MS. PHELIPEAUX
Quand Dieu commanda autrefois à Moyse et à Aaron de prendre des cendres dans leurs mains, et de les répandre devant Pharaon sur tout le peuple et sur toute l'Egypte, {ollite manus plenas cineris de camino et spargat illum Moyses in caelum coram Pharaone sitque pulvis super omnem terram Ægqypti, ce fut un signe des Justices, fléaux et punitions que sa Justice irritée vouloit exercer contre ces criminels,
Dieu fait aujourd’hui à peu près la même chose dans l’Église, il commande à ses prêtres et à ministres de prendre des cendres de dessus les autels : To/lite plenas manus cineris, et qu'après les avoir consacrées en quelque manière par leurs bénédictions, ils les répandent sur la tête de tous les chrétiens.
Mais cette cérémonie est bien différente de la première, car au lieu que Moïse et Aaron ne répandoient ces cendres que pour marquer la colère de Dieu, et que pour être en quelque façon le ministre et la consommation de sa justice, aujourd'hui on ne les répand que pour nous donner de l’espérance, que pour nous attirer toutes sortes de bénédictions, et nous faire avoir recours à sa bonté et à sa miséricorde, en nous inspirant les véritables moyens de le fléchir,
Un autre manuscrit (K. fr. 9637, f. :8g) contient une autrerédaction, mais qui retombe vite dans les autres. En voici le début :
Pour le jour des Cendres.
Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris. Souviens-toi, homme, que tu es poudre et que tu retourneras en poudre. (Dans la Genèse, Ch. III).
Ainsi Dieu, chrétiens, parla au premier homme au commencement du monde pour le châtier et l’humilier après sa désobéissance. Ainsi l'Eglise parle à un chacun de nous en particulier par la bouche de ses ministres dans la cérémonie des cendres. Ce furent des paroles de malédiction dans le sens que Dieu les prononça, mais ce sont des paroles de bénédiction dans l'intention et la fin pour laquelle l'Eglise nous les fait entendre. ...1
Ne faut-il pas voir dans ces divergences et dans ces ressemblances la preuve que Bourdaloue se répétait en termes presque identiques, et possédait à fond sinon absolument la forme de ses sermons, du moins le fond et le détail? IT semble n’avoir jamais été esclave de ce texte et l’avoir au besoin modifié, plus même que ne ferait un simple récitateur, Je ne pense pas, d’après les spécimens des débuts de ce Sermon pour le jour des Cendres, que les divergences puissent être mises sur le compte des copistes. [est difficile d’admettre que la forme la plus commune, tirée du ms. /oursanvault, sanctionnée en quelque sorte par les éditions clandestines et la majorité des copies, et celle que présente le ms. Phelipeaux, puissent être rapportées au même sermon recueilli de façons diverses par les copistes. Les retouches sont plus profondes et doivent, je crois, remonter jusqu’au prédicateur qui, sur son ancien fond soigneusement conservé, s’est appliqué à faire une espèce d'édition rajeunie. N’en faut-il pas dire autant de la plupart des discours retrouvés en double, triple ou quadruple rédaction aux diverses sources
1. Evidemment ces « leçons » diverses sont à comparer avec «l'édition
officielle » qui en confirme la valeur authentique, t. 11, p. 50: Sur La Cerémonie des Cendres.
LES INÉDITS CONSERVEÉS 101
explorées jusqu'ici ? Cette supposition expliquerait ces multiples exemplaires souvent en désaccord de détails, uniformes quant à la contexture des sermons.
Ces comparaisons par triptyques et même par leçons bien plus nombreuses mises en présence, peuvent être muluplées à foison. Il est plus intéressant et plus fructueux de chercher des passages qui ontleur (pendant», parmi les sermons imprimés, et à cet effet j’extrais du manuscrit de la Mazarine une sorte de paraphrase du psaume xxxvin, dont les versets 5 à 8 sont suivis pas à pas dans le développement d’un sermon sur la Mort. On la retrouve, non sans quelques différences atteignant le sens, au mercredi des Cendres, dans le sermon sur la Pensée de la mort®?. Les deux passages sont des plus intéressants à comparer :
Le prophete Roy demande à Dieu qu'il luy fasse connoître l'heure de sa mort. Toutes ses pensées et tous ses desirs se terminent à suplier Dieu de lui accorder cette grace. VNofum fac miht Domine finem meum. Ah ! quel bonheur pour moy, je ne saurois exprimer la joie que j'aurois si J'étois assez heureux de scauoir le comte et le nombre de mes iours, ef numerum dierum meorum quis est? Ah si ie le sauois ie saurois tout et ie ne demanderois plus rien a connoitre, ut sciam quid desil mihti? ie sçay mon Dieu que vous sauez tout, vous connoissez mes pensées touts les replis de mon cœur et tous les momens de ma vie, ecce mensurabiles posuisti dies meos, r'auoue que vous estes tout et que ie ne suis rien, e{ subslantia mea quasi nihilum ante le. Toutes choses s’abiment deuant vous, toutte cette pompe, cet eclat, cette galanterie, tout cela n’est que vanité, verumlamen uniuersa vanilas, omnis homo uivens. L'homme se propose de belles choses et fait de beaux proiets, il fait de belles entreprises, mais tout cela passe incontinent, verumlamen tn imagine pertransit homo. Si cet homme n’arriue pas à ses pretentions, si ses desirs sont frustrés, il a beau s’inquieter et se troubler, tout cela est inutile, sed frustra conturbatur, 1 a beau amasser des tresors et des richesses, l'incertitude de la vie ne luy doit causer que de la crainte, ne sachant
1. C’est ainsi que de part et d'autre est expliqué, dans un sens différent (et à faux du reste), le texte : ul sciam quid desil mihi.