ÉLOGE INDIRECT DE LOUIS XIV
Ceux de vos Peuples qui ne sont pas d'un caractere à s’instruire par la lecture des Miracles d’une vie si glorieuse, & qui n’en sçavent souvent que ce qu'ils en entendent dire à leurs égaux, quoy qu'ils eussent pû s’imaginer de la grandeur de V. M. ont pour ainsi dire trouvé un nouveau Roy, dans les loüanges qu’ils ont entendues, & en voyant de nouveaux sujets d’admiration pour eux, ils se sont sentis echauffez d’un nouvel amour pour V, M.
Ce serait faire la part trop belle à Bourdaloue de mettre en regard de toutes les fadeurs recueillies dans ce « mois du Mercure,» le panégyrique de saint Louis, avec les allusions ou louanges formelles qui s’y trouvent à l’adresse du roi, mais l’on est cependant mieux au point pour apprécier ces formules, quand on les replace dans leur vrai milieu. Autant elles semblent excessives et enflées, autant peut-être ont-elles pu paraître calmes et dignes, tout en attestant un enthousiasme qui était le ton obligé. Voici les principaux traits qui, dans le panégyrique prononcé à Saint-Cyr en 1687, me paraissent avoir le mieux leur date, et nous fournir, par suite, de quoi classer ce sermon dans la chronologie de l’œuvre oratoire de Bourdaloue.
Quis similis tui in fortibus, Domine, etc... C’est ainsi que parla Moyse, quand il vit l'éclatant miracle que Dieu par son ministere, avoit opéré en faveur des enfants d'Israël, les tirant de l'Egypte... Je me sers aujourd’huy de ces paroles pour faire l'éloge d’un Roy, qui par une heureuse & singuliere conformité non seulement avec Moyse, mais avec Dieu mesme, dont le zele l'animoit, a porté jusques dans l'Egypte ses armes victorieuses, s’y est rendu redoutable aux ennemis du nom chrestien, y a fait des miracles de valeur, aussi bien que de pieté pour la delivrance du peuple de Dieu... (t, vur, p. 122.)
Voulue ou non, la confusion qui put s'établir dans
l'esprit des courtisans accourus à Saint-Cyr, et dont aucun ne dut manquer de songer que ce roi ne füt Louis XIV, n’était pas assurément pour déplaire. Quelques autres endroits offrent aussi de ces équivoques probablement soulignées :
.... Pourquoy suis-je roy, adjoustoit-il (saint Louis) sinon pour faire regner Dieu, pour establir, pour maintenir, pour amplifier
l'Empire de Dieu ?... Or de là, mes chers Auditeurs, procedoit ce zéle admirable qu’il eût toûjours pour tout ce qui concernoit la gloire de Dieu & de son culte. De la ce zéle pour la propagation de l'Evangile, ce zéle pour l'integrité & l’unité de la foy, ce zéle pour la discipline de l'Eglise, ce zéle pour la reformation & la pureté des mœurs, ce zéle de la maison de Dieu qui le devoroit & qui luy faisoit regarder toutes les injures faites à Dieu, comme des outrages faits à luy mesme.…., (Ibid , p. 131.)
La façon même dont est développé chacun de ces points rend les allusions plus vraisemblables encore. Il est certain en tout cas que la mention faite de la «prétendue » pragmatique de saint Louis, que Bourdaloue, comme Bossuet! et bien des contemporains, croyait authentique, devait être agréable, surtout dans l’état des rapports avec Rome. Le 4 juin précédent, Bussy, qui en cela ne faisait point sa cour, avait écrit à propos de l'affaire des franchises, toujours en cause: « Les franchises sont odieuses quand elles vont à rendre les crimes impunis. Il est de la gloire d'un grand pape de réformer cet abus, et même de celle d’un grand roi de ne pas s’en plaindre?» Mais peutêtre Bourdaloue ne songeait surtout en glorifiant cette pièce apocryphe qu’à réclamer contre un abus en plein exercice, celui du cumul des abbayes :
Jay dit, zèle de la discipline de l'Eglise. Que ne fit pas saint Loüis pour la restablir dans le Clergé de France, & avec quelle bénédiction & quel succés n'y travailla-t-1l pas ? Un des scandales du clergé estoit dans ce temps malheureux la simonie: avec quelle authorité ne retrancha-t-il pas ce desordre, par cette celebre ordonnance, ou pragmatique sanction, que nous gardons encore comme un thresor,
“& que nous pouvons bien mettre au nombre de ses precieuses reliques, puisque c’est son ouvrage, & un des plus saints monuments qu'il nous ait laissez. L'abus des biens ecclésiastiques estoit, si Jose ainsi parler, l’abomination de la desolation dans le lieu saint :
1. V. mon article un Fragment inédit de Ledieu (Rerue d'histoire lilléraire de la France), 15 janvier 1900, p. 133, note ? et tiré à part, p. 8, note 2. |
2. Lettre de Bussy, 4 juin 1687, citée dans Clément, la Police sous Louis XIV, p. T4, note 2.