‹ Bourdaloue: Histoire critique de sa prédication d'après les notes de ses auditeurs et les témoignages contemporains (volume 2)Chapitre 95 sur 367 · LES EXORDES SUPPRIMÉS · texte numérisé non relu

LES EXORDES SUPPRIMÉS

la même vue pour laquelle’il fut Aïer 1 touché de compassion, Ou plutôt, disons que le Fils de Dieu, n'ayant pas aujourd’hui de quoi être touché, il se laisse vaincre à quelque chose de plus funeste et de plus affligeant, qui non seulement l’excite à la compassion, Mais qui lui tire même les larmes des yeux. En effet, chrétiens, je vous dis hier que nous tombons dans deux grands désordres et c’est ce que J'appréhende, Messieurs. Le premier, c'est qu'on peut se rendre aimable la mort, lorsqu'il n'y a que de la crainte pour elle, et le second, c'est que craignant la mort, comme nous faisons, nous reconnoissons que le dernier de nos soins est de nous y préparer. N'avoir que de la crainte pour la mort, ce fut hier le sujet de la compassion du Fils de Dieu, mais n'avoir point de prévision pour la mort et ne s y point préparer, c'est aujourd'hui le sujet de ses larmes.

Plaise à Dieu que les larmes de sa compassion puissent tirer de nos cœurs des larmes de componction. C’est ce que je demande au Saint-Esprit par l’intercession de Marie : AvE.

SIRE, je n'ai point d'autre sujet que celui d'hier qui est de la préparation à la mort, parce que l'étendue qu'il doit avoir est si grande que, quoique Je le traite de différentes manières, je ne lui donne pas aujourd’hui toute la force qu'il devroit avoir. Je fais donc con«ister la préparation à la mort en quatre choses tout à fait considerables, la persuasion de la mort dans la vigilance contre la mort, etc...

J’ai cité d'autant plus volontiers cet intéressant exorde, ainsi que plusieurs morceaux du même sermon, que ces extraits nous fournissent du «Bourdaloue authentique », négligé par Bretonneau. Une remarque me semble aussi de mise, sur ce curieux début. Si j'avais été réduit, par l’absence de toute attribution, et sans le secours du sermon parallèle de l’édition, à conjecturer l’auteur de ce morceau d’après les caractères intrinsèques, J'avoue que J'aurais été tenté de latiribuer à Mascaron, au moins autant qu’à Bourdaloue. Plusieurs des sermons identifiés de Pévêque de Tulle et d'Agen ont bien cette allure à la fois précieuse et pédante, et il n’est point jusqu’à la division quadripartite qu'il affectionne, qui n’eût été de nature à m'égarer. On voit, pour le répéter ici, combien sont peu solides

|. La veille se lisait l'Evangile dela résurrection du fils de la veuve de Naïm, contenant les mots misericordia molus.

les conclusions appuyées uniquement sur des raisons aussi subjectives et incertaines que ces caractéristiques prétendues d’un auteur. Il suffirait d’ailleurs de chercher quelque peu, surtout parmi les exordes non imprimés de Bourdaloue, pour en reconnaître plusieurs de même facture. Ces espèces de problèmes où l’orateur propose SUCCESSIvement les diverses interprétations des Pères, sans lui être exclusivement propres, se rencontrent assez souvent chez lui, pour mériter d’être regardés comme un de ses. procédés. On peut ranger dans cette classe d’exordes parmi les modèles de ce genre de développements, le début du sermon pour la Commémoration des morts”, et il ne manque point de passages analogues. Néanmoins ces ressemblances ne suffiraient point à nous rassurer, et la meilleure garantie que nous avons affaire à une page bien authentique de Bourdaloue, c’est le parallélisme du sermon manuscrit avec l’imprimé ?.

1. Tome vi, p. 446 et suivantes. V. Les Phases du sermon de Bourdaloue pour le jour des Morts. Revue de Lille, juin 1900.

2. Je ne puis qu'indiquer les éléments de cette comparaison, mais elle serait à faire en détail, comme un moyen de contiôler les différences qui séparent le texte, tel qu'apparemment il fut dit, de la revision que lui a fait subir l'éditeur, qu'il ait été Bourdaloue lui-même ou Bretonneau.

Assurons-nous d'abord, par la similitude des divisions et par les incipit de chaque partie, que nous sommes en présence du même sujet.

Les trois premiers points sont ceux de l'édition, sauf, bien entendu, les divergences inévitables entre le texte revu et les copies recueillies au vol, toujours fort différentes de l'œuvre imprimée. Les « inciprt » mêmes sont ideutiques. Ainsi, éd princeps in-8, t mt, p 473: « C'est par la persuasion... » Cependant, pour le second et le troisième point, les termes diffèrent, bien que l'idée concorde de part et d'autre.

II P. au lieu de: Qui le croiroit, chréliens, qu'on püt trouver un préservalif...,p. 415, on lit f. 163: « La grâce, chrétiens, a ses secrels.»

T° P, 426, l'imprimé donne : « Se faire de la vie même comme un apprentissage de La morl...n'est-ce pas non-seulement un paradoxe...» Le manuscrit porte : « D'abord, chréliens, celle proposition ne vous surprend-elle pas...»

Le début de l'imprimé, tiré de l’évangile du xve dimanche après la Pentecôte, (résurrection du fils de la veuve de Naïm}), avait dûù, dans le carème à la cour, dont ce sermon du vendredi de la quatrième semaine, . tiré du manuscrit, est l'écho probable, être le sujet du jeudi. Ce serait à cet évangile que se rapporteraient les mots : « Ce fut hier le sujet de La

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Le quatrième point, ajouté dans le manuscrit, a été

prêché ailleurs encore par Bourdaloue, ainsi qu’en témoigne

le fragment suivant, que j’extrais comme type de la crudité d'expressions et d'images devant lesquelles ne reculait pas, même à la cour, l'orateur qu'on à donné comme froid et purement abstrait. Il faudra rapprocher ce morceau de passages analogues de Giroust.

