‹ Bourdaloue: Histoire critique de sa prédication d'après les notes de ses auditeurs et les témoignages contemporains (volume 2)Chapitre 17 sur 367 · RES · texte numérisé non relu

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bon à tirer qui coupe le dernier câble, que quand il a conscience d’avoir fait de son mieux et quand il sent que toute nouvelle retouche gâterait son œuvre au lieu de la perfectionner 1.

On me pardonnera, j'espère, la longueur de cette citation en faveur de son charme. Il est impossible, en effet, de mieux peindre la toilette complaisante que suppose, avant l’adieu-va qui lance un livre, avant cet Z liber… que les poètes comme Horace, Ovide où Martial, chantèrent sous tant de variantes, la révision dernière et inquiète de l’auteur. Peut-être même cette scène du vernissage dont on peut dire : «Cela est peint », est-elle trop de notre temps pour ne point dépasser un peu le soin qu’eût donné à ses sermons un prédicateur d'autrefois, sauf à excepter Fléchier ou quelqu'un de son école, nullement indifférent à ces coquetteries d'écrivain.

Tous pourtant n’avoueront pas que cette fine analyse rende compte de la différence, si vaste encore, qui sépare les sermons conservés de saint François de ceux du siècle de Louis xiv, car les sermons de Bossuet, eux aussi, ont été imprimés sans ces «retouches » de lPauteur, si savoureusement décrites. Da moins cette page fait-elle saisir au vif la distance à laquelle peut s'éloigner du sermon préche, le même sermon imprimé par les soins de lPorateur. Que ces incorrections, ces « failles », ces redondances et répétitions, voulues ou non, auxquelles remédie le travail de polissage, légitime et nécessaire avant Pimpression, soient des défauts, des obstacles à la lecture, J'y consens : j'accorde, qu’en compensation de la parole ou du geste suffisants à atténuer ces taches, des corrections, des amendements ou des additions positives rétablissent labalance. Mais, avouons-le, la matière est délicate. Confessons qu'il nous

1. Saint François de Sales, par Amédée de Margcrie. Lecoffre, in-1?, 1899, pp. 142 et 143,

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est malaisé de ressaisir un orateur : demeurons en défiance surtout, quand sa parole nous est présentée par un autre et que cet équilibre à retrouver entre les avantages perdus «sur le papier mort » et les qualités nouvelles qui les doivent compenser, est livré à la discrétion d’un üers. Celui-ci nécessairement, s’il met de son style, met de luimême et nous voilà amenés à admirer, sur la for d’un grand nom, une œuvre hybride ou tout au moins le fruit d’une collaboration littéraire.

Il est donc peu commode de décider si nous tenons vraiment les œuvres oratoires des prédicateurs disparus. Telles qu’elles furent dites, certainement non; avec quels degrés variables à l'infini de différences atteignant facilement la substitution presque totale ou la modification foncière qui altère l’œuvre et la change, 1l est bien difficile de le mesurer.

Où sera la règle qui précise à quel point se doit arrêter la divergence et à quel instant une œuvre oratoire écrite cesse d’être assez ce qui fut dit pour commencer à se fausser ? Si l’orateur nous livre textuellement ce qu'il a prêché, mais sans cet accent et ce feu qui le faisait tout autre, déjà nous n'avons plus son vrai discours, et si, sténographié tel quel, ce sermon, qui était beau, souffre mal la lecture, ne faut-il pas désespérer de le retrouver jamais !? À supposer que l’auteur, le relisant, pût suppléer

1. L'abbé Galiani qui, en sa qualité de mime (V. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. 11, 420-112), devait plus qu'un autre attacher de l’importance à l'action, disait que pour apprécier une tragédie ou une comédie, il faut la voir jouer par la pensée, pendant qu'on en fait la lecture. N'y a-t-il pas une reconstitution de même nature à essayer en face d'un sermon écrit, et suivant un mot gracieux, bien que maniéré, de Mascaron, ne faut-il pas le revêtir d'une parure qu'il a perdue ? Le prélat, si goûté lui aussi de Madame de Sévigné, écrivait au cardinal de Bouillon, en lui envoyant les oraisons funèbres de Beaufort et de Séguier : « Si votre Eminence veut avoir la bonté d'y trouver quelque chose à estimer, je la supplie de faire pour ces deux pièces ce que l'on fait pour les maisons

TS la flamme et la vigueur évanouies et être le meilleur Juge des équivalents à leur substituer, qui sera capable, à son défaut, de se charger de ce travail, personnel s'il en fût Jamais, et, comme le style, incommunicable ? On peut espérer un pastiche ou une imitation qui trompent les plus exercés ; mais qui nous rendra l’orateur qui ne s’est pas édité lui-même ?

