V. plus haut, p
amendé, mais de consulter aussi les sténographies, qui pour être désavouées, n’en sont pas moins exactes ? Cômment ce qui est vrai pour les discours parlementaires de nos jours, ne le serait-il point aussi à l'égard des éditions anciennes ? Après ce que nous avons vu de l’histoire et de la genèse des « publications » de sermons, comment dédaigner le secours des recueils contemporains, pour peu qu'on désire ressusciter le passé.
[est donc légitime de chercher à dégager, de la confrontation de ces copies d’autrefois, les caractères de l’éloquence parlée de Bourdaloue. Les traits qu’une première vue, même rapide, nous permet de saisir, suffisent à nous montrer que le labeur de recherches plus complètes ne sera point sans récompense. Nous pouvons espérer restituer assez cetle œuvre pour y reconnaître quelque chose de ce qu'ont entendu, sauf l’action et la voix, les foules au sein desquelles les scribes que nous déchiffrons, se dissimulaient dans le but de fixer toute vibrante «la parole ailée. » Desséchée aujourd’hui et décolorée, comme un papillon dans un musée, elle est cependant, en ces recueils contemporains, plus près de la nature, plus semblable aux couleurs vivantes dont elle garde un pâle reflet, que la peinture étudiée, idéalisée même, qui essaya de ranimer la parole éteinte, dans l’édition plus savamment composée.
Notre intention n’est point d’opposer, pour ainsi dire, deux « Bourdaloue » et nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de l’exactitude de cette expression.
Les deux rédactions se complètent et se confirment, el ce serait un travail utile, assez vaste à lui seul pour offrir matière à une autre «€ thèse », de montrer lout ce qui est demeuré, dans l'édition officielle, du genre et de la manière propre de Bourdaloue, plus accusés et plus saisissables chez les copistes de son temps".
1. J'aurai plus d'une fois l'occasion de signaler des points de vue trop étrangers au présent sujet pour êtremontrés même en passant Il est certain
La fidélité des scribes est, nous le savons, moins atlaquable que ne l’ont prétendu des adversaires intéressés ou des victimes : elle serait du reste garantie par leûrs distractions, leurs ignorantes maladresses, et mille indices qui les montrent généralement incapables et peu soucieux de tenter des retouches de leur crû. Tout au plus certains procéderaient-ils par suppression, laissant tomber, pour abréger leur besogne, les mots qui leur semblent superflus, ou y substituant parfois une formule plus courte. On peut donc utilement chercher dans leurs collections la physionomie générale des sermons de Bourdaloue.
Ce que les préoccupations de Bretonneau, dans sa tendance au double but auquel nous l’avons vu aspirer,
que la comparaison attentive des deux textes fournirait matière à des observations très fructueuses, dont béneficierait l'Hisloiwre de la Predicalion au XVIIe siècle. * Cette Histoire, malgré les nombreux travaux déjà écrits, les thèses sur Bossuet, ses prédécesseurs ou contemporains, et autres monographies de grande valeur, reste encore à faire ou est à renouveler. Il est à souhaiter qu'elle tente quelque chercheur. Encore faudrait-il limiter ce vaste sujet. Sur Bourdaloue, même à ne consulter que l'ancien texte, 1l y a de quoi occuper bien des activités. Je ne parle point de la bibliographie, qui est embryonnaire et serait un « petit monde » de découvertes. Mais je conseillerais l'histoire de ses sources. Bourdaloue et la Bible (saint Paul surtout), serait un livre à faire. J'ai déjà signalé la différence entre Bourdaloue et Bossuet dans l'usage des Pères. Bourdaloue est entré en commerce bier moins intime avec eux. Je ne serais point surpris que, pour Tertullien en particulier, qu'il emploie souvent, il ait recouru surtout, ainsi que Giroust, La Rue et bon nombre des contenporains, au dictionnaire où répertoire intitulé Tertullianus praedicans. Il semble mieux au fait de saint Jean Chrysostôme. Mais c’est l'Ecriture surtout qu'il a dû lire assidüument et semble citer de mémoire. On lui trouve, néanmoins, bien des interprétations subtiles et un emploi de sens accommodatices qui re vaut pas l'usage qu'en à fait Bossuet. Exception serait faite pour saint Paul qu'il parait avoir creusé. Les paroles de Bretonneau, dans sa Préface, sur la façon dont Bourdaloue citait l'Ecriture et les Pères, offriraient, dûment discutées, le sujet d'une intéressante étude. Sauf meilleur informé, on peut craindre que l'éloge ne soit exagéré quand il dit que le prédicateur «fait un précis de tout un traité» des Pères. Bourdaloue parait loin de dominer à ce point la patristique. « Des autheurs sacrez, continue l'éditeur, il eust à ce qu'il paroist, plus assiduement devant les yeux Isaye et saint Paul, etc. » La vérification de ce témoignage est à faire. Pour Isaie en particulier, l'affirmation étonne et aurait besoin de preuves. On voit que Bourdaloue n’est pas encore {rop connu.
* V. plus bas, 11. P. Chronologie, carême de 1688, ce que dit à ce sujet M. l'abbé L. Couture. $
ont pu effacer ou perdre, les recueils manuscrits nous le rendent, mais l’empreinte n’en est point méconnaissable, même après les retouches. Elle transparait jusque sur l'écorce même et survit à une revision qui ne se proposail de respecter que la substance !.
Il y a donc, à côté des textes de Bourdaloue que nous lui devons et dont la charpente seule, mais non le revêtement, serait d’une authenticité inattaquable, d’autres leçons à rétablir, plus vraies, plus originales et qui manquent jusqu'ici dans l'édition officielle de Bourdaloue. C'est la conclusion de notre enquête.
1. Sur la question de Bretonneau éditeur (V. p. 148, note 2), M. l’abbé Urbain avait déjà écrit très judicieusement :
« Le P.Longhaye croit à l'authenticité des sermons de Bourdaloue. Cependant leur éditeur, le-P. Bretonneau, nous avertit qu'il les a retonchés. Que ses propres œuvres ne soient pas à la hauteur de celles de son illustre confrère, c'est mon avis, comme celui du P. Longhaye; mais cela ne prouve pas qu'il n'est pour rien dans les sermons de Bourdaloue. Un homme pauvre par ses conceptions peut être un excellent critique et un habile écrivain. Le P. Bretonneau pouvait ne faire que des sermons médiocres quand il les tirait de son propre fonds et néanmoins donner à ceux de son confrère une forme qui les fit mieux valoir. Et qui sait si ce n'est pas de cette collaboration posthume qu'est venue aux discours de Bourdaloue cette unité de ton qui excite l'admiration du P. Longhaye et lui fait dire: «a Toujours égal à lui-même son œuvre n’a connu pas plus le progrès que le déclin. » (/evue d'u clergé français, 1895, 15 juillet, p. 350.)— Cette dernière observation sur l’unité de ton de Bourdaloue, pleine de sens littéraire et critique, est singulièrement confirmée par les aveux que comportent les éloges accordés à Bretonneau par ses confrères, le louant de sa dextérité à emprunter le style de ceux qu'il éditait, pour en supprimer toutes les disparates et les rendre dignes de leur réputation.