‹ Bourdaloue: Histoire critique de sa prédication d'après les notes de ses auditeurs et les témoignages contemporains (volume 2)Chapitre 60 sur 367 · P. 12 de l'édition princeps, t · texte numérisé non relu

P. 12 de l'édition princeps, t

pas qui seront ses heritiers ny quel usage ils feront de ses biens, thesaurizal et ignorat cui congreget. Ce sont, messieurs, les sentimens du prophete roi.

Le texte officiel, édité par Bretonneau, est plus long :

Et voilà, mes chers Auditeurs, le secret admirable, que David avoit trouvé, pour tenir ses passions en bride, & pour conserver, Jusques dans le centre du monde qui est la Cour, ce parfait détachement du monde où il estoit parvenu ? Que faisoit ce saint Roy? Il se contentoit de demander à Dieu, comme une souveraine grace, qu'il luy fist connoistre sa fin; Votum fac mihi Domine finem meum: & qu'il luy fist mesmes sentir combien il en estoit proche, afin qu'il sçeut, mais d'une science efficace & pratique, le peu de temps qui luy restoit encore à vivre : £{ numerum dierum meorum quis est, nt sciam quid desit mihi. I ne doutoit pas que cette seule pensée, il faut mourir, ne dust suffire pour éteindre le feu de ses passions les plus ardentes. Et en effet, ajoustoit-il, vous avez, Seigneur, réduit mes jours à une mesure bien courte, Ecce mensurabiles posuisti dies meos ; et par là tout ce que je suis et tout ce que je puis desirer ou esperer d’estre, n’est qu'un pur néant devant vous, ÆT substantia mea tanquam nihilum anle le. Devant moy ce néant est quelque chose, & mesmes toutes choses: mais devant vous, ce que j'appelle toutes choses se confond & se perd dans ce néant; & la mort que tout homme vivant doit regarder comme sa destinée inévitable, fait generalement & sans exception, de tous les biens qu'il possede, de tous les plaisirs dont il jouit, de tous les titres dont il se glorifie, comme un abysme de vanité; Verumtamen universa vanilas emnis homo vivens. L'homme mondain n’en convient pas, & il affecte mesmes de l'ignorer ; mais 1l est pourtant vray que sa vie n’est qu’une ombre, & une figure qui passe: Verumlamen in imagine pertransit homo. I se trouble; & comme mondain, il est dans une continuelle agitation, mais il se trouble inutilement, parce que c'est pour des entreprises que la mort déconcertera, pour des intrigues que la mort confondra, pour des esperances que la mort renversera: Sed & frustra conturbatur. se fatigue, il s'épuise pour amasser & pour thésauriser; mais son malheur est de ne scavoir pas mesmes pour qui il amasse, ni qui profitera de ses travaux ; si ce seront des enfants, ou des étrangers; si ce seront des héritiers reconnoissans, ou des ingrats; si ce seront des sages, ou des dissipateurs: Thesaurisat & tgnorat cui congregabit ea. Ces sentimens dont le Prophete estoit rempli & vivement touché, réprimoient en luy toutes les passions, & d’un Roy assis sur le throsne en faisoient un exemple de modération.

Un autre passage, qui dans le manuscrit vient immédiatement à la suite, sans points de suspension, mais doit être un extrait pris un peu plus loin au cours du même sermon, se reconnait aussi, à une certaine distance, dans ce discours imprimé sur la Pensée de la mort. Lisons-le d’abord d’après le manuscrit :

