SA FIDÉLITÉ RELATIVE
Sans parler de l’auteur lui-même, qui usait largement du droit de reviser et de retoucher son œuvre, ceux mêmes qui publiaient les sermons dont le soin leur avait été commis, s’accordaient plus ou moins vaste carrière, suivant l’état des manuscrits dont ils héritaient et leur point de rédaction, suivant aussi les scrupules de leur conscience en matière de propriété littéraire. Tel se faisait un mérite, et à bon droit, de. laisser sans exorde un sermon pour lequel il n’en avait pas rencontré dans les manuscrits de auteur. Ainsi agissait du Jarry publiant les sermons de Fléchier :
On n'a point trouvé, écrivait-1l d’un sermon sur la résurrection, l'exorde de ce Sermon ; mais on n'a pas crû qu'il fût à propos d'y en substituer un autre ; & on a préféré au soin de supprimer ce qui manque, l'exactitude et la fidélité à le donner au public tel qu’il est 1,
Ainsi fit Bretonneau à l’égard de l’un des sermons de son premier volume des Mystères, celui du lundi de Pâques, dont il écrit dans l’avertissement
On a délibéré si l’on mettroit le sermon du Lundy de Pasques au rang des autres, parce qu'il est imparfait: mais on a conclu qu’il ne falloit pas l’obmettre, ni le déplacer : et l’on a jugé mesme que le public seroit bien aise d’avoir cette preuve de la fidélité avec laquelle on luy donne les Sermons du Père Bourdalouë.
Nous lui devons acte de cette déclaration, mais sans conclure trop vite à des scrupules d’éditeur moderne.
D’autres éditeurs du même temps, sinon tous, du moins en leurs préfaces, attestaient qu'ils navaient rien ou presque rien modifié. Par exemple lanonyme qui, en 1797 publiait à Lyon les sermons du P. Soanen, un « des quatre évangélistes » de lPOratoire, affirmait les avoir lui-même « transcrits sur l’original » et non sans peine, Car, ajoute-t-il :
Nous pouvons dire que ce travail nous à beaucoup coûté, par la difficulté de débrouiller le manuscrit, que le grand nombre des ratures et la finesse des caractères sembloient rendre indéchiffrables.
1, V..-plus haut, p. 60.
Cependant nous en sommes venus à bout, & ces Sermons, st l'on excepte quelques inversions de phrases qu'il a fallu changer, quelques mots qu'il a fallu corriger, n’ont été ni mutilés ni altérés.
L'abbé du Jarry, déjà cité, n'avait point dû s'imposer ce travail, puisqu'il rend témoignage du soin avec lequel l’évêque de Nimes avait classé ses papiers
Comme parmi les qualitez de nôtre Orateur, remarque-t-il, il avoit celle d’un grand ordre, on en a trouvé beaucoup dans ses Ecrits, &
il y a beaucoup plus de plaisir que de peine pour celui qui en Îles faisant imprimer s’est vû obligé de les relire.
Cette attestation nous laisse espérer, et elle voulait sans doute faire entendre, que du Jarry n’a point mis du sien dans cette édition des Sermons de morale de Fléchier.
Bourdaloue avait reçu de son général en 1694, comme nous le verrons en son lieu, l'invitation de publier ses sermons, que le P. Thyrse Gonzalez souhaitait voir se répandre ainsi par toute la France, et même traduire en latin à l'usage des étrangers. C’était la suite peut-être de l’espèce de mise en demeure que venaient d'imposer les éditions subreptices. Le prédicateur laissa-t-1l en mourant une édition déjà préparée et dans quelle mesure ? Bretonneau parle peu de son travail en présentant sa première série. Il rappelle seulement, pour la déprécier encore, l'édition clandestine parue du vivant de l’orateur et réprouvée par lui :
Ce sont icy, dit-il, ses vrays sermons, & non point des copies tmparfatles telles qu'il en parut, il y a plusieurs années. Il les désavoüa hautement, & avec raison. II y est si défiguré qu'il ne devoit plus s'y reconnoistre.
Nous retrouvons la formule consacrée des désaveux du même genre. Le nouvel éditeur n’y ajoute rien. Aucune confidence sur sa part de labeur dans la publication officielle et authentique qui est son œuvre. Il semblerait, à s’en tenir à cet avis, que les quatre années ont été dépensées aux « abregez qui sont à la fin » de chaque
volume ‘, Le plan toutefois était dessiné pour ce qui devait suivre, car Bretonneau continue :
Les deux Avents & le Caresme qu'on donne dans cette premiere édition seront suivis des sermons sur les Mysteres, sur les Saints, sur la Vocation religieuse & sur divers sujets de Morale.
