Lauras, 1, p
LE PREMIER CARÈME 247
invraisemblable que cette célébrité ait si tôt franchi, de la Normandie, les marches de Lorraine. Il y aurait peut-être anachronisme à le supposer, mais les notes sur Bourdaloue déjà mises en œuvre par le P. Lauras!, prouvent au moins que les qualités et les talents de ce religieux encore «en probation », n'avaient point échappé à ses supérieurs : Ingenium sublime, judicium firmum, prudentia bona, profectus in literis, magnus in omnibus, c’est là un dossier honorable et que l'avenir devait confirmer pleinement.
Les Lorrains en tout cas devaient goûter quelque chose de léloquence naissante de ce prédicateur récemment révélé à la ville de Rouen. Aux environs de Nancy, le village de Malzéville reçut les prémices de cette parole pendant le Carême de 1665.
Nancy (Malzéville). Carême de 1665.
Là serait donc, à supposer que le vieux mobilier de l'église actuelle remonte jusqu’à ce temps, la « première chaire de Bourdaloue» , après toutefois celle, inconnue, de ses débuts à Rouen. Pour parler strictement, les vrais débuts, ceux qui apparliennent au chapitre Avant les sermons auront eu lieu sans doute au noviciat de la rue du Pot-de-fer, en 1648. Je ne les ai point mis à leur date, parce qu'ils ne sont ni des exercices publics, n1 des exercices connus autrement que par conjecture. Assurément dès le noviciat, Bourdaloue dut avoir, comme les autres, à donner quelque spécimen de son talent oratoire, du moins au temps de la visite provinciale. Ces essais, qui ne sont pas spéciaux d’ailleurs à la Compagnie de Jésus et se pratiquent aussi dans les grands séminaires, ont un théâtre assez ingrat et un auditoire fort peu en situation d'écouter Porateur. C’est dans une chaire de réfectoire, à la place ordinaire du lecteur, que se prononcent. ces
1. Ibid., p. 18. Nous retrouverons un dossier semblable à l’année 1696.
sortes de «tentatives. » La légende #, à défaut de l’histoire documentée, prête au futur P. Lacordaire, alors séminariste de Saint-Sulpice, un de ces triomphes oratoires qui marquent et ne sont pas communs, celui, comme on dit, d’avoir fait « tomber les fourchettes » c’est-à-dire saisi à tel point son auditoire, communément distrait par d’autres soins, que le repas fut comme interrompu par cette éloquence tout-à-fait à part. Bourdaloue eut-il Jamais quelqu'un de ces succès dont la tradition se serait perdue ? C’est peu probable. Outre « qu'on le saurait » sans doute, l’attention en eût été attirée sur lui, sans attendre jusqu'aux sermons inconnus qui le révélèrent prédicateur en 1664.
Nous pouvons donc nous en tenir hardiment à la chaire de Malzéville, comme à l’une des premières qu'illustra Bourdaloue, Je n’ai pas eu l’heur de faire à ce village un « pèlerinage historique », comme le P. Henri Chérot au mois d’août 1899. Mais Je puis emprunter à une lettre écrite par lui après ce voyage, le 5 septembre suivant, une description de la chaire et de l'église de ce pays, qui fut un des premiers à entendre Bourdaloue :
L'église, écrit-il, s’élève sur une terrasse de dix-neuf marches que l’on gravit par un double escalier tournant, à droite et à gauche. La façade, avec sa porte unique du xvime siècle, style Renaissance, ses deux petites rosaces du xvne, mais toutes modernes peut-être, et ses doubles contreforts d ‘angle et de face, n'est à coup sûr pas élégante. Elle vient d'être complètement reblanchie. Près du chevet à droite, un petit clocher vieillot et grisonnant, sous son toit d'ardoise à quatre pans tout délabré, a mieux gardé sa physionomie d'autrefois, L'intérieur nouvellement restauré et orné de vitraux modernes, est flambant neuf, mais le vieux mobilier, bancs de bois, boiseries du chœur, tibune, et lâchons le grand mot, chaire de Bourdaloue, si toutefois
elle est authentique, estompent ce premier effet de rajeunissement et ramènent vite à deux siècles en arrière.
1. V. le fait rectifié dans la Vie du R. P. H. D. Lacordaire, par le P. Chocarne, citant cette phrase d'une lettre de Lacordaire :
« Cicéron n’eût pas prononcé les Calilinaires dans un diner de Sénateurs à moins qu’il ne leur eût fait tomber la fourchette des mains, » (2: éd. 1886, in-8, t. 1, p. 90). Cf. Lorain, Le Correspondant, t. xvir, P. 836. V. la note i, p. 285.