‹ Bourdaloue: Histoire critique de sa prédication d'après les notes de ses auditeurs et les témoignages contemporains (volume 2)Chapitre 68 sur 367 · SON DOUBLE BUT · texte numérisé non relu

SON DOUBLE BUT

La nécessité de satisfaire à ce plan devait coûter parfois à Bretonneau de la peine et du travail. Il ne songe pas à le dissimuler. S'il a à sa disposition les écrits mêmes de lorateur, il n’en est pas plus à l’aise. Il n’a pas le droit, comme jadis Bretteville, d’aller prendre atlleurs ce qui dans les papiers à éditer ne se plie pas assez aux séries de sermons qu'il doit fournir. L'auteur du recueil facuce des Essais, qui puisait à toutes les sources, avait pu, au défaut d’un commentaire sur l'évangile de tel dimanche, cherché d’abord en vain dans les copies de Giroust ou d’Anselme, le demander à un sermon de l’abbé Boileau ou au besoin le faire de toutes pièces. Brelonneau n'avait pas cette ressource, s’il voulait tenir sa ligne d'éditeur fidèle, du moins de cette fidélité au sens large que le double des publications de sermons lui permettait de garder. |

Le dessein de tirer des ouvrages d’un prédicateur de quoi perpétuer auprès des fidèles et des prédicateurs l’'uülité de son enseignement d'autrefois, n’amenait aucunement à concevoir une édition « historique » des sermons. Non seulement on ne se souciait guère de reproduire le discours exactement comme 1l avait été dit, d'en garder à la postérité la date et les circonstances, mais l’objet même, presque la nature du sermon, se trouvait modifié. Le prédicateur avait paru devant un auditoire concret, déterminé, et avait dû restreindre à ce cercle et à tel jour un effort individuel. Dès qu’il s’agit d'étendre à la postérité le fruit de cette prédication, ce sont, non pas purement d’autres hommes, mais les hommes, sinon l’homme en général, que le discours devra atteindre. De là une sorte de déformation que léditeur, comme d’instinct, travaillât-il sur son œuvre propre, va imposer à cette parole qui change d'horizon.

Tel mot, telle expression, très topique ce Jour-là, cesserait d’avoir sa raison d’être. Pour continuer de servir, il faudra que le trait vise un de ces défauts

de nature qui se peuvent rencontrer chez tous. On lui donnera donc une portée plus générale. Mais il faut changer la manière de le lancer, et pour cela retoucher peut-être tout un paragraphe. La tentation est de procéder par généralisation des termes eux-mêmes et aussi par suppression. Car, à celte époque surtout, qui voulait admettre que le train quotidien ou le terre à terre de la vie et des intérêts particuliers pt valoir la peine d’être consigné pour la postérité? Le moraliste avait, par office, abordé ces mille exemples de détail et ces allusions aux choses du jour, parce qu’il fallait prendre corps à corps cet auditoire et répondre à ses indigences spéciales ; mais en vue des autres hommes, ne fallait-il pas s’en tenir aux défauts qui sont de lespèce humaine, ne fallait-1l pas, pour élargir la sphère du bien à produire, étendre aussi l’auditoire et ne le plus borner à quelques individus ? Comment, dans un livre, ne pas abstraire de si modestes détails ? La tendance à ces suppressions existait certainement à celte époque et elle dura longtemps, témoin les lettres de Bossuet publiées par les Bénédictins en 1778, tronquées et abrègées par le retranchement de maint renseignement individuel qui semblait indigne d’être conservé.

Tout ce qui, en somme, ne pouvait servir à l’édification ou à l'instruction des deux classes de lecteurs visées (les prédicateurs et les âmes pieuses), et les deux classes au fond n’en faisaient qu'une,

car on ne favorisait la lecture, le «sermon à domicile », que comme un pis-aller, — tout ce qui n'offcait point un caractère permanent et universel, élait presque fatalement effacé. Entendue de Ja sorte, la fonction d’éditeur supposait donc une hHdélté moins exacte que celle dont nous concevons aujourd'hui lidée.

Toutelois, même réduite à cet objet d'offrir aux prédicateurs des modèles et aux âmes pieuses, une lecture d’édification, la fidélité commode des éditeurs avait encore des limites et aussi des degrés divers.

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