‹ Bourdaloué: Histoire critique de sa prédication d'après les notes de ses auditeurs et les témoignages contemporainsChapitre 403 sur 475 · LA DÉVOTION AISÉE DU P. LE MOYNE · texte numérisé non relu

LA DÉVOTION AISÉE DU P. LE MOYNE

M de Toisy étoit une femme de très peu, mais de beaucoup d'esprit et d'honnête galanterie qui avoit trouvé le moyen de voir la compagnie la plus choisie, et, quand elle eut vieilli, de la voir avec autorité. On ne laissoit pas de s’en moquer ; mais avec tout cela elle tenoit son petit tribunal dans Paris, où l'élite de la cour ne dédaignoit pas d'aller. Son mari étoit mort. Le cardinal d'Estrées et toute sa famille la voyoient souvent ; les Noailles aussi qui lui firent leur cour avec tant de cajoleries, parce qu'elle étoit riche, sans enfants, et qu’elle ne croyoit pas ses parents dignes d'elle, qu’elle donna gros pour le mariage de la duchesse de Guiche, plus gros pour celui de la maréchale de Cœuvres, puis d'Estrées, et qu’enfin son testament fut pour la maréchale de Noailles, à peu de chose près 1,

Ces divers détails et le legs laissé à la Maison professe, et à la Mission du Canada, avec la clause d’être enterrée dans l’église des Jésuites, identifient à coup sûr cette dame de Toisy avec la destinataire de la préface de la Dévotion aisée du P. Le Moyne. De fait, à l’époque où parut ce livre (1652), veuve depuis deux ans, elle étaitbien, par ses relations, ses goûts, sa condition, tels que nous les décrit l’arucle du Mercure, l'héroïne cherchée par le P. Le Moyne. Très probablement, c’est à la mortdu P. LeMoyne(1671),sans doutele directeur de M" de Toisy, que celle-ci commença à s'adresser à Bourdaloue. Célèbre dès ses premiers sermons, notre prédicateur dut être choisi par elle tout aussitôt. Ce n’est là, il le faut avouer, qu'une hypothèse, mais vraisemblable, et peu importe du reste que nous découvrions un confesseur intérimaire, entre le P. Le Moyne et Bourdaloue, à qui, nous apprend la notice du Mercure, était confié «le soin de sa conscience depuis plusieurs années. » L'intérêt demeure dans la rencontre qui nous permet d'identifier cette pénitente de Bourdaloue, assistée par lui à sa dernière heure et l’allant précéder dans les caveaux de la Maison professe, avec la destinataire de la lettre préface qui précède et dédie le livre de la Dévotion aisée. L'historien du P. Le

1. Ed. de Boislisle, t, v, p. 413. Mme de Toisy, 23 mars 1703.

me

DÉDIÉE A M" DE TOISY 947

Moyne, le P. H. Chérot, dans son livre si plein de rapprochements savants sur le xvn° siècle, avait déjà remarqué, à propos de l'ouvrage de Le Moyne, la coïncidence entre le nom de la destinataire de la lettre et cette dame de Toisy dont parlent les lettres de Bussy. À coup sûr, il ne lui déplaira point de voir s’établir nettement un lien de plus entre son héros, le P. Le Moyne, et Bourdaloue dont il a également si bien mérité. Je me plais à renvoyer à sa très intéressante monographie de Le Moyne, pour l’analyse de cette lettre pleine d’allusions personnelles dont l’auteur de la Dévotion aisée faisait l'introduction de son ouvrage. Au seul point de vue du succès de ce livre, ce que nous savons de la « Philothée » à qui Le Moyne dédie son œuvre, de ses relations, de l'agrément de son salon, était déjà une garantie. Les comparaisons que le chapitre du P. Chérot sur la Devotion aisée a établies entre cette théorie de prétendu relâchement et la doctrine de Bourdaloue réputée plutôt sévère, n’en prennent que plus de sel et d’à-propos !.

Si les libéralités et les relations de la pénitente de Bourdaloue donnaient occasion au Mercure de rappeler le nom de son confesseur, c’est aussi à cause de la réputation du prédicateur que le cardinal de Noailles, ou plus probablement la princesse de Lillebonne, lui demanda le sermon solennel d’inauguration de Péglise des Bénédictines adoratrices de Charenton. La pensée d'établir une communauté religieuse sur les ruines de Pancien temple de Charenton commença d’être mise à exéculion en 1701. Le Mercure galant du mois de mai rapporte avec la cérémonie d'installation des religieuses et quelques extraits

1. Etude sur la vie et les œuvres du P. Le Moyne (1602-1671), par H. Chérot. Paris, Picard, 1887, ch. vin, p. 208 et suiv. On sait aussi que Desmarets fut le premier qui attaqua le livre de la Dévolion aisée, dans sa Lettre d'un ecclésiastique au R. P. de Lingendes (1652, ibid., p. 212). Le Moyne, dans la seconde édition de la Dévolion aisée (1668, ibid., p. 224), supprima «le nom de Mme de Toisy dans la lettre à elle adressée qui sert

de préface. »

Page 1