‹ Bourdaloue: Histoire critique de sa prédication d'après les notes de ses auditeurs et les témoignages contemporains (volume 2)Chapitre 83 sur 367 · UN ÉLOGE COMPROMETTANT · texte numérisé non relu

UN ÉLOGE COMPROMETTANT

L'étude de la pièce qui nous occupe n’a guère modifié celle position, sinon pour me faire pencher davantage encore en défaveur de Bretonneau.

L’exactitude «intégrale » du fond, l'authenticité du style que déjà je renonçais à défendre, sont certainement plus ébranlées encore par le document, qui fait un tel éloge de sa facilité de plume et de son aisance à s'adapter à tous les genres, soit pour remanier une œuvre existante, soit pour combler de toutes pièces une lacune, sive per vacuum incederet, sive premeret vestigia singulorum.

Je tiens donc pour un confirmatur des déductions auxquelles j'étais parvenu, la connaissance de cette pièce qui, postérieurement communiquée, ne m’a coûté que la peine de linsérer en son lieu, sans modifier les solutions déjà adoptées. Elle m'a conduit pourtant à atténuer, ce à quoi de nouvelles lectures m’avaient amené déjà, le défi que J'avais fait de distinguer, parmi les auteurs édités par Bretonneau, les divers styles de chacun. J'avais trop peu dit en effet que la phrase, la syntaxe, le mouvement et l'allure varient d’un auteur à Pautre ; mais je mantiens que la langue est tellement la même chez tous, que l'argument incriminé de ceux qui se rassurent sur la faiblesse oratoire de Bretonneau, pour croire à la parfaite authenticité de son édition de Bourdaloue, en reste aussi caduc. Bien plus, Péloge décerné à la « virtuosité » de l'éditeur, qui, capable de se mettre dans la peau, ou dans les « vêtements ! » de son auteur, au risque de Île transformer en croyant s'adapter à lui, est, à mon sens, la plus grave conclusion à déduire de cet inquiétant passage.

J'avais insinué cette aptitude de Bretonneau, comme une crainte, car elle m'avait effrayé : J'oserais désormais presque la formuler en accusation explicite, appuyée sur ce dangereux panégyrique. |

Qu'on me laisse montrer cependant, pour bien affirmer

|. Ita sinqulos vestivil... ul non alienam vestem induere viderentur:

que je ne justifie point Qun siège fait d'avance », que cette page nécrologique ne contient presque rien que. ne nous ait déjà dit plus ou moins nettement Bretonneau lui-même. Remarquons d’abord que la source originelle ne peut être que lPaveu, complaisamment répété par lui, ou du moins dans l'entourage et intra muros, — quoiqu'il ne s’en cachât point dans ses préfaces, — de ses habiletés d’éditeur aussi laborieux que fidèle, fidelis idemque laboriosus, fidèle, bien entendu, suivant la notion plus que large qu’on avait alors des devoirs de l'éditeur. Il était plus qu'un interprète, celui qui publiait l'œuvre d'autrui, car il se substituait le plus souvent à son auteur, sous prétexte de le mettre en scène, s'imposant seulement la loi de ne dire que ce « qu’il croyait que l’auteur eût dit. » Quand on demeurait dans ce très large cercle, on pouvait créer ou transformer à loisir, en s’imaginant que l’auteur eût fait ainsi, et l’on était en règle sur la probité littéraire, on était fidèle interprète de la pensée du mort.

Est-il rien de plus candide à cet égard que l’exposé du programme que s’est tracé en 1747 le P. Fellon, pour rajeunir le Traité de l'Amour de Dieu, ou, comme il dit, «tirer » saint François de Sales, « cet auteur inimitable, de son langage suranné qui rebute », tout en lui conservant (son style personnel qui charme. » Voilà qui semble un problème bien étrange. La recette est facile à notre éditeur. Le bon saint qui avait «le goût de notre langue, mais. le goût de son siècle..…., selon l’usage reçu de son temps, descend dans des détails et particularités qui rendroient maintenant le style bas. » Contre cet inconvénient, voyons le remède. Le mal exige simplement «qu'on substitue souvent le genre à l'espèce pour soutenir la dignité des matières, et la noblesse du discours !.»

N'est-ce point là uné réflexion digne de précéder de

1= Traité de l’amour de Dieu, ete. Nouvelle édition. Paris, Guérin, 1747, 4vol. in-12. Cf. Bibl. de la Compagnie de Jésus, t. mr, col, 632, n° 9.

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