Voyez un marchand, toute sa Journée se passe à déployer ses marchandises, à parler et à courir de çà et de là, et aprèsle souper, c'est de replier ses marchandises. Et l'affaire du salut ?

Ah! pauvre homme! Frlit hominum, usque quo gravt corde?..

Texle de l'éd. BRETONNEAU.

prince voyant qu'ils alloient dans le désert sacrifier à leur Dieu et l'adorer, fit appeler les maîtres de ses bâtiments et les intendants qu'il avoit établis pour la conduite de ses ouvrages. Les juifs ne sont pas encore assez occupés, leur dit-il, ils vont perdre leur temps au désert, redoublez leur travail, imposez-leur des fardeaux encore plus pesants, afin qu'ils ne songent plus à leurs sacrifices ; c'est ainsi que le monde, que la passion, que le démon, ce tyran des âmes, fait naître sans cesse de nouveaux embarras, suscite mille affaires à ceux qui, moins lents et moins amateurs du repos, se trouvent engagés dans une vie laborieuse et agissante.

Ils pensent à tout dans leur état, excepté à leur salut. L'un a toujours son trafic en tête, l’autre, ses procès, celle-là, son ménage, celui-cy, sa fortune. Ce ne sont que tours et retours, mouvements et intrigues.

après tout de ne pas demeurer dans une indolence molle et sans action, Mais il leur manque un point essentiel, c’est une inten-

Heureux

tion droite et sainte. Ils font beaucoup pour le monde, mais ils ne font rien pour leur salut, parce que ce n’est point le salut qu'ils onten vue dans toutes leurs actions, mais le monde...

1. La phrase, sans allusion voulue par Giroust, fait songer au début des Plaideurs de Racine, et l'on croit voir Dandin dès son réveil, ne se

montrant

.... qu'en robe et qu’en bonnet carré.

Je ne sais si Giroust, se retrouvant à peine parmi les

multiples additions greffées sur son œuvre ancienne,

Miralurque novas frondes et non sua poma,

n'aurait pas eu, avec raison, regret aux traits plus familiers qu'il n’y eût plus revus, et s’il eût dit de bon cœur comme le Socrate de la légende, à propos des Drialoques de Platon : « Que de belles choses ce jeune homme me fait dire, auxquelles jamais je n’avais pensé! » Ce que Je sais, sans juger ce que les retouches ont fait perdre à la saveur originale, c’est qu’on voit ici, en flagrant délit de notable infidélité, le travail de Bretonneau humaniste s’exerçant sur une page bien populaire, pour la changer en un morceau d’un caractère tout différent.

Or ce n’est point un accident, en ee qui concerne Giroust : des comparaisons analogues se pourraient poursuivre à travers les trois volumes de son Carëéme et les deux tomes de l’Avent, dont la plupart des sermons se retrouvent dans nos divers manuscrits du temps, avec une couleur et un relief autrement saisissants. Bien des traits de mauvais goût, des bizarreries, des crudités disparaissent, Je l’avoue, dans cette refonte, mais encore une fois, avec eux, toute l'originalité de Giroust, qui ne trouve pas grâce, même quand elle est de bon alor.

Je crains donc fort que Bretonneau, qui, tant qu'on voudra, fut un « écrivain d’un goût sûr et ferme », n'ait cependant pas été assez judicieux pour ne se point substituer aux auteurs qu'il publiait. S'ils gardent quelque peu leur physionomie, si le style de Giroust reste plus haché, en phrases courtes, plus vives d’ailleurs que le modèle, et diffère en cela de la phrase de Bourdaloue, il n’y a point lieu cependant de nier l'espèce d’uniformité de la langue et de formules régnant chez les divers auteurs auxquels a touché Brelonneau. On comprend que l'éditeur que nous voyons traiter aussi librement les sermons de Giroust publiés en 1704, est bien exposé à garder les mêmes habitudes intellectuelles dans l’édition de

Bourdaloue entreprise aussitôt après. Rien donc de moins rassurant que les conclusions auxquelles nous sommes conduits, rien de plus urgent que les réserves à maintenir sur sa fidélité d’éditeur.

