LE TEXTE DE FÉNELON
nos jours, les principales manifestations de cette opinion. On y verra la genèse de ce que je tiens pour une légende formée autour des Dialoques parus en 1718, sous l'influence surtout du portrait de Jouvenet, vulgarisé par les exemplaires du premier volume de l'édition Bretonneau, en vente depuis onze ans, quand les Dialogues furent connus du public.
1° Fénelon (date de composition, vers 1680 peut-être ! ; date de publication : 1718).
Son style est tout uni, il n’a aucune variété : d’un côté, rien de familier, d’insinuant et de populaire; de l'autre, rien de vif, de figuré et de sublime : c’est un cours réglé de paroles qui se pressent les unes les autres ; ce sont des déductions exactes, des raisonnements bien suivis et concluants, des portraits fidèles, en un mot c’est un homme qui parle en termes propres, et qui dit des choses très sensées. I faut même reconnaître que la chaire lui a de très grandes obligations ; il l’a tirée de la servitude des déclamateurs, il l'a remplie avec beaucoup de force et de dignité, Il est très capable de convaincre ; mais Je ne connais guère de prédicateur qui persuade et qui touche moins, Si vous y prenez garde, il n'est pas même fort instruit; car outre qu’il n’a aucune manière insinuante et familière, il n’a rien d’affectueux, de sensible, Ce sont des raisonnements qui demandent de la contention d'esprit, Il ne reste presque rien de ce qu’il a dit dans la tête de ceux qui l'ont écouté ; c’est un torrent qui a passé tout d’un coup et qui laisse son lit à sec Pour faire une impression durable, il faut aider les esprits en touchant les passions: les instructions sèches ne peuvent guère réussir. Mais ce que je trouve le moins naturel en ce prédicateur est qu'il donne à ses bras un
1. Je n éprouve aucun embarras à accepter la date proposée dans le livre de feu M. Ch. Revillout, bien qu'il y soit parvenu en supposant que le second dialogue visait Bourdaloue. Les preuves de détail tirées de la langue et autres allusions sont assez nombreuses pour justifier la conclusion indépendamment de la base de cette enquête, et l’on peut admettre que dans le portrait de fantaisie tracé par l'ennemi des sermons appris par cœur des traits ont pu être pris à Bourdaloue, ce que je ne crois pas nécessaire de concéder. Du reste peu importe la date de composition puisque le livre qui eût eu besoin du contrôle des contemporains, n’a paru qu'après Bourdaloue, et surtout après l'œuvre de Jouvenet. Le seul témoignage intéressant serait celui d'un critique appliquant la page de Fénelon, connue Sous le manteau, avant le tableau de 1704. Fleury aurait dû être ce critique, si le trait « des yeux fermés » avait une base historique,
LA THÈSE DU SECOND DIALOGUE To
mouvement continuel, pendant qu'il n'y a ni mouvement, ni figure dans ses paroles. A un tel style il faudroit une action commune de’ conversation, où bien il faudroit à cette action impétueuse un style plein de saillies et de véhémence, et la rendre moins uniforme. Je conclus que c'est un grand homme qui n’est point orateur.
L’interlocuteur B. répond, à une phrase du personnage A. sur l'effet d’un regard jeté à propos :
Vous me faites souvenir que le prédicateur dont nous parlions a
d'ordinaire les veux fermés : quand on le regarde de près, cela choque.
A. C'est là qu'on sent qu’il lui manque une des choses qui doivent animer son discours,
B. Mais pourquoi le fait-il ?
A. Il se hâte de prononcer et il ferme les yeux parce que sa mémoire travaille trop.
B. J'ai bien remarqué qu’elle est fort chargée : quelquefois même il reprend plusieurs mots pour retrouver le fil du discours. Ces reprises sont désagréables et sentent lécolier qui sait mal sa leçon : elles feroient tort à un moindre prédicateur.
A. Ce n’est pas la faute du prédicateur, c’est la faute de la méthode qu'il a suivie après tant d’autres,
Cette réffexion a semblé décisive à plusieurs critiques. De ce que Fénelon par l’organe de ces personnages anonymes, combat ici la thèse du sermon appris par cœur, on à cru pouvoir affirmer que l’orateur dépeint par lui comme ramassant en sa personne les défauts de cette méthode, était nécessairement un portrait idéal, dont les divers éléments pouvaient avoir été pris sur le vif en différents prédicateurs du temps, et pour une bonne partie empruntés à Bourdaloue. C’est fort possible ; il reste cependant une grave difficulté que je ne veux pas dissimuler, dussé-je troubler la quiétude de ceux pour qui il est certain que Bourdaloue n’a pu être visé par Fénelon. Je ne suis pas aussi rassuré sur la pensée et l'intention de l’auteur des Dialogues. Ce peut bien être en effet de Bourdaloue que Fénelon a voulu tirer le portrait. [l voyait en lui, sans doute, le représentant attitré