RAISONS TROP INGÉNIEUSES DE FEUGÈRE
Comment Feugère n’a-t-1l pas vu que le prétenda accord de pure rencontre qu'il déclare invraisemblable entre le portrait de Fénelon (déjà très gratuitement accordé ressemblant) et la «tradition vulgaire », ne pourrait faire preuve que si, de cette tradition, nous connaissions des manifestations et des origines distinctes du passage des Dialogues. Isolée à ce point, la page de Fénelon, loin d'autoriser des traditions existantes, aurait besoin d’être corroborée par d’autres témoignages, cherchés en vain. I faut donc conclure au contraire que, jusqu’à démonstration de l’existence de cette tradition, nous sommes pleinement fondés à la tenir pour une interprétation gratuite d’un texte incertain. Il eût été plus conforme à la vrale méthode historique de chercher les bases et les manifestations de cette tradition, que d'essayer, dans une intention excellente, pour justifier Bourdaloue de la critique de Fénelon, de tourner en mérite oratoire une attitude aussi spéciale :
Cette habitude, ou, si l’on veut, ce travers de Bourdaloue, qu'il faut sans doute attribuer à un trop grand effort de la mémoire et à une crainte excessive des distractions extérieures qui auraient pu rompre le fil du souvenir, nuisait-il sensiblement à l'effet de ses discours ? Je n’en suis pas persuadé, et je n'ajoute pas sur ce point une foi entière à la critique un peu chagrine de Fénelon. Fermer les yeux est naturel à tout homme qui poursuit intérieurement un raisonnenement rigoureux et complexe. Et même cette manicre d’être ne convenait-elle pas assez bien à ce juge libre et hardi des mœurs contemporaines, qui frappait, nous le verrons, d’une main sévère et rude princes et courtisans, nobles et prêtres, tout le monde, sans rien craindre et sans vouloir regarder sur qui tombait ses coups. Îl en est des yeux fermés de Bourdaloue comme du bandeau de la Justice : la clairvoyance intérieure n’en est que plus redoutable. Dans ces parties morales où le prédicateur disait des vérités à tous sans ménagement et à « bride abattue », l'auditeur éprouvait.le double effroi qu'inspire
la pénétration lucide que rien ne trompe, et la force aveugle que rien n'arrête 1.
OT