Autant J'ai cru pouvoir affirmer, d’après les faits constatés, qu'il n’a guère touché au réseau des arguments ni à la trame des plans de notre orateur, autant je me refuse à garantir l'authenticité du style de ces mêmes sermons. Si les preuves nous font défaut pour accuser, si la responsabilté de Bretonneau, même en face des divergences profondes qui séparent la forme et la langue des sermons de Bourdaloue, dans son édition, des textes manuscrits, semble en partie couverte, ce n’est cependant qu’au regard d’une accusation précise et formulée sur telle ou telle portion des œuvres. L'impossibilité de prouver que le sermon où se remarqueront des divergences notables, n’a point été remanié par l'auteur lui-même, etnon par l'éditeur, ne sauve qu'imparfaitement celui-ci des soupçons que cette confrontation des textes fait peser sur son exactitude.

Aussi bien, comment admettre que toute édition ait été reçue par lui, préparée, achevée, écrite uniquement d’après les papiers de l’auteur ? Comment dès lors ne pas tenir compte des divers témoignages qu'il s’est rendus, lorsqu'il déclarait avoir « mis quelque peu la main » à ces sermons que Bourdaloue «ne prenoit point le loisir de revoir ? » Son passé d’éditeur n’étant point pour nous rassurer, il faut bien conclure qu’au point de vue de la forme et du style, la part d’arrangement attribuable à Bretonneau est apparemment fort large.

Bien que Fénelon ait écrit, dit-on, dans une lettre dont il serait bon de retrouver l’autographe, que «la beauté de Bourdaloue ne consiste pas dans des mots » !, je n'ai rien

{. Fénelon, Correspondance, éd. de 1827, t. 11, p. 315, xi1e des Lettres diverses. « À un jeune ecclésiastique, sur les qualités que doit avoir l'éloquence de la chaire... Soyez simple, naturel, sobre en antithèses, et ne prenez point d'autre modèle que le P. Bourdaloue dont la beauté ne

à répondre à qui me déclarerait que Bourdaloue à plutôt perdu aux « corrections », ou mieux « à la correction » que lui donne l'édition officielle. Si le style est plus ferme et la phrase moins embroussaillée, on y regrette cependant bien des mots d’une saveur archaïque, nombre de familiarités, un peu terre à terre, mais plus incisives, plus réelles que l'expression générale et atténuée qui les remplace. Bref on rencontre dans les copies anciennes un Corateur » quelque peu différent, dans son ton et son allure, de celui auquel sont accoutumés les lecteurs de Bourdaloue. Faut-il, comme Bottu de Saint-Fonds, lhonnête amateur dont nous avons cité le témoignage !, nous dire que Bretonneau, s'il est l’auteur de cette transformation, est entré pleinement dans la pensée de Bourdaloue, qu'il à fait pour celui-ci « ce que le P. Bourdaloue auroit fait pour lui-même s'il avoit voulu faire imprimer ses sermons », qu'après lout, © peu nous importe qu'on ail suivi scrupuleusement le manuscrit du P. Bourdaloue ou qu'on l'ait retouché », et qu'enfin Qil nous suffit que ses sermons tels que nous les avons, aient enlevé tous les suffrages ? » Celui qui se consolait ainsi sur le succès qu’a rencontré la lecture de Bourdaloue, en parlait avec les idées de son époque. Il ne suffit pas d'accorder que Bretonneau a continué peut-être dans le goût et le ton des remamements déjà commencés par l’orateur, une édition en quelque sorte sanctionnée d'avance, pour négliger complètement les ressources que nous offrent les copies ou les éditions clandestines d'autrefois. N’est-il pas plus sûr, aujourd’hui, si l’on désire prendre sur le vif un orateur, de ne s'en point remeltre uniquement à FOfficiel retouché,

consiste pas dans des mots, et le P, Soanen, qui me plait d'autant mieux qu'il prèche comme chacun croiroit pouvoir prêcher. »

Nous ne connaissons ce fragment, disent les éditeurs, que par la citation qu'on en trouve dans la préface des Sermons du P. Soanen, publiés à Lyon en 1767, ? vol. in-1?2. On a élevé des doutes sur l'authenticité des Sermons, Nous ignorons si la citation de la lettre de Fénelon mérite une plus grande confiance.

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