Ibid., p
libraires avides de succès n’y regardaient guère, et même agissant de bonne foi, ils pouvaient difficilement n’être pas trompés par les attributions des copistes, souvent jetées au hasard. D’ordinaire ils faisaient de leur mieux ‘, ayant tout intérêt à ne point donner prise à des réclamations .d’auteurs, qui pouvaient décrier leurs recueils furtfs. Dans la préface d’un Aecueil de Sermons choisis sur différents sujets, imprimé à Paris, en 1714, sans aucune indication d'auteur, le libraire Pierre Witte? publie six sermons de Fénelon. Il semble que les éditions de sermons pour lesquelles il a pris en 1707 le privilège de quatre ans, alors périmé, qui termine son recueil, sont faites sur de pures copies :
A l'égard des six Sermons qui composent ce premier Recueil, dit-il, il auroit été seulement à souhaiter qu’on eût pü y insérer un plus grand nombre du même Auteur, Les recueils qui pourront suivre celui-cy, ne seront point imprimez qu'avec l'agrément des Auteurs, & que sur des copies qui viennent de la première main.
Ce fragment de l’Auis au lecteur est d'autant plus curieux, qu'on en peut inférer que, pour ce premier recueil, l’agrément de Fénelon avait peut-être été obtenu. En ce cas il serait une édition princeps et authentique des six sermons qu'il renferme et dont le manuscrit a été soumis à la revision du censeur plusieurs années auparavant. La lettre de celui-ci, nommé Raguet, est du 12 février 1706. |
A supposer qu’on passät condamnation sur les fausses attributions, sauf les précautions à prendre pour s'assurer par ailleurs de Pauthenticité des sermons manuscrits ou
1. Ce n’est qu'à défaut des éditions authentiques que Foppens et les autres imprimeurs étrangers se rabattaient sur les copies, Aussi dès l’an 1696, on trouve les Panégyriques et autres Sermons préchez par Messire Esprit Fléchier... Sur l'imprimé à Paris, à Bruxelles, chez François Foppens mDcxcvi, reproduction en 2? vol. in-12 de l'in-quarto, édité par Fléchier chez Anisson.
2. A Paris, chez Pierre Witte, au bas de la rue Saint Jacques, vis à vis de la rue de la Parcheminerie, à l'Ange Gardien. mpcexIv. V. note f, p. 122.
furtivement édités, il reste sur la créance méritée ou non par les copistes, une question plus délicate et de solution très complexe. Fléchier les taxe d’inexactitude dans leurs transcriptions. Il déclare n'avoir reconnu de lui que « quelques endroits peu fidèles et peu corrects que les copistes prennent au hasard » ; de son côté La Rue, bien que, dans sa sortie vigoureuse contre l’édition incriminée, il admette du moins quatre ou cinq discours (aveu significatif) où il se soit pu « reconnaître sans rougir », est très sévère sur les € corruptions » d’un style partout modifié par les scribes, de qui vient tout le mal.
Par bonheur, Fléchier lui-même, auteur de l’accusation la plus formelle, va nous aider à la discuter. De ses Panegyriques, qu'il s’est déclaré contraint d’éditer lui-même pour se défendre contre les éditions inexactes dues aux copistes, maint exemplaire manuscrit se rencontre dans les recueils du temps. Plusieurs sont antérieurs à sa nomination à l’évêché de Lavaur et il est appelé encore M. l'abbé Fléchier : d’autres ont été transcrits après son élévation au siège de Nimes, mais probablement sur des copies plus anciennes, avec les titres portés par l’orateur au temps où 1} avait prêché le panégyrique en question. On y lit, par exemple, comme dans le manuscrit de Grenoble : Pour la conversion de saint Paul, prononcé en l'Eglise de saint Paul, par M. Flechier alors abbé de Saint Seuerin, depuis Euesque de Nismes. Or l'intérêt de certaines de ces copies, c’est que plusieurs se contrôlent mutuellement. Même avec leurs divergences qui accusent des provenances diverses, elles offrent en somme un texte suffisamment sûr pour que l’on se sente en présence de transcriptions authentiques, antérieures à l'édition princeps, donnée par Fléchier comme une protestation contre les publications désavouées par lui, lesquelles n'avaient pas d'autre source. Je me contenterai donc de placer en regard les exemples tirés des manuscrits et les
