LES REDITES PARTIELLES
comme de véritables chrestiennes 1; en cela fondées, disent-elles qu'on ne doit jamais juger mal de son prochain, étant éloquentes sur ce point de morale autant qu’on le peut estre, parce qu’elles y sont intéressées. Car, disent-elles, il n’est jamais permis de faire des Jugemens téméraires et tous ces jugemens là sont téméraires. Téméraires, répond saint Augustin, je le nie ; ils peuvent estre faux, mais non pas téméraires, car dès là que vous me donnez une juste occasion de les produire, du moment que vous donnez ces libertés criminelles à cet homme; que vous entretenes ces commerces scandaleux, que vous hantes cette compagnie décriée dans le monde, que vous fomentes cette amitié que l’on connoist vous estre toujours pernicieuse ; que vous paroisses toujours en public auec le mesme luxe dans vos habits, la mesme immodestie dans vos gestes pour ne pas dire la mesme effronterie dans toutes vos manières, dès là vous autorises mes jugemens et des là je pretends qu’ils ne sont pas temeraires.
Bretonneau, qui sans doute avait changé pour en atténuer la crudité, la répétition instante du mot prostituée, a-t-1l trouvé trop violentes les applications que lon rencontre dans nos manuscrits ? Le fait est qu'il ne les a point conservées, du moins dans le sermon pour la feste de Sainte Magdelaine.
Cependant nous pouvons être sûrs d’avoir dans notre manuscrit un passage authentique de Bourdaloue, et il se rencontre dans lédition officielle une page que lon imprimerail sans peine parallèlement à cette satire. Ce n’est point au panégyrique de sainte Madeleine qu'il la faut prendre, mais dans celui de saint Etienne :
Car pour continuer à faire de cet éloge nostre instruction particuliere, prétendre estre à couvert de la medisance sous un autre voile que celuy de l'innocence ; esperer que les hommes nous épargneront, tandis que nous ne marchons pas dans les voyes droites ; croire qu'on excusera nos vices par la consideration de nos personnes : c'est nous flatter, Chrestiens, & nous méconnoistre. Fussions-nous les Dieux de la terre, on nous jugera, & s’il y a du foible en nous, on nous
condamnera. Il n’y a que la probité & la probité reconnuë, qui puisse estre au dessus des discours & des jugements du monde.
1. Le ms. P. porte ici: voudroient estre honorées comme des vestales.
Venons au détail, & développons ce poinct de morale si naturellement enfermé dans mon sujet. Ainsi, mes chers Auditeurs, prétendre, surtout dans le siecle où nous vivons, échapper à la malignité du monde par une autre voye que par celle d’une exacte & constante regularité, Pour une femme, par exemple, se persuader qu’elle pourra se donner impunément toute sorte de liberté, sans que lon pense à elle, ni que l’on parle d’elle; qu'il luy sera permis d'entretenir tels commerces qu'il luy plaira, sans qu'on en tire des consequences au préjudice de son honneur ; qu’elle aura droit d’avoir dans le monde des liaisons dangereuses & suspectes, sans qu'on ait droit de s’en scandaliser ; & que quoy-qu'’elle fasse, on sera obligé à ne rien croire, à ne rien soupéonner, à ne rien voir; ou plustost qu’on sera obligé à s’'aveugler soy-mesme pour la supposer reguliere & sage, n'est-ce pas une prétention aussi chimerique qu'injuste ? Cependant c'est la prétention de tant de femmes mondaines. On veut avoir tout le crédit de la bonne vie & toute la reputation de la vertu, sans qu'il en couste de se contraindre, ni de s'assujettir à aucune regle. Disons mieux : on veut avoir tout le credit de la vertu & de la bonne vie avec toute l’independance du libertinage & du vice. Ainsi verrez-vous des femmes engagées dans des societez que la charité mesme la plus indulgente ne peut excuser, ni favorablement interpreter, se piquer neanmoins d’estre exemptes de reproche, vouloir qu'on les estime telles, trouver mauvais qu'on n’en convienne pas, prendre à partie ceux qui en doutent & qui se malédifient de leurs actions ; & cela sous prétexte de l'obligation que Dieu nous impose de ne point juger. Obligation sur laquelle elles sont éloquentes, parce qu'elles y sont interessées, sans considerer que si ce principe avoit toute l’étenduë qu'elles luy donnent, les plus honteux desordres regneroient tranquillement dans le monde, puisqu'il n’y seroit plus permis d’en condamner les apparences, qui neanmoins en font tout le scandale, & que les apparences ainsi authorisées en fomenteroient les plus pernicieux effets. Mais ce sont, me direz-vous, des jugements temeraires qu’on fait de moy ; & moi je prétends que ce sont des jugements raisonnables, prudents, bien fondez. Ils peuvent estre faux : mais dans la conduite peu circonspecte que vous tenez, ils ne peuvent estre teme-
raires L...
Malgré la précaution prise par l’orateur, avant d’insérer, au panégyrique de saint Etienne, ce développement d’un «point de morale si naturellement enfermé dans son