LES EXORDES SUPPRIMÉS
préparer un nouveau début, parfois aussi une autre conclusion. |
Un des inconvénients du système adopté par l’éditeur fut donc de nous priver ainsi d’une certaine somme de pages, que nous n'avons guère chance de recouvrer, sinon grâce aux copies du temps.
Voici, à titre de simple exemple entre bien d’autres, le commencement inédit d’un sermon, prêché devant le roi, durant un des carêmes de la cour au vendredi de la quatrième semaine, sur la Préparation à la mort. I est extrait du manuscrit d'Abbeville, et bien que diversement traité et abrégé ? il se retrouve dans Bretonneau, celui-ci a préféré comme exorde un autre développement. C’est d'autant plus étonnant que, sitôt après l’Ave du texte d’Abbeville, on lit avant la division, cette phrase très caractéristique, adressée au roi : « Sire, je n'ai point d'autre sujet que celui d'hier qui est de la préparation à la mort, etc... »
Or on peut se demander comment Bretonneau, assez avide de donner dans ses quatre premiers volumes les sermons prêchés devant Louis XIV, a laissé passer cette occasion. Cette disposition eût dérangé son plan liturgique. L'année où il fut prêché, au vendredi avant la Passion, le sermon sur la Préparation à la mort, contenu dans le manuscrit d’Abbeville, continuait le sujet de la veille. L'éditeur eût donc imprimé deux sermons sur la même matière. Or pour les prédicateurs qui doivent acquérir lédition, 1l faut varier les sujets. D'ailleurs, la place au vendredi, est déjà occupée : Bourdaloue a laissé sans doute un sermon d’une autre station de la cour que l'éditeur ne veut pas perdre, se résignant plutôt à sacrifier l’exorde que nous recueillons 1c1.
{. V. plus haut, p. 103, note 3.
2. Il ne comporte que trois points dans l'imprimé, contre les quatre du manuscrit.
Manuscrit d'Abbeville, #, 161-168. —
Pour le Vendredi de la quatrième semaine.
Feria 6a Dominicae quartae.
Domine, veni et vide, et lacrymatus est Jesus. Les Juifs qui étoient près de Marthe et de Madelaine
qui conduisoient le Fils de Dieu au sépulcre du Lazare, lui dirent : Seigneur, venez el voyez, et alors il pleura. (En saint Jean, chap. 19e).
Il n’y a rien, messieurs, de si mystérieux dans l’homme que les larmes, soit dans leur principe, soit dans leur origine, soit dans leur sujet, soit dans leur excrétion, soit dans la considération de leur usage et de leur fin, C est un mystère dans la nature que la philosophie n’a jamais pu pénétrer, et sur lequel, après toutes ses considérations, il ne lui reste presque point d'autre science qu'une conviction et un secret aveu de son ignorance. Mais si les larmes d’un homme sont quelque chose de si mystérieux, que devons-nous penser des larmes d’un Dieu, qui n’étoit sujet à aucune foiblesse et qui ne souffroit que ce qu'il vouloit souffrir, qui ne s’attristoit que par raison, à qui rien même ne pouvoit être surprenant, et à qui par conséquent 1l sembloit être impossible de pleurer. Il a pourtant pleuré, chrétiens, et PEvangile nous le représente aujourd’hui versant des larmes sur le sépulcre du Lazare. Æ{ lacrymatus est Jesus. Les Pères de l'Eglise et les interprètes ont bien de la peine à nous dire quelle fut la cause de ces larmes. Les uns prétendent qu'il nè pleura aujourd’hui dans cette occasion que par un pur effet de la nature et de l’amitié qu'il avoit pour le Lazare et ce fut le sentiment des Juifs qui assistèrent à ce spectacle et qui s’écrièrent: Æcce quomodo amabat eum. Voyez comme il Paimoit. Mais comment le Sauveur du monde auroit-1l pu pleurer le Lazare mort, lorsqu'il l'alloit ressusciter. Les autres disent que le Fils de Dieu déplora pour lors la condition générale de tous les hommes et cette nécessité rigoureuse qui les obligeoit tous à mourir. Mais pourquoi, dit saint Augustin, l’auroit-il déplorée, sachant que c'étoit l’ordre de son Père, et qu'il en étoit glorifié ? Quelques-uns croient que ce ne fut que pour joindre ses larmes avec celles de Marthe et de Madelaine et pour prendre part à leur affliction ? Mais pourquoi auroit-il pris part à leur affliction dans le même moment qu'il leur alloit rendre leur frère qu'elles avoient perdu ? -
Disons, chrétiens, disons que les larmes du Fils de Dieu vont plus haut et ne lui faisons point verser des larmes si précieuses sur de si peuts sujets. Disons que le Fils de Dieu pleura sur le Lazare dans