On me dira que ces difficultés, comme le tableau charmant des «imperfections » de la parole humaine ayant achévé son vol, atteignent surtout l’orateur qui improvise, et, aJoutera-t-on, Bourdaloue n’improvisait pas ; il récitait de mémoire un texte que son éditeur n’a eu qu’à nous livrer. — Je puis répondre : Qu'en savons-nous ? Est-il si certain que Bourdaloue apprenait par cœur des phrases achevées et toutes fixes ? Quelle garantie avons-nous que ses sermons, dans lhypothèse où le texte en aurait été ainsi invariable, nous aient été livrés intacts ? C’est après tout la double question qui, précisément, est à résoudre, et si nous ne voulons pas fuir le problème ni lui appliquer une solution arrêtée a priori, sauf à y plier ensuite les faits de gré ou de force, il faut exercer une critique rigoureuse et rechercher, sans siège fait à l’avance, quelle foi nous pouvons avoir dans l’édition de Bretonneau. Ce sera l’objet de cette première partie, hérissée d’énigmes complexes et de nœuds assez emmêlés, dont les affirmations tranchantes ou hasardées n’auraient aucunement raison.

Il ne faudra donc pas reculer devant des aveux d’igno-

et les jardins que l'on voit en hiver. Il faut que l'imagination supplée les défauts de la saison, qu'elle attache des feuilles aux arbres, des fleurs aux parterres, et qu’elle fasse couler les eaux. Ajoutez, s'il vous plait, monseigneur, à ces deux discours la grâce de la prononciation...» Mascaron d’après les documents inédils, par Mgr Blampignon, Correspondant, 19 mai 1870, p. 423 (Lettre au card. de Bouillon, Tulle, 17 juillet 1672 ?).

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rance là où il sera besoin ; ne jamais dépasser le degré de certitude auquel autorise l'observation patiente des documents et des faits, et laisser comme douteux ce qui n’est pas démontré. C’est assez dire avec quelles précautions nous voulons aborder cette étude critique, et, pour éliminer d’abord une enquête qui semble sans issue, écartons la question de savoir si, oui où non, Bourdaloue apprenait par cœur le texte exact de ses sermons. Le seul point qui me paraisse acquis sur ce sujet, c’est que la jolie description que nous lisions tout à l'heure, de l’état d’un texte « où l’auteur », descendu de chaire, « refuse de se reconnaître » s'applique à merveille aux copies contemporaines des sermons de Bourdaloue, cueillis apparemment tels qu'ils furent prêchés. Nous n’aurions donc sur ce point, comme sur plusieurs autres, que des conjectures à présenter, sans connaître au vrai la méthode suivie par Bourdaloue.

Il est plus aisé d'indiquer à l’aide de documents précis, sur lesquels s'appuieront des inductions solides, comment les sermons de Bourdaloue, subissant en cela la loi commune, parvenaient au public, presque aussitôt après avoir été prêchés, et, sans le contrôle de l’auteur ni son agrément, ou même malgré son opposition, couraient la capitale et les provinces, soit en manuscrits, soit en volumes sortis de presses clandestines. C'était là, du reste, le sort de presque tous les sermons ayant quelque renommée et comme la rançon de leur gloire.

L'étude, au moins sommaire, de ces procédés si peu conformes à nos idées d'aujourd'hui sur la propriété littéraire et sur les droits d'auteur, n’est pas sans utilité pour mieux saisir la physionomie d’un temps qui fut l’âge d'or peut-être de ce commerce des sermons dont nous n'avons plus qu’un souvenir.

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