LE NATUREL DE BOURDALOUE
On en a veû de ce caractere, Mesdames ; & si ce sont des exemples rares, ce ne sont point des exemples imaginaires, ni supposez. On a veû de ces filles, de ces femmes de miséricorde, suivant l'expression de la sagesse 1, dont les charitez, ou plustost, dont les saintes prodigalitez n’ont jamais manqué. Dans une fortune mediocre & bien audessous de leur naissance, elles ont toûjours trouvé des miseres à soulager : & par un miracle du Ciel, avec un pouvoir en luy-mesme très limité, elles pouvoient tout; elles ont tout entrepris, & tout execute. Leur memoire encore recente est en veneration parmi nous, & leurs noms consacrez par l’aumosne, seront éternellement écrits dans le livre de vie... (P. 57.)
Si la double conjecture se doit appliquer à Madeleine de Lamoignon, morte le 14 avril 1683 ?, et à M"° de Miramion, le 2} mars 1696”, il y aurait ici un indice pour dater approximativement celte exhortation.
Toutefois en ce chapitre où les dates nous manquent, ou du moins sont fort conjecturales, nous voulons surtout recueillir le souvenir de ces sermons trop inconnus qui nous montrent un Bourdaloue plus vrai et plus naturel que celui des sermons proprement dits. Peut-être l’éditeur, moins inquiet sur Ja réputation de Bourdaloue, puisqu'il s'agissait d'imprimer non des sermons, mais des œuvres oratoires d’un ton familier, y a-t-il usé plus sobrement du « polissoir. »
Nous ne pouvons parcourir, pour essayer de les dater, même par conjecture, les douze exhortations conservées par Bretonneau à titre de spécimens. Ce serait la matière d'une étude fort suggestive sur le dix-septième siècle dont elle nous révèlerait certains aspects. Signalons surtout la troisième exhortation, sur la Charité envers les prisonniers, qui, comparée avec un extrait analogue des œuvres de Fromentières, vaut la peine d’être mise en relief. Bien des traits communs y seraient à relever, sans qu'il soit néces-
1. Eccli. x, 10. Illi viri misericordiae sunt, quorum pielales non defuerunt. |
2, V. plus haut, p. 662.
3, V. plus haut, p. 4341.
870 BOURDALOUE ET FROMENTIÈRES
saire de conclure à une inspiration directe d’un des deux orateurs empruntant à l’autre. Même en admettant que le discours de Fromentières pour la Visite et le soulagement des prisonniers soit antérieur — et rien ne le dit —, ce n’est pas pour la comparaison de deux morceaux ayant pu influer Pun sur l’autre, qu’il faut rapprocher les exhortalions de Bourdaloue et de Fromentières. Ce serait surtout à titre d'exemples de la prédication réelle et familière du temps. Dans sa division même, Fromentières indique qu’il va traiter son sujet sans apparat. Après avoir rappelé, comme le fera Bourdaloue, que c’est Jésus-Christ qui doit être assisté dans les prisonniers, il continue :
Je ne veux pas aussi me servir d'autre motif pour exciter votre charité ; et si j'y ajoute quelque circonstance, ce ne sera que pour vous y faire voir deux choses : la première, qu'en quelque lieu que Jésus-Christ se trouve, il n’est jamais si misérable que dans la prison : In carcere eram ; et la seconde, qu'il n'y a par conséquent aucun lien où il doive être plus promptement & plus abondamment assisté : Et venistis ad me. C'est ce que je veux vous faire voir familièrement et en peu de mots. (Migne, Orateurs sacrés, t. vin, col. 1320.)
Ce discours ou mieux cette causerie familière de Fromentières, par le sujet et la façon de l’envisager, a des points de contact nombreux avec lPexhortation de Bourdaloue. Celui-ci traite trois points : l'exemple, le précepte de Jésus-Christ et les avantages attachés à cette pratique. Peut-être, appuyé sur la condamnation portée dans l'Evangile contre ceux qui ont omis cette œuvre de miséricorde, est-il plus rigoureux et plus pressant que Fromentières :
Dire donc, ainsi que nous l’entendons dire tous les jours : chacun a sa devotion ; mais la mienne n’est pas pour les prisonniers, c’est un sentiment peu chrestien, ou plustost, c’est un sentiment directement opposé à l'esprit du christianisme, Car il ne vous est pas libre d’avoir cette devotion ou de ne l’avoir pas. Il faut l'avoir, si vous voulez estre chrestiennes (p. 75).
L'obligation de secourir les prisonniers est incontestable, puisque c'est un des poincts essentiels sur quoy nous serons jugez de