MASSILLON ET SÉRAPHIN EN
fait indéniable, l’insuccès de l’orateur du carême royal de 1699, le P. Séraphin, mis en regard du véritable triomphe remporté par Massillon, inconnu la veille à Paris, mais se révélant d'emblée à l’Oratoire de la rue Saint-Honoré, le critique pose le problème et y répond :
La station du carême de 1699, écrit-il..., se distingua... par un double évènement, bien propre à déchaîner les langues et les gazettes : l'échec du prédicateur de la cour, la vogue du jeune oratorien débutant dans l’église de sa congrégation. Pourquoi cette différence ? Pourquoi le P. Séraphin, si prôné jusqu'ici, cher au roi, vanté des beaux esprits, est-il délaissé? Pourquoi Massillon, inconnu la veille, devient-il tout à coup célèbre et entre-t-il de plain pied, comme s'exprime un de ses biographes, dans la gloire qui le suivra jusque devant la postérité ?
S'il n'y avait là qu'une question de mode ou d'engouement, l'arrêt aurait été depuis longtemps repris et cassé ; le problème ne vaudrait pas la peine d’être étudié.
Le débat est plus haut et de plus de conséquence. Il s'agit de l'existence et de l'avenir de la prédication même, de ce qu'elle doit être pour réaliser son programme, avec le plus de fruit possible : instruire, convertir et sauver. Deux méthodes étaient en présence, absolument opposées, mais l’une et l’autre chaudement patronnées et fortement appuyées.
La première consiste à traiter le discours sacré comme tout autre discours ; quelle que soit la sublimité du fond, la transcendante de la doctrine, on tâche de s'y appliquer, en suivant les règles de Part et du bon goût, à n'être ni bas dans les expressions, ni désordonné dans les arguments, ni grotesque dans le pathétique. On soigne son style, on pèse ses preuves ; on creuse ses idées, on divise sa matière ; on l’arrange avec des proportions convenables ; on veille à toutes les exigences de la composition.
Dans la seconde manière, on prêche à l’apostolique, « à la capucine », le mot est encore de Saint-Simon 1 ; on s’abandonne à tous les mouvements d’une conviction chaleureuse, à tous les élans d'un zèle enflammé ; on suit sa veine, on vole partout où le sujet et l'imagination emportent ; on dédaigne des ornements superflus ; on
1. À la Cordelière, disait-on encore : nous avons vu p. 424#, que le mot est plus ancien que Saint-Simon; on sait d'ailleurs que cet écrivain est un de ceux qui ont le plus renouvelé de vieux mots tombés en désuétude et
que bon nombre de ses créations sont des résurrections. Cf. Préface des Mémoires, t. 1, p. XIV.