Palvis es el in puluerem reuerteris. C’est par le souuenir de la mort que vous détruisez les passions pour n’auoir plus ces desirs dereglez, cette passion enragée ! de se venger. Il ne faut que vous inviter à venir à ce tombeau, vent et vide, venez et voiez le Lazare, venez auares qui brulez d’une cupidité enragée d’auoir du bien, qui estes endurcis et insensibles à la misere des pauures, veni el vide, venez et consideres ce cadavre. Voiez-vous cet homme qui etoit si riche, le voiez-vous bien ? voiez la pauureté où il est reduit. Où sont toutes les richesses qu’il a amassées auec tant de soin ? il n’a plus qu'un suaire qui le couure. Le voilà qui sera bientôt rongé des vers, vent et vide, venez et voiez cet homme qui étoit du grand monde, qui etoit idolatre de la grandeur, qui auoit l'ambition de s’eleuer par dessus tout le monde, qui estoit rempli de ialousie ne pouuant souffrir personne au dessus de luy. C'estoit un homme qui estoit considéré de touts les grands, qui estoit en passe d'estre tout, le voiez-vous ou la mort l’a borné ? Je vous attends icy, mesdames. Venez donc voluptueux qui aviez tant de passion pour cette beauté, tant de complaisance pour cette personne dont l'entretien et la compagnie vous charmoint (sic) ? venez à l’ouuerture de ce tombeau, entrez là dedans. C’étoit une personne bien faite. Elle estoit jeune, spirituelle, belle, galante, vent el vide, voiez-vous ce visage hideux ? Voiez-vous ces yeux enfoncés, voiez-vous cette tête pourrie # ? Voilà où se terminera cette beauté que vous idolatrez. Tant il est vray que la pensée de la mort rend nos passions vaines, les borne dans les sentimens qu’elles excitent et a l'égard de soy et à l'égard d’autruy.

[ n'y a quela mort, dit le prophète, qui fait tout bien connoître, elle tient la balance en main pour bien mesurer toutes choses, elle fait rendre à chacun tout ce qui lui appartient. Mors sola ius aequum est generis humanti. Medittons donc serieusement sur la pensée de

{. Mot fréquent chez Bourdaloue. V. p. 106, note 1. . Cette orthographe est ordinaire dans le ms. Tournemeulle.

3. Ilest aisé de reconnaitre ce même passage repris et inséré dans le sermon cité plus bas, au chap. 1v, sur la Préparalion à la mort.

la mort, nous y apprendrons à ne faire tort à personne, nous verrons que toute la grandeur du monde, la pompe et le brillant, n'est rien. Nous y apprendrons à ne point faire le rebut d’autruy.

Je l’ay dit de bonne foy, dit Ezechias f, ecoutez-moi dans le milieu de ma course : ego dixi in dimidio dierum meorum. Je say ce que c’est que du monde ? et ie connois ses grandeurs 1e scay ce qu'il y a de beau et de galand, mais 1e n'y trouueray jamais mon Dieu. Non videbo Deum meum in lerra viuentium. Ah l'je ne veux plus la compagnie des creatures, leurs regards me sont insipides : non adspiciam hominem altra. Jamais ie n'y trouueray du repos, 1l ny a que confusion et inquiétude, e£ habitatorem quielis : ie l'auoüe, ie periray bientost, n'ayant plus de posterité ny de suite, lie ne me soucie plus du monde, j'en faits autant de cas qu’un berger qui quitte sa loge pour aller a ses brebis, generatio mea ablata est et conuoluta est a me quusi tabernaculum pastorum. Ma vie se defile et se coupe aisement ainsi que le filet du tisserand, praecisa est velut a texente vita mea. C'est pourquoy ie ne cesseray, mon Dieu, de soupirer apres vous, neditabor ut columba. Ah, mes yeux, prenez pour votre partage des torrents de larmes, ou plutost vous estes tout secs, toute l'humeur se desseche a force de regarder le ciel, attenuati sunt ocult met suspicientes in caelum 3; mon Dieu, ie n’en puis plus, le courage me manque, ie perds l'esprit et la parolle, ouurez vous mesme vôtre bouche et parlez pour moy. Domine vim patior, responde pro me : ïe ne veux plus estre que dans la douleur et dans l'affliction etant priué de vôtre presence : recogitabo tibi annos meos in amaritudine animae meae. Cest ainsi mon Dieu, que ie veux estre dans le monde, c’est ainsi que ie reçois de grand cœur les corrections que vous me faittes, affin d’estre animé de vôtre esprit et de vôtre vie.

Domine st sic vivitur el in talibus vita spiritus met corripies me el viutficabis me : el voilà pourquoy la paix que ie puis aucir dans le monde n’est que de l'absinte et de l’amertume, ecce in pace mea amariludo amarisstma, et vous auez, mon Dieu, été si rempli de bonté pour moy qu'après auoir oublié mes pechés vous m’auez reuré du siècle ou ie courois risque de me perdre {u autem eruisti animam meam ul non perirem, protecisté post lergum tuum

l. Ms. dit Ezechiel. C'est la prière du roi Ezechias. 1s., xxxvIm, 10-21.

?. Tournure souvent employée par Bourdaloue. Cf. Sermons inédits,

p. 143, note 5.

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