DANGER DES PARALLÈLES
logique passionnée de Bourdaloue, comme l’éloquence plus libre de Bossuet «livrait un combat à outrance avec son auditoire { », au risque de lasser ou de décevoir ceux
1. Il faut avouer que ce mot ne se rencontre point dans les lettres de la marquise. Feugère qui le cite (p. 151) n'indique point de source et se contente de dire : « C'est encore à Mme de Sévigné, juge exquis, malgré des préférences quelquefois exclusives, qu’on attribue ce mot :« M. Bossuet se bat à outrance avec son auditoire; tous ses sermons sont des combats à mort, » Les réflexions qu’ajoute le savant critique sont très justes, mais dans le parallèle qu'il y joint pour faire ressortir la différence de méthode des deux lutteurs, il a peut-être tort de trop insister sur cette phrase : « Comme lui (comme Condé) il (Bossuet) trouble, il étourdit, il culbute l'adversaire : ce sont de grands coups qui étonnent. Personne au xvrre siècle n'était mieux fait que Bossuet pour comprendre, pour admirer et pour louer dignement Condé. » Il ne faut pas oublier en effet l'espèce de mécontentement que souleva l'oraison funèbre de Condé par Bossuet chez les contemporains, presque fâchés que Turenne y ait été trop compris et admiré. On sait par les lettres de M" de Sévigné l’histoire du parallèle, qui faisait dire à Bussy, écrivant de loin et sur des rapports qui reflètent l'opinion : « Comme j'ai oui parler de l'oraison funèbre qu'a faite Monsieur de Meaux, elle n’a fait honneur, ni au mort, ni à l'orateur. On m'a mandé que le comte de Gramont, revenant de Notre-Dame, dit au Roi qu’il venoit de l’oraison funèbre de M. de Turenne. » (Sévigné, t. vi, p.33.) Madame de
‘ Sévigné disait elle-même : « Le parallèle de Monsieur le Prince et de
M. de Turenne est un peu violent... » Enfin Corbinelli mande à Bussy : «Le parallèle... n'est pas de votre goût, à ce que j’ai vu dans votre lettre; il n'est pas non plus de celui des connoisseurs de ce payÿs-ci; et je pris l’autre jour la liberté de dire à Monsieur de Meaux qu'il auroit pu ne pas le pousser jusques à la comparaison de leur mort. » A quoi l’exilé de Chaseu répond : « Ce que vous avez dit à Monsieur de Meaux pourra peutêtre l'empêcher une autre fois de s’entêter de son ouvrage. » Cf. Sourches. Mémoires, t. 11, p. ?8.
Notre sujet n’est point d'expliquer ni de justifier le parallèle de Turenne et de Condé, même en rappelant que la disgràce des Bouillons, amenés par leur vanité à se mettre au-dessus des autres familles, peut fort bien être pour quelque chose dans ce mécontentemeut de commande. Pour rester dans la question Bourdaloue, je ferai seulement une réserve sur ce parallèle entre la méthode des marches savantes de Turenne et celle de notre orateur. Mieux que personne sans doute Feugère a analysé les procédés de Bourdaloue. Toutefois outre ce qu'il y a d'un peu forcé dans le « procédé » des parallèles, il faut toutefois reconnaître que cette page de son livre n'est point des plus justes. Le grand tort est surtout d'y comparer des orateurs qui ne sont pas du même ordre. Je ne crois pas que le parallèle en règle se puisse établir entre Bossuet et Bourdaloue, sans refuser quelque chose à tous deux. Pour n'être pas injuste envers l’un et l'autre, c’est à part et chacun selon le point de vue qui lui est propre qu'il les faut considérer. On risquerait, comme pour Condé, de donner trop à l’heureux génie de Bossuet, réservant pour ainsi dire à Bourdaloue la savante ordonnance, ce qui est faux. L'ordre statique et l'ordre dynamique s'opposent, mais ne se comparent pas ; et