UN ÉLOGE COMPROMETTANT
six années le discours de Bufton sur le style? Mais pour arriver à ce secret de ladaptation, il est un principe général à tenir. Comme saint François forgeait des expressions (qu’on ne peut plus supporter, mais qui sont vives et naturelles et expriment bien ce qu’il veut dire, » il faut, pour «remplacer ces expressions, sans leur rien ôter de leur force », s’aviser d’un stratagème que recommande le P. Fellon :
J'ai mis pour ainsi dire, écrit-il, le saint à ma place, ou plutôt Je me suis mis à la sienne, et j'ai fait ce qu'il m'a paru qu’il auroit fait lui-même, s'il avoit vécu dans le siècle que nous vivons, ou plutôt si dans le siècle qu'il a écrit, on avoit parlé notre langue comme on la parle aujourd’hui.
Pourquoi être surpris qu'à une époque où ces méthodes sont professées aussi naïvement, on admire la fidélité et l’industrie d’un éditeur qui a l'adresse de se glisser, comme le fit sans doute Bretonneau, « à la place » des divers auteurs, dans lesquels il sait insérer, sans disparates choquants ni heurtés, les pages qui lui semblent réclamées pour rendre à l’œuvre totale son uniforme teneur ? Il est malaisé, disait le goût d'alors, qu'un auteur soit toujours été égal à lui-même ; mulla sunt, non eodem deducta filo ; il est impossible que les liaisons et les transitions voulues ne fassent point défaut : là où elles manquent, là où l’œuvre paraît fléchir, n'est-il pas du devoir de léditeur « fidèle » de corriger ces défauts, y dût-1il mettre du sien ? L'important est qu’il soit assez heureux et adroit pour que le raccord reste invisible, et que la pièce rapportée paraisse de la même main. Bretonneau à remporté sans doute de ces triomphes, et on le félicite avec chaleur de son habileté. Voilà ce que je découvre dans ce diplôme d’éditeur fidèle et industrieux, qui lui est ici officiellement décerné, et voilà aussi à quoi m'avait amené l’observalion patiente, et sans idée préconçue, des faits et des raisons. Je tiens donc pour une garantie en faveur de la méthode d'investigation, rigoureusement scientifique, à
laquelle je me suis attaché, le plein accord entre les idées que je m'étais faites de la fidélité très relative de Bretonneau et le portrait que trace de lui notre document.
On peut montrer de plus qu'il n’y a rien dans cet éloge qui ne fût équivalemment connu, pas même cette alarmante révélation sur la « fabrication » des parties de discours nécessaires à la perfection de l’œuvre oratoire éditée. J'ai cité, en effet, dans la Revue de Lille du mois de septembre 1900, l’aveu, très atténué mais significatif, de Bretonneau, sur les lacunes qu’il avait été amené à combler dans son édition de Giroust ! :
Comme il s’attachoit bien plus aux choses qu'aux paroles, dit-il de l’orateur qu’il édite, et qu'il se contentoit de tracer légèrement sur le papier les points capitaux sur lesquels il avoit à parler et de les bien méditer ensuite dans lui-même, on a retrouvé plusieurs endroits à retoucher, parce que la diction y étoit peut-être un peu trop négligée.
Malgré la litote & un peu trop » embarrassée qui termine cette phrase de l'Avertissement de l’Avent, reconnaître qu'il a fallu travailler sur le canevas « légèrement tracé » d’un orateur se contentant de méditer ses discours, c'est en avouer beaucoup. Que disait de plus Péloge latin accordant à Bretonneau le mérite d’avoir au besoin fait de toutes pièces les passages qui lui paraissaient utiles, et poli ceux où la diction était insuffisante, nonnunquam partes oralionum integras aut limare castigando aut supplere Jabricando ? Bien plus, les exemples cités en ce même article, mettant en regard des spécimens du texte de Giroust tiré des manuscrits, les endroits parallèles tels que les à transformés lédition, sont, à mes yeux, des preuves aussi concluantes que le témoignage des amis et admirateurs de Bretonneau.
Si l’on objecte que cette attestation enthousiaste accentue peut-être outre mesure le labeur ou l’habileté de son héros,
l. Le Plagiat dans la prédication ancienne, 1. c., p. 1034, et tirage à pan ip 180,1"