ARTICLE NÉCROLOGIQUE DU MERCURE
mais l’article officieux qui lui fut consacré dans le Mercure galant, tout au moins par un ami et partisan du P. de la Rue‘, est plus intéressant à citer, comme un témoin de ce que pensaient alors les contemporains du jésuite, et de ce qu’on pouvait affirmer à son sujet devant ceux qui venaient de l’entendre :
La mort, Lit-on dans le recueil de Donneau de Visé, vient de nous enlever un des plus grands orateurs qui ait jamais été, en la personne du Reverend Pere Lois Bourdalouë de la Compagnie de Jesus, & Predicateur ordinaire du Roy, qui mourut icy à la Maison Professe des Jesuites le 17 (lisez 13) de ce mois, âgé de soixante douze ans aprés avoir exercé le Ministere Evangelique à la Cour & dans cette grande Ville pendant trente-cinq années. C’est dans cet homme eloquent qu’on peut dire que cet art admiré qui faisoit regner autrefois Periclés & Demosthene sur l'esprit des hommes, ne s’estoit pas avili, puisque bien loin d’avoir été inférieur à ces grands hommes, on doit bardiment le leur associer : son éloquence aussi bien que la leur n'étoit soûtenue que de la grandeur des choses, & nullement de la pompe des mots : la vérité, la raison, la clarté en étoit le but et la regle, comme elles l’etoient de celle de ces orateurs grecs : elle ne s’echappoit pas dans les enthousiasmes qui transportent un Auditeur dans des païs perdus, & qui ne le ramènent au sujet qu'après avoir épuisé son attention. Son éloquence aussi bien que celle de ces illustres Grecs, n’auoit rien que de réel & de solide: sa grace n’eclatoit jamais par des couleurs chargées & empruntées, tous les ornemens luy etoient propres & c’est uniquement par les ornemens de sa beauté naturelle qu'elle charmoit autant qu'elle persuadoit. En cffet le Pere Bourdalouë sçavoit allier la sublimité de la pensée avec la simplicité de l’expression, persuadé que parce qu'une chose est grande, il n’est pas nécessaire de l'exprimer par de grands mots. Il avoit l’art de la rendre sensible & familiere sans luy rien oter de sa grandeur, de sorte qu’en sa bouche les veritez les plus abstraites & les plus elevées se laissoient comprendre aux intelligences les plus communes : tandis qu'il donnoit aux choses les plus simples & aux veritez les plus familieres, un air de sublimité par la richesse & la pompe des expressions dans lesquelles il les enchassoit. Ce grand
1. Témoin cette insinuation qui sera reprise en 17,05. Cf. plus bas, note u du livre 111. «Le Père de la Rue réparera la perte du Père Bourdaloue... Le Père Bourdaloue disoit qu'il preschoit mieux que lui, » (Mercure galant de mai 1704, p. 281.)