passages correspondants extraits de l’édition authentique. De préférence je choisis des endroits autorisés, pour ainsi dire, par une double transcription, plaçant en note les varian{es qui se rencontrent dans le manuscrit parallèle à celui que je publie. On verra si les copies recueillies € au hasard », dit Fléchier, et si peu fidèles, à l’en croire, s’écartent tellement du texte que lui-même nous garantit. Or, les divergences proviennent surtout, sinon uniquement, des retouches que, très légitimement et non sans goût, l’auteur a faites à son œuvre. Celle-ci, dans les transcripüons incriminées, ressemble assez aux panégy-: riques revus et corrigés par l’auteur pour faire conclure que les copistes n’inventaient rien, mais se sont bornés à «sténographier » de leur mieux ce qu'ils entendirent. Seulle travail de polissage et de lime, postérieur au sermon prononcé, paraît faire la différence à peu près constante entre les leçons dues au copiste et l'édition officielle. Lisons par exemple, sous ses deux formes, le Panégyrique de saint Louis, dans son exorde transcrit sur le manuscrit de Grenoble, comparé avec celui de l'édition princeps de 1696. Je signalerai au bas des pages les légères et rares divergences qui distinguent le manuscrit de Grenoble de la copie parallèle qu'on trouve au quatrième volume de la collection Phelipeaux. Si celle-ci ne porte aucune attribution, la rédaction de Grenoble offre pour titre & prononcé en l'Eglise Saint-Louis dans l'Isle par M. Fléchier », ce que ne dément nullement l’édition authentique ; celle-ci nous fournit en plus la date « dans l'Isle de Notre-Dame à Paris, le 25 août 1687. » Pour le texte imprimé je me borne à reproduire celui de Migne (Orateurs sacrés !) :
1. Le Panégyrique de saint Louis est à la page 196 de l'édition princeps in-4 de 1696. J'aurais pu le citer d'après celle-ci et avec l'orthographe que donna Fléchier, ce qui n'aurait pu qu'accentuer les ressemblances déjà frappantes des copies, avec les retouches que ne manqua pas de faire l’orateur, quand il se mit en état de paraître devant la postérité. V. note g, p. 122.
Manuscrit de Grenoble.
Quand le coeur des Rois est entre ! leurs propres mains, et que Dieu par un secret jugement de sa prouidence ou de sa justice ?
les abandonne à eux-mesmes, hélas, c'est alors qu'enyurés de leur grandeur et eblouis de à leur fortune, ils s’oublient de celuy qui les a faits grands ; c’est alors qu'ils n'ont point d’autre regle de leur volonté que leur volonté mesme, qu'ils croient que tout ce qui leur plaist leur est permis, et que tout ce qui les flatte est deu à leur condition ; c’est alors qu'ils se font une loi de satisfaire leurs passions, et de jouir de tout ce qui peut contribuer à leurs delices, et tout cela d'autant plus volontiers que la facilité qu'ils ont de faire tout ce qui leur plaist et de joüir de tout ce qui les charme est entretenue de l'impunité et soutenue par les applaudissemens qu'ils reçoivent de toutes parts.
Quand le coeur des Rois est entre les mains des autres hommes, tout contribue à les corrompre ou 4 à les tromper.
Ils ne reçoiuent plus > que des flatteries dans leurs conuersa-
FLécmer, Mixe, t. xx, col. 728.
Lorsque le cœur des rois est dans leurs mains, et que Dieu par un secret jugement de sa providence ou de sa justice, les abandonne à eux-mêmes, hélas!
enivrés de leur propre grandeur, ils oublient celui qui les a faits grands ; ils n’ont d’autre loi ni d'autre règle de leur volonté que leur volonté même. Tout ce qui flatte leur désir, leur paroît permis; l'orgueil de la vie, les pompes du monde, les plaisirs des sens occupent toutes leurs pensées, et il est difficile qu'ils ne tombent pas dans les dérèglements ordinaires et inévitables à une condition éclatante, mais dangereuse, où les passions sont continuellement excitées par les objets et entretenues par les occasions, et où le penchant au péché est fortifié par la facilité de le commettre, et par l’impunité, quand on l’a commis.
Lorsque le cœur des rois est dans les mains des hommes, hélas ! tout conspire, ce semble, à les pervertir. La flatterie les corrompt, la politique les trompe, le mauvais conseil les préoccupe,
1. P. (Je désigne ainsi le manuscrit Phelipeaux)... est en leurs propres
mains...
2. P. ...secret jugement de sa justice, les abandonne... 3. P. ...éblouis de l'esclat de leur fortune... 4. P. ...à les corrompre et à les tromper...