La phrase est à regarder de près, car on y voit que dans sa première exploration des papiers de Bourdaloue, l’éditeur avait déjà remarqué les sermons de vêtures et les exhortations aux religieuses, au point d’en constituer une classe à part. Cependant il n’était pas encore question pour lui des Dominicales qui semblent ici représentées par les Sermons sur divers sujets de morale. Sans doute Bretonneau vit seulement dans la suite qu’il lui restait, après le Carëème, l'Avent et les Mystères, assez de sermons pour en composer une série embrassant les dimanches de l’année. Mais dès sa première préface, — in cauda venenum, — la fin de la phrase exposant son dessein ne laisse pas d’être inquiétante, quand il nous donne cet avertissement :
Quoyque dans plusieurs sermons du Caresme, il n’adresse pas la parole au Roy, il les a néanmoins presque tous preschez à la Cour, mais à d'autres jours el sous d'autres Évangiles.
Voilà qui offrirait déjà matière à des réflexions alarnantes, car ces transpositions d’évangiles ou de Jours liturgiques ne vont guère sans des retouches, du moins à l’exorde. De plus, si la préface des Mystères, signalant une preuve de très grande fidélité dans la publication telle quelle d’un sermon incomplet ?, pouvait corriger cette impression, l'avertissement des Dimanches réveille toutes les inquiétudes. L'éditeur, à la fin de son introduction aux
Panégyriques, avait promis une suite.
|. Malgré la date de 1707, il n'y avait pas quatre ans écoulés ; la date de revision du censeur est plus voisine de la mort de Bourdaloue, v. plus bas, p. 192. Sur les « 130 sermons » explorés alors. V. p.207, note d.
2, V. plus haut, p. 131.
Il reste, dit-il, des Sermons à faire paroistre pour les Dimanches de l’année.
C'était lPannonce d’une «suite et fin. » Aussi au moment où paraissaient, en 1716, les trois volumes in-octavo des Sermons pour les Dimanches, Bretonneau, qui croyait bien conclure par là son travail d’éditeur, commencé depuis la mort de Bourdaloue, c’est-à-dire depuis près de douze ans, nous met enfin au courant de ses principes et du labeur que lui a coûté son œuvre. Encore ne promet-il point d'entrer dans le détail. Ecoutons sa demi-confidence :
Je ne prétends point, en finissant toute l'Edition ! des Sermons du Pere Bourdalouë, rendre un compte exact des soins qu’elle a dû me couster... Comme la grande reputation du Pere Bourdalouë luy attiroit de continuelles occupations au dehors, :/ n'avoit aueres eù le loisir de retoucher luy-mesme ses Sermons & d'y mettre la derniere main. C’est à quoy j'ay tasché de suppléer; & par une assiduité assez constante au travail, je suis enfin parvenu à faire paroistre un cours de Sermons pour loute l’année.
Avec la complaisance d’un touriste arrivé au sommet, Bretonneau regarde en arrière la montée parcourue. Il faut noter son exclamation satisfaite : «Je suis enfin parvenu à faire paroître un cours de Sermons pour toute l’année. » C'était donc bien là son unique rêve et le terme de ses efforts, auquel 1l croit alors avoir atteint. Il va donner des avis dans cette préface sur la façon d’imiter cet «excellent modèle », car, dit-il, «il a gasté beaucoup de prédicaleurs » qui, sans avoir «ni la vivacité & l'imagination, ni le nom & l’authorité, ni les qualitez exterieures & la voix du Pere Bourdalouë », ont maladroitement essayé de copier « ou son stile diffus & periodique, ou ses façons de parler dont plusieurs luy estoient partüculieres, ou cette rapidité dans la prononciation qui l’emportoit de temps
1. 1] faut reconnaitre cependant que Bretonneau écrit à la fin de cette même préface : « Je prepare encore un recüeil, non plus de Sermons, mais d’Exhortations. » — Ce « non plus de Sermons » est à noter.
en temps & qui entrainoit avec luy ses Auditeurs. » Nous aurons à revenir sur ces Caractéristiques de Bourdaloue et à examiner si celles au moins qui ne sont pas liées au débit, ont laissé dans l'édition des traces suffisantes. Attachons-nous maintenant à l'éditeur. Il donne de Judicieux conseils à la partie pour ainsi dire principale de son public, c’est à dire aux prédicateurs, pour les instruire à «user avec connoissance & avec précaution » de la «lecture des Sermons du Pere Bourdalouë. » Selon lui ils doivent surtout y chercher la science de la composition, apprendre à envisager un sujet ré de l’évangile par ce qu’il a « de vray, d'instructif, de touchant & qui est plus à la portée de tout le monde », apprendre à diviser, à prouver de façon plutôt évangélique que par des arguments académiques, mais par des preuves «sensibles », répondre aux objections et ne laisser aucun nuage dans une exposition dogmatique éclairée par un ordre méthodique. Quant aux tableaux de mœurs, y éviter le double écueil « d'un detail trop populaire & trop familier, & d’une peinture trop vague et trop superficielle. »
Tout cela demandait à être souligné. Il y a chance en effet pour nous d’y rencontrer, sinon toutes les qualités de Bourdaloue, au moins l’idée que s’en faisait son éditeur et qu'il a dû vouloir mettre en relief en publiant les sermons de son confrère. Constatons une fois de plus qu'il ne perd point de vue les €orateurs » pour qui il préparait cette publication. Aussi fait-il le départ entre les mérites, en un certain sens incommunicables de son auteur, les dons personnels, comme le feu, l’action, Pélévauon de Bourdaloue qui ne sont ni accordés à tous n1 universellement requis, et les qualités essentielles, imdispensables à quiconque veut «annoncer utilement la parole de Dieu. » Car, ajoute-t-il, «de quelque maniere qu'on l'annonce, il est toujours necessaire de faire un bon choix du sujet... de l’accommoder à l'Evangile, etc... » On voit donc par le tableau que trace Bretonneau quelle conception
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il a des « perfections de la vraye éloquence », qu’à ses yeux Bourdalouë posséda « dans un poinct éminent. » C’est pour les rendre accessibles à une imitalion intellhigente qu'il a voulu ressusciter cet orateur.