Ah! chrétiens, la grande règle (la science de la mort)! Et si voulez eviter les actions criminelles, charnelles, corrompues, scandaleuses et inutiles, ah, ne cherchez point d'autre chose que cette règle. Ne vous attachez pas à d’autre pensée qu’à la pensée de Ja mort, et pour vous le montrer, souffrez que je vous dise de même que les juifs dirent au Fils de Dieu sur le tombeau du Lazare, vent et vide: Seigneur, venez et voyez, de même permettez-moi que je vous conduise jusqu à un tombeau et qu'en vous faisant voir un spectacle triste, émouvant, et en vous exposant le souvenir de la mort, permettez-moi de vous dire ces deux paroles, vent el vide, venez et voyez. Et je n'appréhende pas que ces paroles ne puissent vous guérir. Vous donc qui êtes possédés de la passion d’orgueil et d’ambition, qui vous ôte tout sentiment d'amour pour Dieu, vous que la dureté du cœur pour les pauvres rend insensibles et impitoyables à leur misère, vent el vide, venez et voyez. Vous qui êtes insatiables des cupidités de la terre, et qui êtes engagés dans une restitution du bien d'autrui, vent et vide ; vous qui êtes infatués de l'amour d'une créature, et qui perd votre âme et votre fortune et votre honneur, vent et vide, venez et voyez. Car si vous comprenez bien ce que veulent dire ces deux paroles, voilà la source de tous les bons mouvements qui (p. 167) peuvent naître dans votre cœur. Et si vous ne le concevez pas, il faut qüe nous en fassions encore 1 la peinture. Quand le Fils de Dieu fut proche du tombeau du Lazare, il dit: tollite lapidem, ôtez cette pierre qui couvre ce tombeau, Ah, dit

compassion du Fils de Dieul et le thème fut sans doute la Crainte dela mort, apparemment le sermon même des Dominicales, t x1, p. 89.

Le quatrième point commence par ces mots : « Je remarque que la vie chrétienne et raisonnable consiste particulièrement en trois choses (affections, desseins, actions) (F. 166, verso). La science de la mort est la grande règle pour perfectionner tout cela. »

|. Elle est faite dans le sermon sur la Pensée de la mort, mercredi des Cendres, t. 11, p. 18. Cf. plus baut, p. 103, le passage parallèle tiré du ms. Tournemeulle.

saint Chrysostome, le grand médecin qui guérit la corruption d’un

corps mort et qui Res la pourriture du LENS Tollite lapidem,

levez, levez cette pierre et détrompez-vous de ce que vous croyez être une dame chrétienne qui a été recherchée et tant flattée par sa

beauté, et qui a tant causé de scandale. Cette jeune personne qni à

malheureusement aimé le monde plus que son Dieu, /ollite lapidem,

levez celte pierre; la voyez-vous maintenant? La connoissez-vous ?

Voyez-vous comme ce sein est toul fourmillant de vers? Vent et vide. Venez ouvrir cet autre tombeau et voyez cet homme qui

n’avoit point d’autre passion que son propre intérêt, et qui immoloit

tout à son avarice, lollite lapidem. C'étoit un homme de fortune

comme vous, c'étoit un homme de pouvoir et de crédit comme vous : : tollile lapidem. Le voyez-vous messieurs? Voyez-vous celte nudilé

horrible où le tombeau l’a réduit? Que sont devenus tant d’honneurs

et de richesses qu'il a volés? Tollite lapidem. Venez, grands de la

terre, venez, vous qui ne vous contentez pas d'être élevés dans ce

rang d'honneur et qui voudriez vous élever presque à la qualité de dieux. Venez et voyez. C'étoit un seigneur de marque, c'étoit un

grand homme de cour et plus grand que vous. Le reconnoissez-vous maintenant? Voyez-vous jusqu'où le tombeau l'a pourri? Voyezvous comme 1] a borné tous ses desseins et où toute sa grandeur est réduite? Vent et vide. Il semble que la mort ait enveloppé toute sa

gloire dans la confusion et tous ses brillants dans les ténèbres.

Et c’est pour cela qu'il est dans le tombeau, sans faire sortir un

rayon ni un éclat de cette ancienne lumière, mais qu'il n’en sort qu'une pourriture et une puanteur qu'il répand sur tous ceux qui

ont été les objets de son affection. Tandis donc que vous ne mesurez les grandeurs du monde sur cette grande règle qui est la mort, elles vous paroissent grandes, mais approchez-les de la mort et elle vous paroîtront incontinent ce qu'elles sont. Juges de la terre, mesurez toutes vos actions sur toute autre chose que sur la mort, elles vous paroîtront Justes, mais si vous les mesurez sur la grande règle de la mort, elles vous paroîtront a et indignes même de vous. Tout le reste nous trompe, messieurs, et 1l n’v a que le tombeau et la cendre qui ne déguise point....

... On dit que Philippe, roi d'Espagne avoit coutume de ne rien faire qu'il ne réglàt sur la mort. On dit que Hugues de Saint-Victor ne voulut jamais être, pour le même sujet, sans son habit de religion ; mais combien de chrétiens font d'actions qu'ils n’ont jamais appliquées sur la grande règle de la mort !

Il est impossible de multiplier davantage les passages dont les suppressions faites dans l’édition nous eussent,

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