V. ma Bibliographie critique de Bourdaloue, p
De TO LES DA
4. V. Revue de Lille, septembre 1900, mon article sur ce sujet. 5. V. Migne, Orateurs sacrés, tt. xvir, XVIII et xIx.
acheteurs besoigneux préféraient d'ordinaire des sermons vrais, déjà prêchés et ayant fait, pour ainsi parler, leurs preuves ; ceux-là étaient essayés et vécus. Or il n’y avait à se plaindre de ce commerce, très lucratif, dit-on, que les auteurs des sermons, impudemment pillés, e exposés peut-être à aller débiter, eux seconds, au péril de passer pour plagiaires, leurs sermons dérobés par un (acheteur » qui de rencontre serait venu, dans la même chaire, le prêcher avant eux.
L'historien du P. Senault nous a donné des détails piquants sur cette industrie des copistes, qui, s’il l’en faut croire, commença vers celte époque, à devenir plus audacieuse.
Avant Jui, écrit le P. Cloyseauli, il arrivait quelquefois que, lorsqu'on avait entendu quelque habile prédicateur, on mettait sur le papier lorsqu'on était de retour en sa maison, ce qu'on avait pu retenir de son sermon, mais 1l était très rare de voir dans l'église des personnes qui copiassent ce qu'il disait ; cela devint si commun dans le temps que le P. Senault prêchait, que parfois on a vu jusqu'à vingt copistes au pied de sa chaire. Ses sermons manuscrits se vendaient plus de dix ans avant qu'il les ait fait imprimer. Plusieurs prédicateurs même Îles prêchaient sans y rien changer. Etant allé à Clermont pour y prêcher l'Avent dans la cine on lui demanda par hasard dans la conversation, la veille qu'il devait commencer, quel serait le sujet de son avent: l'ayant dit, il fut fort surpris d'apprendre que l'année précédente, le prédicateur avait non seulement prèché le même sujet, mais encore tous ses sermons mot à mot. Ce qui lobligea à veiller presque toutes les nuits pour en faire de nouveaux, dont il fut si fatigué qu'il en tomba dangereusement malade.
Depuis ce temps il composa deux ou trois Avents et carèmes, afin de ne pas tomber une autre fois dans un semblable inconvénient, Car on dit que la même chose lui arriva encore à Bourges et à Marseille ; mais cela ne parut point et ne lui fit d'autre peine que de changer de suyet 1.
{. Recueil des Vies de quelques prêtres de l'Oraloire...., publié par le P. Ingold. Lecoffre, 1882, t. 11, p. 174. Je ne sais si le texte que je viens de citer n’a pas été rajeuni, non seulement quant à l'orthographe, mais aussi quant à la phrase. M. Jacquinet qui en cite le début avec l'indication
Cette réflexion du biographe est à noter. Ainsi la seule nécessité d'éviter d’être pris au dépourvu, au cas où il serait encore pillé d'avance, amena le P. Sénault à préparer plusieurs Stations. Il était donc bien dans les mœurs des orateurs et des auditoires de répéter ou d’entendre, dans les différentes églises, les mêmes sermons. En tout sas, les «quarante carêmes, (ou avents, sans doute) » que, suivant Cloyseault, notre orateur aurait donnés, « la plupart à Paris dans les plus grandes chaires !... » auront nécessité pour le moins ce minimum de deux carêmes ou avents écrits. Si le P. Senault a vécu sur ce fonds, encore fallait-1l que les redites fussent « reçues », et nous nous étonnerons moins de celles de Bourdaloue. Quant aux aventures de Senault, victime des copies et de ceux qui, les ayant payées, en usaient comme de leur bien, elles semblent authentiques, malgré l'absence de dates, qui nous permettraient de tenter l'identification de lPanecdote de Marseille ou de Bourges avec celle qu’on va lire. Je ne la rencontre point dans l’édition que donna en 1882 du Recueil des Vies de quelques prêtres de l'Oratoire, M. l'abbé Ingold. Lui aurait-elle paru suspecte ou a-t-il voulu abréger les récits prolixes de Cloyseault ? Nous la trouvons citée par M. Jacquinet, dans les « Prédicateurs du Xvriw siècle avant Bossuet et l’extrait est pris dans la copie manuscrite des Vies, aux Archives de l’Oratoire.
Une autre fois étant dans une voiture pour aller prêcher un carème dans une ville de Parlement, un Révérend qui alloit dans le même endroit et à même fin fut fort étourdi d'apprendre de lui que le Père de lOratoire avec lequel il voyageoit, étoit le Père Senault, c'est à dire celui-là même dont il avoit compté d'aller débiter les sermons comme siens, la tête levée. Il lui avoua qu’il étoit perdu de réputation n'en ayant pas d’autres à dire, et qu'il n’avoit d’autre
Archives M. 220, donne ce texte : « Jusques là on se contentoit au sortir d'un bon sermon, de mettre sur le papier les paroles qu'on avoit pu retenir. » J'aurais préféré citer d’après cet auteur, mais il arrête ici sa citation. (Jacquinet, p. 199.)
1PAIDIA Deere:
parti que de rebrousser chemin, couvert de honte et de confusion. Le Père Senault, touché de l'embarras où ce Révérend se trouvoit, l'en tira généreusement en lui disant qu'il n'avoit qu'à faire usage de ses sermons, que pour lui, il en prècheroit de tout différents, et ne le déceleroit pas sur la confidence qu'il lui faisoit ; et en effet, il lui tint parole sur l’un et sur l’autre 1.
Bourges est précisément une « ville de Parlement » et l’épisode relaté par le biographe de Senault doit être antérieur à 1647 (car depuis lors Senault ne quitte guère les chaires de Paris); il est donc curieux, mais puéril peut-être, de nous demander, si le jeune Bourdaloue au temps où 1l achevait ses études au collège Sainte- Marie (1640-1647) n'aurait pas pu entendre Senault prêcher simultanément dans deux églises de Bourges, par lui-même et en la personne de ce Révérend dont le biographe à discrètement omis le nom et même la robe. Peu importe la fantaisiste hypothèse. Ce qui n’est pas douteux, c’est la charitable complaisance de Senault attestée encore par d’autres traits racontés dans sa biographie :
Un jour, dit Cloyseault, un religieux vint le trouver pour lui demander un sermon de son octave du Saint-Sacrement qui lui manquait, lui avouant humblement qu'il n'avait pas assez de capacité pour le composer. Le P. Senault admira cette simplicité et lui donna sans faire la moindre difficulté ce qu’il lui demandait. Il lui est arrivé plusieurs fois d'entendre prêcher ses sermons par d’autres, principalement ses panégyriques; mais 1} n'en disait jamais rien; dans ces occasions il s’abstenait le plus qu'il pouvait de regarder en face le prédicateur, et tâchait même de n’en être point aperçu pour ne lui point faire de la peine ?,
Voilà une réserve que ne récompensait guère lPindélicatesse des pillards. Ils étaient nombreux comme on le voit, Ces exemples pourraient être multipliés encore. L'essai que j'ai publié sur le Plagiat dans la prédication ancienne, montre aussi à quel point la pratique
1, Jacquinet, p. 200.