‹ Bourdaloue: Histoire critique de sa prédication d'après les notes de ses auditeurs et les témoignages contemporains (volume 2)Chapitre 340 sur 367 · GENÈSE PROBABLE DE LA LÉGENDE · texte numérisé non relu

GENÈSE PROBABLE DE LA LÉGENDE

On voit aisément comment une interprétation inexacte de ce passage pouvait donner naissance à la légende. Il suffisait de transcrire de façon à laisser croire que les paroles de Nathan, « Sire, etc. », étaient une apostrophe directe ou une parenthèse à l'adresse de Louis XIV dans un sermon prononcé devant lui. Rien de plus facile que de le figurer aux yeux :

…. Mais quand Nathan lui eût dit (SIRE, C’EST A VOUS QUE JE PARLE) : « Vous savez ce que vous avez fait à l’endroit de la femme du pauvre Urie, » etc.

Toutefois cette commode hypothèse ne doit pas être l'origine de la légende. Du moins le fait de Pemploi de l'épisode, dans un sermon que rien ne garantit avoir été donné devant le roi, comme il le faut bien noter, était à signaler, comme contemporain de Bourdaloue, et capable d’avoir influé sur les récits postérieurs!. Je ne crois pas cependant lui devoir assigner un numéro d'ordre. Les divers récits partent, semble-t-il, de sources plus vagues que ne serait cette fausse interprétation, Voici comment s’établirait la succession des « autorités » diverses qui ont répandu lPanecdote.

1° L'acte de naissance du 7u es ille vir, autant qu'il est signé, remonterait exactement à l’année 1755, date du premier volume des Mémoires pour servir à l’histoire de Madame de Maintenon, publiés par La Beaumelle avec les Lettres, de 1755 à 1756, en neuf volumes in-douze ?, Il faudrait donc rajeunir beaucoup l’apparition de l’anecdote, bien postérieure aux contemporains de Bourdaloue.

2° Soudée à cette autre fantaisie, aujourd’hui démontrée

{. Il faut le rapprocher aussi du passage parallèle de Bretonneau, cité déjà dans la première partie (p. 67). En faut-il conclure que Bretonneau n'ignorait pas les subreptices dont il a dit tant de mal, et qu'il a usé, pour son compte, des fragments qu'il n'a pas jugé bon d'insérer dans l'édition, faute peut-être d'en rencontrer des traces dans les papiers de Bourdaloue ?

2, V. note d.

fausse et expliquée dans sa genèse !, qui faisait parler Bourdaloue les yeux fermés, la seconde étape procède des Querelles littéraires de l'abbé Irailh. Le P. H. Chérot a cité ce témoin auquel il accorde le bénéfice d’un sens littéraire véritable, mais dont il dénonce avec raison l’absence totale de critique historique. Irailh écrivait : Bourdaloue, avec un air concentré en lui-même, faisant très peu de gestes, les yeux le plus souvent fermés, pénétrait tout le monde par un son de voix uniforme et terrible. Le ton avec lequel un orateur ? sacré prononça ces paroles : Vous êtes cet homme, Tu es ille vir, en les adressant à un de nos rois, frappa encore plus que leur application. Evidemment le Tu es ille vir circulait déjà dans la multitude des Ana et des innombrables on-dit qui encombraient la littérature, mais en lui donnant place parmi les récits qu’il admet de toutes mains, l’auteur des Querelles littéraires le faisait entrer dans une phase nouvelle. C’est à lui, jusqu’à plus ample informé, qu'il faut attribuer la diffusion de l’anecdote, en tant que liée intimement à la légende des yeux fermés qui lui donne toute sa saveur. La source de lPabbé Iralh pourrait fort bien être à cet égard Pinterprélation erronée du prétendu portrait de Bourdaloue dans les Dialoques de Fénelon sur l’éloquence de la chaire”, Rien dans ce cas ne forüifiait mieux la position adoptée par Irailh que de démontrer la puissance de cette immobilité (Fénelon toutefois parlait de gesticulation exagérée) corrigée par le son de la voix. Les divers traits rapportant, mais enjolivées, les audaces attribuées à Mascaron dans la notice de 1704, ont très bien pu s’égarer et comme ils servaient à merveille la cause d’Iralh et consacraient sa thèse de la puissance oratoire de Bourdaloue, unie, dans l’hypothèse, au manque d'action et

1. H. Chérot, S. J. Iconographie de Bourdaloue, pp. 31 et suiv.

2. Il faut noter cette manière de dire. Est-ce que Irailh hésite à se

prononcer? Au fond il ne nomme pas Bourdaloue. 3. V. plus bas en 1691, la discussion moins sommaire de ce passage avec un témoignage de l'abbé Fleury.

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