ÉRUDITION THÉOLOGIQUE DE BOURDALOUE
Saint Ambroise prétend qu'il (le Sauveur) en usa de la sorte, parce qu'il savait bien que ses ennemis étaient déjà résolus à le perdre, et que, quoi qu'il alléguât pour lui, il n'en serait pas cru. Mais s'il n'en eût pas été cru par ses ennemis, du moins Pilate, prévenu en sa faveur, et qui ne cherchait qu'à le sauver, aurait pu s'en prévaloir. La pensée de saint Jérôme est que le Fils de Dieu ne se justifia point, de peur que Pilate, qu'il voyait bien disposé, ne le ronvoj^ât absous, et qu'ainsi la rédemption des hommes n'en fût troublée et interrompue, parce que, selon l'ordre des décrets éternels de Dieu, cette rédemption dépendait de sa condamnation. Mais il me semble que c'est attacher les décrets de Dieu et toute l'économie du salut des hommes à une circonstance trop légère. Le sentiment de Théophylacte me semble plus naturel, que Jésus-Christ no voulut rien dire, parce qu'en parlant il n'aurait fait qu'irriter davantage ses accusateurs, qui, pour soutenir leurs premières calomnies, en auraient inventé de nouvelles, ce qui n'eut servi qu'à les rendre encore plus coupables. D'autres croient avec saint Chrysostome, et cette opinion est la plus vraisemblable, que Jésus-Christ n'entreprit point de faire son apologie, parce qu'il n'en avait pas besoin, parce que son innocence était manifeste, et que Pilate, son juge, en était lui-même convaincue
Quoique cette interprétation de saint Chrysostome soit « la plus vraisemblable, » Bourdaloue cependant y substitue la sienne. Il voit dans le silence de Jésus une leçon pour tant d'hommes trop prompts à parler, trop passionnés et trop opiniâtres à se défendre, trop enclins à s'emporter, à s'aigrir et à se révolter. Dans le sermon sur les Afflictions des justes et la prospérité des péchews^ parlant des objections que fait naître ce « scandale de la Providence, » il ne s'arrête point aux « diverses réponses » que faisaient les Pères. La plupart, dit-il, « niaient la supposition : ils soutenaient que jamais les justes ne sont malheureux sur la terre, et que jamais les impies n'y goûtent un véritable bonheur.» C'est le sentiment de saint Augustin ; c'est celui
1. Mystères, 3« senn. sur In Passion de Jésus-Christ^ l^o partie, t. X, p. 187.
de saint Ambroise. — « Mais, chrétiens, ajoute Boutdalouc, je prends la chose tout autrement. Ne disputons point aux impies et aux pécheurs la possession des joies humaines, et convenons que les justes sont aussi malheureux dans le temps que les mondains le pensent *. » Bourdaloue n'est donc pas seulement Técho des Docteurs et des Pères ; disciple soumis, mais non aveugle, il devient plus d'une fois maître à son tour, et sa fidélité ne va jamais jusqu'à la superstition.
Ce continuel commerce qu'entretint Bourdaloue avec les théologiens de tous les temps n'en est pas moins la garantie certaine de sa parfaite orthodoxie. Quelle que soit notre incompétence à juger de ce mérite, le seul peut-être que Bourdaloue eût souhaité qu'on lui reconnût, la sûreté de la doctrine n'est pas chez lui ce qui frappe le moins le regard même d'un profane. On la reconnaît à ce respect de la tradition qui est, chez le prédicateur catholique, le signe de la prudence et le gage de la vérité. Quoique Bourdaloue, sur des curiosités de détail, aime beaucoup, et quelquefois trop, les interprétations ingénieuses, il s'en tient sur tous les points importants h la pensée commune, et ne fuit rien tant que le nouveau et l'extraordinaire. Il prêche la doctrine dans son intégrité, ne cherche point à l'atténuer ou à l'adoucir; les ménagements et les compromis lui feraient horreur. Il serait plutôt porté h imposer comme nécessaires des croyances traditionnelles, maïs sur lesquelles l'Église ne s'est pas ou ne s'était pas encore à cette époque formellement prononcée. Il regarde comme une obligation de croire au feu matériel de l'enfer *. Il déclare réprouvé et anathème quiconque soutiendrait une opinion contraire à l'Immaculée Conception de la Vierge,