Mais il n'oublie pas la seconde fin que nous avons constatée plus haut comme l’un des objets de cette édition. Il la trouve même plus aisée que l’autre à atteindre sûrement :
S'il ne sert pas toujours à former de parfaits predicateurs, dit-il, il servira par ses enseignements, pleins de vérité & de pieté, à édifier les fidelles & à former de parfaits chrestiens.. .. On ne s’égarera jamais en le prenant pour guide dans le chemin du salut,
Et faisant allusion au mot de saint Paul, defunctus adhuc loquitur ‘, l’éditeur constate que Bourdaloue,
…. tout mort qu’il est, ne cesse point de prescher aussi efficacement & aussi utilement sur le papier, qu'il preschoit autrefois dans la chaire.
Il s’applaudit donc de n’avoir laissé « rien perdre d’un homme qui pensoit si solidement sur les matières de la religion, & qui les traitoit avec tant de force & de dignité. » Cette estime de Bretonneau pour son auteur nous donne bien à croire qu’il a mis tous ses soins à son travail, et même qu'il n’a eu garde de se substituer, quant au fond, au prédicateur qu’il voulait faire revivre. Mais sans prendre trop à la lettre une complaisance bien naturelle dans un labeur dont il n’est point tenté de diminuer l’importance, nous avons droit de craindre cependant que, les yeux fixés sur son idéal d’éloquence, il n’ait écarté tout ce qui ne cadrait pas assez avec les qualités maîtresses qu'il appréciait surtout, soit dans tous les orateurs, soit dans le prédicateur particulier qu'il éditait. Il est certain que Bretonneau n’était pas étranger à ce
1. Hebr. x1, 4. Fide plurimam hosliam Abel, quam Cain obtulil Deo... et per illam defunctus adhuc loquitur.
genre de préoccupations, et qu'il ne s’en cachait pas. Témoin ce début de son avertissement en tête de ses
Panégyriques des Saints du P. de la Rue ‘:
Après avoir donné au public les Sermons du Père Bourdaloue, et ceux des Pères Giroust et Gheminais, je ne croiois pas devoir jamais me rengager dans un pareil travail. Car c’est un travail, et de quelque manière qu'en jugent les personnes qui n’en ont point fait l'épreuve, c’est un travail beaucoup plus pénible qu'il ne semble lêtre. En produisant au jour les Sermons d'un Prédicateur célèbre, on devient responsable de sa réputation et il la faut soutenir sur le papier telle qu'il l’a acquise dans la chaire : ce qui n'est pas un petit ouvrage.
L’aveu est éloquent. Bretonneau, pour «soutenir » sur le papier la renommée du « roi des prédicateurs et du prédicateur des rois», n’a-t-il pas eu peur « d’un détail trop familier et trop populaire? » N'est-il pas à craindre que, dans cette intention, il n’ait voulu rectifier et équilibrer son « stile diffus et periodique » ou atténuer « ses façons de parler particulieres ?» Car encore faut-il que les quelque douze ans consacrés dans les soins de cette édition « à Putilité publique et à Pédification des ames » aient été passés à autre chose qu’à transcrire ou faire transcrire des discours prêts à porter au censeur des livres. On peut en croire Bretonneau, quand il nous dit que Bourdaloue Cn’avoit gueres eu le loisir de retoucher luy-mesme ses Sermons. »
Mais en quoi consista donc au vrai celte € assiduité assez constante au travail », qui dut ainsi suppléer à ce que n'avait pas fait Pauteur? Dans quelle mesure Bretonneau mit-il « la dernière main » à cette œuvre, à ses yeux inachevée?
C’est ici que se pose, et il le faut bien, la grave question, toujours à débattre, de la fidélité de Bretonneau, éditeur de Bourdaloue. Il est déjà regrettable que le problème soit