INVRAISEMBLANCE DE L'APOSTROPHE 4S
À Paris ce 5e Auril 1703.
Vous m'avez temoigné monsieur que ie uous ferois plaisir de uous mander ce que ie pourrois apprendre de particulier des predicateurs du Caresme
Voicy un fait fort remarquable, il n’est pas nouueau a la verité, mais je l’ay bien uoulu uerifier auant que de vous l’escrire
Le [°° dimanche de Caresme le Pere Lombard Jesuite qui presche deuant Sa Maj s’estendit fort au long sur ce passage de l'Euangile Dominum Deum tuum udorabis, illi soli serutes, et monstra vivement l'obligation que les grands et les petits ont de seruir Dieu preferablement a tout. Il alla mesme jusqu'à apostropher, les Courtisans et les gens de guerre et apres estre entré dans le detail de ce qu'ils font, de ce qu'ds souffrent journellement et les perils ausquels les derniers s'exposent, il fit voir que tout cela ne leur profitoit de rien pour leur salut &c, tellement que la plus grande partie des auditeurs, allarmés de cette forte morale, se disoient les uns aux autres hautement au sortir du Sermon : Il faut donc abandonner le seruice du Roy pour trauailler à nostre salut, puisque tout ce que nous faisons bien loin d'y contribuer nous en esloigne &c. Mais comme on ajouste toujours aux raports, quelq'uns firent parler le Roy disant que Sa Maj etoit fort mecontente de ce que le predicateur auoit annoncé en chaire, qu'il pourroit bien estre interdit, &ec. Ce faux bruit etant paruenu iusqu’aux lesuites de la maison professe de Paris ces peres prirent resolution d'enuoyer quelq'un de leur societe le mercredy ensuivant pour entendre le Pere Lombard, apres l’auoir auerti de la part des superieurs de prendre garde a ce qu’il auoit a dire ; mesme le Pere de la Chaise alla trouuer le Roy pour luy faire des excuses. Sa Maj" lui dit qu’elle estoit fort surprise de ce faux bruit, qu’on faisoit courir, que le P. Lombart auoit presche la uerité, qu’il en estoit tres content, qu’il sauoit fort bien la difference qu'il y auoit entre luy et Dieu, qu'il ne pretendoit pas passer pour tel, qu’il estoit bien aise que le Pere predicateur eut fait conoistre que c’estoit a Dieu et non a lui que ses suiets deuoient rapporter tout ce qu'il!s] faisoi en}t pour son seruice &c. 1
P. Lombard jésuite qui devoit prêcher l'Avert devant lui, et dont le discours fut très fort et très profitable.» (Mémoires du marquis de Sourches, t. v, p. 210.
1. Fr. 19 208, papiers du P. Léonard de Sainte-Catherine, portant en tête cette mention (de sa main): « Recueil de quelques copies de lettres : que j'ay escrites a mes amis de province et mesme à Paris. J'en aurois plusieurs portefeuilles si je m'estois avisé de cela plustost ». 1703.
C'est en effet fort dommage que le célèbre collectionneur ait songé si
Je n’ai pas craint, tant sont tlenaces les récits légendaires, d’avoir longuement et trop abondamment raison contre l’absence de preuves, linvraisemblance surtout, de la prétendue anecdote du Tu es tlle vir.
Sans nous embarrasser désormais de ceux qui rapportent ce fait controuvé au fameux sermon où Bourdaloue frappa comme un sourd, nous savons maintenant qu'il ne fallait pas dire de bien fortes vérités pour effrayer les courtisans sur ce qu’en pourrait penser le maitre. Quant à expliquer la très courte absence de Bourdaloue de la chaire royale, où le brevet de mai 1679 l’appelait à reparaître bientôt, c’est un soin superflu.
Comme j'ai fait, plus haut, en 1674! pour l'expression € lorateur de rois », 1l conviendrait ici de marquer les divers stades de ce récit légendaire et d’en dater, depuis l'origine les plus notables manifestations. Semblable à la renommée antique, ce récit va prenant corps et crédit,
...vires acquiril eundo,
jusqu'aux versions modernes que nous venons de lire. Reprenons la série depuis la première apparition de anecdote.
Faut-il assigner comme première date au Zues ille vir un des passages d’un sermon de Bourdaloue sur le Jugement dernier qu’on lit dans les éditions subreptices au premier lundi de carême, et qui se retrouve en un bon nombre de manuscrits des copistes ?
C’est le sermon fait sur le texte Cum venerit Filins hominis in matïestate sua, Math. XXV, 3r et qui commence par l’exorde conservé dans l'édition au premier
tard à nous conserver des extraits de ses lettres envoyées en province, Celle-ci du moins, bien qu’elle ne concerne point Bourdaloue, nous fait connaitre ce que pouvaient être les difficultés d'un prédicateur de la Cour. Le trait qu'elle rapporte est « peint » et n’a rien de l'incertitude et du vague des récits que colportent vingt ou trente ans après l'évènement des recueils d’ana dont personne ne peut contrôler la source.